PARIS LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN
108, BOULEVARD SAINT-GERMALN.
A Monsieur
Victor DELBOS,
Meuiltre de l'Institut,
Professeur de Philosophi»» à la Faculté des Lettres
de l'Université de Paris.
Hommage d'admiration ,
témoignage de reconnaissance
et souvenir respectueux
de son ancien élève
E. Terraillon.
liNTRODUCTION
S'il était nécessaire de prouver par des faits que la vie des penseurs originaux n est, le plus souvent, qu'une longue suite d'épreuves noblement supportées, on ne pourrait trouver un exemple plus complet et plus décisif que l'existence d'Arnold Oeulincx (1). Sans doute, il n'apparaît pas tout d'abord comme un martyr de son amour pour la vérité; son culte « sérieux et sincère » (2) pour la raison et pour la liberté dans la recherche philosophique, sa verve critique dirigée contre les traditions scolastiques , fou adhésion courageuse à la révolution cartésienne n'ont j^imais mis directement sa vie en péril : il ne risqua ni la prison ni le bûcher, mais les ressentiments et les colères que son indépendance d'esprit attira sur lui furent vraisemblablement
(1) Pour tous les événements (Je la vie de Geulincx auxquels nous faisons allusion, voir dans le premier appendice (à la fin du volume) un résum«'' <le la carrière de ce philosophe.
Sauf inlications contraires, toutes nos notes se réfèrent pour Geulincx à l'édition Land (1891), pour Descartes à l'édition Adam et Tannkry.
(a) Sa devise était « Serio et Candide ». Elle figure avec les armoiries de Geulincx (de sable au chevron d'argent [ou d'azur, accompagné de deux croissants d'argent affrontés en chef et d'un troisième du même en pointe), sur la page de titre de la première édition de ses Quaestiones Quodlibeticae (Anvers 1653).
INTRODUCTION
^ INTRODUCTION
les causes réelles de ses malheurs et <le toutes les dilficul- It'^siiuH HMiconlra sur sa roule. De là vinrent les rancunes qui (-.ailrarièronl d'aboni et brisèreid entin sa brillante cai lière de |.mr<'-tMir prinmire à Louvain, le mirent dans la n('ce>silé de renoncer potir un Icmps .lU inariaj,^^ d'amour (jn'il avait projt^lé cl le roicèrenl à rési-ner sa chaire. Ce fnrcnl (m- h.dnes de rivaux jaloux ou d'a.lvcrsaires Implacables qui U' eh .ssèrenl d.' l'Université cl de la ville dont il él;.il Ih >nnou.- el la lumière ; et cela par une exécution brusque et secrète, mal-ré les lettres de maintenue qu'il ob iid du Conseil de B.abant.si bien qu'au témoignante de Tédileur desou Ethique, l'anonyme Philarète, (1) «il connut la pnuvreté, il lutta longtemps contre elle, au point qu'il n'aurait plus ci. qu'à mourir de faim ou à mendier». (2), s'il
(1) Phii akmus est le non. d'un peisomu.^'e iraairinaire que Geuhncx, dans le premier Irailé ,1e son lithique. f.il i Uervonir comme interlocuteur. C'est ce no.n qui fui el.o.si comme pseudonyme par le disciple et ami de GM.linex -e médecin r.orueliu. Uon.kkok, lorsqu'il entrepnt.de pubher /•m/V/«.n.MMd.'tedesonmailre. Kn etlet, dans une préface du Traite des Passions de Ho.dekoë, qui, dans une édition postérieure de l'ouvrage de Geulincx (Amsterdam .%>). fait Miile à l'mi<,u., lediteur, un certain Fleuderus, nous dit : « Philarelus, prinws éditor, non est alius qaam hic ipsé nost.r Jiontekoe ». Ce Cornélius U«»idekoë, de son vrai nom Decker, était étud aul a l.evde, dis lCl>:. et il sy passionna pour la philosophie de Descartes. Devenu médecin, il appliqua a son art les théories cartésiennes ; ^/ mais.l ne se lit guère remanp.er que par ses excentricités. Ce fut un I homme inquiet et renouant ; il ne sut se fixer nulle part. Nous le voyons cependant me.lecin du Grand Electeur de Brandebour-, a Berlin, ou U mourut en UK^. (Voir Land. Arnold Geulincx und Seine Philosophie Haag. MartiuuH Nijhotî, 1895, p. 85. Victor Vandkk Baeohen, Geulincx, Gand. Ad. Hosle 1886, p. 7^, note 4- et p. 193- 19^ la bibliographie des œuvres philoso-
phiqu< i de Bonlekoë).
(2) « rem cum paupertate habuit, cumeaq.ie diu luctatus est, eousque ut tandem famé pereundum, aut honesto viro mendican.lum fuisset , ni8 tnu liberalilas Jleydane; el mnniflcentia eum sustentassel .. Dédicace de l^mhique à llevdanus, par Philaréte, édition de 1G85. 16« page.
n'avait trouvé auprès du cj'dèbre HeyJanus (1) une proli'ction généreuse et [niissnnte. (irAce à son iidluerice, ce professeur réputé put lui l'ournir l'ajipui moral el les ressources nécessaires pour vivre à Leyde ou alt<Mi<latit des temp^ meilleurs el pour continuer, sur cette terre libre, à répandre ses idées cl à'enscigner sa doctrine. Mais, à Lcyde comme à Louvain, «liez les calvinistes dont « vieille recrue » il vient grossir les rangs, comme chez les catholiques qu'il a (juillés, [larce cpie sa raison éprise de libre examen ne pouvait supporter leur discipline, il eiU à soulTrir « non seulement des duretés, mais même des cruautés, le.s- censures l'ont fouetté jus(prau sang, l'envie des uns l'a mordu, rimpui>sancedes autres a voulu l'abattre el le délruiie » (2). Et, lorsqtie, après d<*s luttes incessantes, professeur extra-
Ci) L«' minisfre calviniste Abraham Hkvdants, ou Van <ler Heyden, était le petit fils du célèbre (iasp.ird Vander H»'yd»'n, l'un des premiers pasteurs protestants en Biîljfique. Il fui un des principaux sout'ens du coccéianisnie, explication nouvelle et synd»olique des Kcritures. «lont l'un des buts était de soustraire l'église protestante ;i l'orthodoxie scolaslique. Opposé à la philoscphie d'Aristote, il fut un parti an décidé du carlesian sme et. par son influence el son autorité, il contribua p issamnunt à le répandre en Hollande et, en particulier, dans lUniversité dr Leyde, où il était professeur de théologie et dont il fui même le recteur en \(MM. Cv fut là qu'il favorisa (Jeulincx <le tout s<m pouvoir el qu'il parvint à lui assurer une modeste situation el surtout lj possibilité de professer sa doctrine et de la propager. Après la mort prématurét; de Geulincx el la chùle du parti de Wilt. en 1G72, r.Vristotélisme reprend le «lessus. le cartésianisme est banni des universités, au moins dans les chaires de philosophie et de théologie et' en 1675, Heydanus, octogénaire, e^t destitué.
i'i) Geulincx AV/ifca, Tractatus I.Caput II, Sectio II, § 8. yuinta obligalio; (Opéra philos, éd. J . P. N Land. III. p. 50) ; cf. Dedicatio Logicae restitulae ad Academiaf Lugdunensis Cuiatores (I, p. i(i8) « Reli((uum est, ul genibus vestris advolvant se deploratae res meae et succisa fortuna, quae a Luslro jam fere, quo hic versor, praetrr malevoloriim odia, calumnias, fastidia» coutemptum et rabiein nihil sunt. . . »
4 INTRODUCTION
ordinaire, très chichement rétribué, il peut enfin enseigner cette morale, sur laquelle il a si loii«,Miement médité et qui lui tient tant à cœur, au moment où il peut espérer le titre plus honorable et la chaire mieux rémunéréi» de professeur ordinaire, une mort prématurée IVnlève au cours d'une épidémie mystérieuse : il n'avait que quarante-cinq ans. Les honneurs posthumes ne lui sont pas môme rendus aussi complètement (|u'il convenait à sa lonrtion et à ses succès comme professeur. Dans le discours de rentrée de rUniversité, privée de huit de ses maîtres pir la violence du fléau, Heydanus lui consacre bien, comme à ses collègues, quelques mots d'amitié et des éloges attristés. Mais cette voix n'a pas d'écho ; et la médaille (jue Ton frappe, en témoignage du deuil de l'Université, est dédiée à la seule mémoire des six professeurs ordinaires décédés : Geulincx n'était que professeur extraordinaire ! Tel était son dénûment que l'Université dut voter im secours à sa veuve ; peu après, elle avance les fonds pour les obsèques de celle malheureuse femme et si, comme il semble, des enfants étaient nés de son mariage, aucun acte public, aucun document privé ne nous a conservé la trace de leur existence ; on peut conjecturer qu' Is moururent tristement à peu près en même temps que leur mère, vers la fin de l'épidémie. C'est donc bien justement que certaines éditions posthumes des œuvres de Geulincx portent ces mois caractéristiques : « Posi trislia aiictoris fata » (1) et que l'un de ses plus récents historiens a pu écrire : « On a souvent déploré le sort de Spinoza , contemporain de Geulincx , plus jeune que lui ; et cependant Spinoza, vivait où et
(1) On trouve ces mots (exactement : « post Iristia aiithoris fata ») déjà dans l'édition de 1675.
JiÉiiMÉfeAliyMMÉK.
jÊÊkm ■■ " lui
INTRODUCTION
comme il voulait ; habile opticien, il gagnait sultisammenl sa vie ; Geulincx était marié, peut être père de famille et il était à la merci du bon vouloir de ceux, en bien petit nombre, qui savaient l'estimer. 11 n'eut jamais en Hollande un cercle d'amis, comme celui que Spinoza sut de bonne heure se créer dans la hourgeoisie indépendante » (1). Son labeur intense et (ontinu semble f)rouver, il est vrai, qu'il eut la santé ; mais les conditions matérielles de sa vie furent si mauvaises, le calme et la sécurité du lendemain lui manquèrent à un tel point, que l'on est en droit de s'étonner si, dans son existence troublée, malheureuse et d'ailleurs très courte, il a pu trouver le temps de penser avec force et sérénité, d'enseigner avec veive et éclat et de non laisser une œuvre relativement considérable.
Mais le destin, ([ui s'e-t acharné contre lui et qui a voulu que nous ne possédions ni son portrait (2), ni une ligne de son écriture (3), ni un objet lui ayant appartenu, ne lui a pas permis de donner à la plupart de ses traités une foiine définitive. De son œuvre, il n'a pu publier lui-même cpi'une faible partie et assurément la moins importante, si Ton en except.^ toutefois le premier livre de son Ethique. Ses ouvrages les plus considérables n'ont été édités que postérieurement à sa mort, d'après ses propres brouillons ou des notes — incorrectes et souvent incomplètes ou obscu-
(1) Land. i4rn. Geulincx u. s. PhiL, p. 81.
(2) « Le philosophe assis — dans le frontispice de J. Liiiken pourTédilion néerlandaise de V Ethique do I69O. (reproduit pour Tédilion latine de 16%) — n'est bien qu'une figure alU'gorique » Land, ibid. p. 83, note 1.
(3) Il nous reste cependant trois signatures de Geulincx sur le registre <ies actes du Sénat académique de Leyde (vol. X»), l'une à la date du 24 fév. HÎ67 (fol. 45 V*) ; la seconde, du 6 fév. 1668 (fol. 61 v°) ; la dernière de l'année 1669 (fol 77 r). (Op. phil. Land, L p. XVI),
6 INTRODUCTION
res — prises par ses élèves à ses cours (1). On comprend combien , dans ces conditions , la doctrine de Geiilincx risquait d'être dénaturée, inexactement ou imparfaitement présentée. Notre philosophe lui-môme reconnaissait que ses paroles improvisées « ne rendaient pas aussi heureusement sa pensée que ce qu'il écrivait à tête reposée pour le soumettre au jugement du public » (2). A plus forte raison, quand les développements du maître ont été détormés et mutilés par le^ étudiants qui l^s ont recueillis, devons-nous excuser certaines obscurités, <les répétilioRs, ou même îles contradictions apparentes ou superficielles (3). Or, ce sont certainement ces imperfections de la forme et ces indécisions, quant au fond de la pensée, qui ont empêché la philosophie de Geulincx de se présmter à la postérité comme un système suffisamment cohérent et précis. Tant que vécurent ceux qui avaient eu la bonne fortune d'entendre Geulincx, sa renommée ne fit (jue s'accroître et se répandre; lorsque, six ans après sa mort, parut pour la première fois VElhique complète, cet ouvraj,^e fut ^e^^•^rdé comme une œuvre de génie et les libraires de Hollande s'empressèrent de publier, « non sine magno eruditorum
(1) Pour tout ce qui a trait aux éditions des divers ouvraj^es de Geulincx, voirie bibliographie si complète «le (ieulincx dans Vandbh U a ko u en, op. ci/., p. 197-221, à laquelle renvoie aus-*i J. P. N. Land.
(a) Responsio ad Objectiones, XXIV, (II, p, 46G .
(3) Ant. «le Reus contemporain de Geulin«'x, inscrit le 24 avril 1688 sur l'album «le riniversil»!' de Leyde comme élève en droit, qui sans «loute entendit les leçons de Geulincx et qui plus tard traduisit sa m«''laphysique en néerlandais, observe que, dans les œuvres posthumes de Geulincx, on ne retrouve ni l'eléijjance, ni la prt'cision «lu si vie, ni l'enchaînement rigoureux et facile des arjruments que l'on remarque dans les ouvrages que Geulincx a pu publier de son vivant.
INTRODUCTION
applausn « (D, loul ce qui pouvait être avec cerlitude allribué à Geulincx. Mais celle gloire posthume fut de bien courte «lurée. Dès les premières années du XV 111 siècle tous les disciples et admirateurs de notre philosophe ont disparu ou se taisent devant la réaction orang.sle. Ceux qui auraient pu le défendre et propager son ense.gnemenl ont eux mêmes perdu leurs chaires. Avant 1701, Martinus Steyaert, professeur de théologie catholique a Louvain, puis successivement, en 1710, le junsconsulle Thomasius, en 1715. le ministre CharlesTuynman. en 1722, le théologien Anlonius Driessen le dénoncent comme impie, panthéiste et spinoziste très dangereux pour la religion et les mœurs. Mais c'est surlo.it le cartésien Buardus Andala (>) qui, après s'être montré d'abord favorable à ses doctrines, travailla ensuite à détruire son système, a anéantir son influence et à ruiner sa renommée : Pendant une trentaine d'années, il s'acharne avec une véritable fnre.r à «léniontrer qu'il est un faux cartésien et qu .1 importe à la gloire de Descartes el à l'intérêt de son école de rompre tout lien de solidarité avec les thèses dangereu-
(1) Préface .le la 1" édilion du Collegiam Oraionum
2 R,UB„c. ANO..», (.6r,5-.n7, d.- son vrai nom «'7'» «^^ ''*;.;'';, Amllahuys .„, en Frise (d'où son surnom), fat professeur de ph,lo>oph,e
rie Ihéolo.'ie à rUniversilé d'^ Franeker. së:pri.;ci„an.vouvr..espl,ilosophi.,ues, dans lesquels ,1 s'occupe de la
"'r::::!' A.o... ... E..,..» «/...«. C. «.»<■>...■.• ... ^-'-. ^rane-
Andala elc . . Fr.nequerae 17->4. Nous parlerons plus loin de J Examen de l'Ethique de Geulincx.
INTRODUCTION
INTRODUCTION
ses et impies de Oeulincx L'on peut affirmer que Ruardus Andala eut le triste honneur de réussir dans son entreprise : il discrédita complèlemenl sa viclime. Nul ne répondit sérieusement à ces critiques passionnées, (jui avaient du moins le mérite de taire survivre le souvenir de Geulincx. A p.trtir de la mort d'Andala, « le silence se fait peu à peu sur le nom du philosophe anversois, nous dit M. Vander Haej^hen, et, pendant de longues années, il n'est guère cité que pour mémoire parmi les pâles satellites de Descartes et de Spinoza » (1). Les « tristes destins » du malheureux Geulincx ont voulu que ce fût nn cartésien comme lui qui, par un zèle excessif pour leur doctrine commune, portât à sa gloire le coup fatal, dont elle ne devait jamais se relever. La postérité, qui assume souvent le rôle de réviser les erreurs des contemporains , n'a pas encore pleinement réhabilité (ieulincx. En Allemagne, les historiens de la philosophie, depuis Briicker jusqu'à Kuno-Fischer l'ont, il est vrai, mentionné fréquemment, non sans éloges ; ils lui ont consacré tantôt quelques lignes, tantôt plusieurs pages, inspirées par un esprit c!e justiceou de bienveillance. Tennemann voit dans Geulincx le plus remarquable des partisans de la philosophie de Descartes, il lui reconnaît le grand mérite d'avoir, le premier, déduit des principes cartésiens la théorie des causes occasionnelles et d'avoir abouti, en morale, à une doctrine plus pure que celles de Malebranche ou de Spinoza et d'une élévation souvent admirable. H. Rilter, qui lui a consacré tout un assez long chapitre dans son Histoire de la Philosophie, le met en excellent rang parmi les cartésiens indépendants ; il lui
attribue, par hypothèse, l'honneur d'avoir inspiré certaines doctrines de Spinoza ; il en fait sur d'autres points un précurseur de Kanl, tant au point de vue spéculatif qu'au point de vue moral. La philosophie de Geulincx se maintient presque constamment à l'ordre du jour, en Allemagne, par quehjues opu-cules sur la vie de Geulincx. sur sa doctrine considérée dans son ensemble, sur des points de détail de son système et, notammeni, sur ses rapports avec Spinoza et Leibniz. Mais ni ces travaux, ni ceux si documentés et si inlér(;ssants de M. Vander Haeghen et de M. Land, l'éditeur de ses œuvres complètes, ni leschapitres substantiels qu'ont consacrés à Geulincx M. l'abbé Monchamp et tout récemment M. de Wulf n'ont ei, semble-t-il, pour efîet d'attirer sur lui l'attention du public curieux des choses philosophiques. En France, en particulier, nous ne trouvons aucune étude spéciale consacrée à notre philosophe. tJn fragment assez étendi de Damiron, un court chapitre de Francisque B juillier, ui article du dictionnaire de Frank, deux brèves notices de M. Picavet, dans la Revue philosophique, à propos de l'ouvrage de M. Vander Haeghen et de l'édition de M. Land sont bien insuffisants pour faire connaître (leulincx au public français (1).
Aussi nous a-t-il paru qu'il ne serait pas inutile de mettre en lumière quelques points importants de sa doctrine et surtout de déterminer la place qu'elle peut occuper dans le développement de la pensée cartésienne.
Nous avons voulu tenter ce genre d'étude à propos de V Ethique de ce philosophe et cela pour plusieurs raisons. D'abord, il est certain qu'il s'attache aux problèmes moraux
(1) Vander Habghen, op. cit., p. i86,
(1) Voir la bibliographie dans notre II» Appendice (à la fin du volume).
INTRODUCTION
un genre d'intérêt que n'excitent plus guère de nos jours les questions métaphysiques. Nous pouvons peut-élre, à la rigueur, prescrire toute spéculation sur la natur«\ intime et sur l'origine prtMuière des choses ou des êtres ; nous pouvons encore nous interdire de recherchcM* les premiers principes de nos connaissances et nous pouvons , en conséquence, nous dispenser de choisir entre les systèmes philosophiques qui prétendent expliquer ce que sont la vérité ou la réalité ; mais, (|uand nous sommes en présence de la nécessité d'agir et des problèmes qin se posent à propos de Taclion, l()rs(pie no< passions nous sollicitent ou <pie les plaisirs et les doulem- alVectent vX ébranlent notre sensibilité, il nous faut bien, à loule force, adopter une allilude et tiouver des solutions. Or, si un auteur comme Oeulincx, qui a vécu, (\u'\ a soullVrt, (jui a lutté, croit avoir trouvé une règle de conduite , nous ne pouvons passer inditlérents à colédu livre cpii nous la révèleet (|ui prétend nous en démontrer la valeur. « Le vif inté'ét (jue présentant à l'heure actuelle 1<'«> problèmes de la vie morale ne peut manquer de se reporter pour une bonne part sur les doctrines qui, à d'autres époques, les ont posés et ont tenté de les résoudre » (1). Et cpiaiid l'attitude qu'elles recommandent reste toujours possible, comme c'est le cas pour VElhiqne de (jeulincx, nous avons d'excellentes raisons pour les retenir et les examiner.
D'autre part, les applications pratique- d'un sy>tème ne sont-elles pas la pierre de touche infaillible pour en contrôler la valeur et la meilleure philosophie n'est-elle pas elle
(1) Victor Dei.bos, Le problême moral ilans ta Philosophie de Spinoza et dans l'histoire de Spinozisme, Alcan. i8^, p. 1.
INTRODUCTION
qui nous permet d'organiser le mieux notre vie morale et sociale ?
Oeulincx semble, d'ailleurs, l'avoir bien compris et sa pensée paraît s'être de plus en plus orientée vers l'étude et l'enseignj'ment de l'éthique. Certes, lorsque, à l'Université de Louvaiu, il prononce comme président des Oiiaestiones quodlibeticae son fameux discours d'ouverture, dans le plan de réformes pédagogiques et scientitiques qu'il y propose, il ne fait pas encore mention de la morale (1) ; mais peut-être y avait-il là une réticence volontaire, en vue de ne pas elTrayer ses collègues profondément attachés au catholicisme et à la morale traditionnelle de l'Eglise, fondée sur la foi religieuse. Peut-être aussi son esprit ardent et curieux de métaphysique et de logique, comme celui de tous les jeunes gens, ne s'était il pas encore suffisamment attardé à des réflexions sur la pratique de la vie. A Leyde, douloureusement mûri par l'expérience, parvenu d'ailleurs plus avant dans l'étude des sciences, il ne ta' de pas à manifester un goût très vif et même [)res(pie exclusif pour les problèmes de l'éthique. Une thèse soutenue le 26 avril 1664 par ses élèves mais qui est toute de sa main, la Disputatio ethica de virtute et primis ejus proprietalibus, contient déjà tout ce qu'il y aura d'essentiel dans son premier traité de morale. Le 27 juillet 1665, il fait paraître et dédie aux Curateurs de l'Université son premier livre de VElhique. Dès le semestre d'hiver de cette même année, il annonce qu'il joindra au cours de logique, qu'il fait comme lecteur, des amplifications sur la doctrine des mœurs et, l'année
(1) Dans la nouvelle édition de ses Quaestiones, qu'il fait paraître en 1665, Oeulincx ajoute : « tandem hoc agmen claudat ethica». {Quaest. quod. Or. 1', Land, I, p. 43).
INTRODUCTION
suivante, il professe alternativement les deux cours de logique et de morale : il est alors professeur extraordinaire. Au début de 16G7, il sollicite des Curateurs l'autorisation d'enseigner officiellement l'éthique : il l'obtient le 8 février Il montre toute Timportance qu'il attache à ses travaux sur cette matière en traduisant lui-même son traité de VEthique en hollandais et en le faisant paraître le 4 avril avec une dédicace aux Curateurs. Enfin, au cours de Tannée 1668, Tavant-dernière de sa vie, il fait soutenir les neufdissertations queTonnorame : Dispulationes ethicae de fînibus Bonorum et Maloriim (1). On eût dit que, dans la crainte ou en prévision d'une catastrophe prochaine, le philosophe se hâtait de bâtir cette morale qui lui tenait tant à cœur et d'achever son édifice scientifique qui, sans la consécration suprême de l'éthique, serait sans beauté, sans utilité et bans valeur. Sur les fondationsconstiluées par un béton solide et bien lié, qui sont la Logique, soutenu par <»la Malhémaiiqueet la Métaphysique, colonnes robustes », par les parois bien charpentées de la Physique, au-dessus « des planchers el de toutes les œuvres intérieures établies avec ait et élégance,.... dans le temple de la Sagesse, Téthique est le plafond et le toît » et, sans elle, l'édifice « infecté par la pourriture et la moisissure des enduits, souillé par les nids des chauve-souris et des chouettes, déshonoré par les repaires des bêtes féroces, infecté par les
(1) Les 14 et 28 janvier, 29 février, 14 mars,enavril, les 5 mai, i3 juin, 18 et a4 novembre 1668. J'emprunte tous ces renseignements aux études M. Land qui, en sa qualité de Recteur de l'Université de Leyde, a pu compulser les registres académiques et tous les autres documents existants dans celle ville. Voir surtout Œuvres phil. de Geulincx, vol. I, p. XV et Arn. Geulincx o. 5. Phil. pp. 72, 76 et 77.
INTRODUCTION
immondices des serpents et par les vers, odieux, exécrable el rongé par le suintement des pluies, menace de s'écrouler sur la tête des voyageurs et finit par tomber en ruines » (1).
Telle est la pensée que Geulincx développe avec compliisance, qu'il reprend sous toutes ses formes dans sa Dédicace de i Ethique , pour bien montrer l'importance capitale qu'il attache à la partie de la philosophie qu'il va maintenant traiter.
Il n'en est qu'une autre qu'il semble juger supérieure el, en un sens peutêtre. plus utileencoreelqui serait comme un dôme dépassant le faîte : c'est la politique, la science du bonheur de l'Etat et du devoir dans l'Etat. Mais celle politique, que Geulincx n'a pas eu le temps d'ébaucher, et qui aurait formé sans doute le dernier livre de son Ethique (2) n'aurait pu avoir d'autre fondement et d'autre point d'appui que la théorie de la vertu, si bien que cette préoccupation des faits et des lois de la vie sociale qu'a manifestée Geulincx ne fait que mettre davantage en lumière la nécessité de la morale et sa dignité.
Celte orientation pratique des recherches et de l'enseignement de Geulincx ne doit pas nous surprendre chez lui, si nous considérons la direction générale de sa pensée. Reconnaissant l'obscurité incompréhensible du problème métaphysique, conscient de l'impuissance radicale de l'homme, lorsqu'il veut agir soit sur le monde matériel, soit sur son propre corps, soit même sur ses sensations et ses représentations, il est profondément convaincu que
(1) Eth. tr. I. Dedicatio, (IIl p. 4).
(2) U en est question dans les dernières lignes du Traité II. de VEthique (lll, p. 91).
INTRODUCTION
tout, en nous el autour de nous, est absolument soumis au pouvoir infini de Dieu, sauf une seule chose, dont nous sommes les maîtres: la détermination de notre volonté. Ce que sont, en soi, les choses et quelles en sont les lois et la signification, Dieu seul le sait ; ce qui m'arrivera dans cette vie. Dieu seul le connaît, le prépare et le produit, au moment fixé par sa sagesse ; ce que je deviendrai après ma mort, Dieu seul pourrait me le révéler : il en a la charge et en garde le secret ; mais Teflort volontaire vers le bien, fût-il stérile et sans issue heureuse, voilà quelle est la vertu humaine, la fin consciente de l'homme, l'unique domaine qui soit vraiment le sien (1). La philosophie spéculative de Geulincx repose sur un acte de foi en la raison. Or la véritable patrie de la raison c'est l'Ethique. L^, devenue pratique, elle commande absolument. Et c'est pourquoi la vie morale, la conduite de l'Ame selon la raison, est la destination suprême de l'homme ; la morale est la science la plus véritablement humaine, la moins dé(-evaiile, la plus certaine ; c'est à elle que tendent toutes les autres. Aussi est-ce vers elle que Geulincx a sans cesse, comme nous venons de le voir, fait converger sa pensée et ses recherches méthodiques.
Ces considérations nous permettront peut-être de résoudre une difficulté, mise en évidence par M. Picavet dans un des brefs articles qiie nous avons déjà signalés (2).
(1) Cf. Laiid. Arn. Geulincx u. s. Ph. p. 76.
{2)ReQae Philosophique 1887,2, p. 433. M. P ccavet, dans cet article, menUonne, au moins comme hypothèse, « les variations philosophi<iues d'un homme qui, catholique jusqu'à 31 ans,... était devenu calviniste à Leyde, qui se rendit suspect, semble-t-il, dans cette dernière ville, au parti protestant orthodoxe... Y a t-il, continue M. Picavet, dans la pensée philosophique
INTRODUCTION
M. Picavet se demande s'il n'y aurait pas eu dans l'esprit et dans le système de Geulincx une évolution et des phases successives ; il craint que ce philosophe, qui a abjuré le catholicisme pour embrasser le calvinisme, n'ait pas eu dans sa doctrine plus d'unité et de fermeté que dans sa foi religieuse ; quelques indices tirés de l'histoire de sa vie pourraient le faire accuser d'inconstance et même de contradiction. Or rien dans la lecture de ses œuvres ne justifie un semblable grief; nous avons pu montrer avec quelle précision et aussi quelle précinitation préméditée son enseignement tendait à la morale comme but, avec la raison comme moyen , en se fondant sur la théorie essentielle de l'efficacité absolue de Dieu et de l'inefficacité de rhomme. Rien non plus de ce que nous connaissons de la vie de Geulincx et de ce que nous pouvons conjecturer de sou caractère ne nous permet de le qualifier d'esprit versatile, indécis ou inconstant ; partout nous découvrons, au contraire, une belle unité et sa conduite se montre toujours d'accord non seulement avec ellemême, mais encore avec toute sa philosophie et plus particulièrement avec sa morale. Nous n'avons pas de peine à nous représenter Geulincx, fils d'un fonctionnaire de la ville d'Anvers, — son père était messager postal d'Anvers à Bruxelles — élevé comme un jeune bourgeois aisé chez
de Geulincx l'unité systémaUque qui fait défaut à sa pensée religieuse? » M. Land a répondu à cette objection, en montrant que, dans l'œuvre de notre philosophe, l'ordre philosophique de l'apparition des différents ouvrages importe peu; carsa pensée nes'est pas insensiblement transformée comme celle de Leibniz et de Kant : elle était tout entière définitivement constituée dès la période de Louvain {Arn. Oeulincx ; Opéra Philos. t. I, p. VII).
INTRODUCTION
les Auguslins d'Anvers; il fait k Louvain d'excellentes éludes à la Pédagogie du Lys « />i/er divitesyy; là, bien (|ue renseignement ofliciel fiH enlièreinenl aristolélicien el scolaslique, il se trouva dans une atmosphère d'humanisme, de libre pensée philosophifjue et religieuse, de jansénisme et de cartésianisme. On y gardait le souvenir d'Erasm?, de Juste Lipse et de Puleanus, qui y avaient passé ou séjourné el Goulincx (1) parlera d'eux avec enlhousiame ; là, avait vécu Van Helmont, qui, par sa critique de la science péripatéticienne et son doute méthodique , se rapprochait boaucoup de Descaries ; là, avait j'arii, en 1640, lAugustinus de Jansénius, dont l'Université de Louvain tint toujours à honneur de défendre la mémoire; enfin, à Louvain, Descartes était connu depuis 1638, en raison de ses rapports avec le W Plempius L'un des premiers cartésiens à Louvain, Guillaume Philippi, professeur à la Pé laurogi'^ du Lys, a été certainement parmi les maîlrosde Geulincx. A Louvain, comme d'ailleurs p.*esque partout où le cartésianisme apparût, il y eut entre la nouvelle philosophie, le jansénisme et môme la libre pensée une sorte d'alliance défensive et olîensive ; c'est ainsi que l'on expli(iur sans peine que Geulincx ne fut jamais un catholique bien convaincu, qu'il inclina d'abord au jansénisme, puis au calvinisme, dont les analogies avec le jansénisme ont été souvent signalées (2) ; on comprend enfin que, par un progrès continu dans la même voie, par une sorte d'exagération du principe du libre examen, il en soit arrivé à une tiédeur, en matière confessionnelle, scan-
(1) Qaestiones qiiod. Quaes. 24. (éd. delOT^S, p. 53). (a) Malebranche a fait lui-même le rapprochement.
INTRODUCTION
daleuse pour les rigides calvinistes de Leyde (1). L'unité de sa conduite et de sa doctrine existe ; elle doit être cherchée dans le culte qu'il a toujours eu pour la raison, l'idée claire, l'évidence, l'expérience interne, source et exemplaire de toute certitude et nous ne pouvons pas reprocher à Geulincx d'avoir poussé très loin les conséquences de cet état d'esprit cartésien, d'avoir appliqué jusqu'au bout les préceptes de la méthode de son maître et d'avoir eu le courage et la probité de conformer ses actes à ses convictions philosophiques, en abandonnant la religion de Tautorité pour celle de la liberté et en refusant de suivre celle-ci lorsque, infidèle à son principe , elle prétendait régir trop despotiquement les intelligences et les mœurs.
Geulincx paraît avoir été toujours d'une sincérité naïve et malhabile. Nul n'a pu s'incrire en faux contre ses paroles, lorsqu'il a dit et répété qu'il n'avait jamais parlé ni pensé autrement en public qu'en particulier (2) ; on ne trouvera chez lui ni l'habileté diplomatique de Descartes, ni les prudents calculs de Spinoza ; sa devise n'est pas : « is bene vixit qui bene latiiit » ; ce n'est pas non plus « caute » ; mais bien « serioel candide ». Ses opinions philosophiques, sérieusement fondéeset sérieusement établies, sont, chez lui, inébranlabl'^s : jamais il ne les a reniées. Plein d'enthousiasme pour la réforme philosophique, il ne craint pas, quand il préside les « Quaestiones Quodlibeticae » de montrer sa ferveur de néophyte; il ose attaquer de ses persiflages publics et de ses critiques directes les grotesques géants, les bizarres génies qui personnifient la philosophie
(1) Voir dans Land : A. Geulincx u. s. Phil., p. 80, comment sa tolérance religieuse lui fit des ennemis parmi les prolestants orthodoxes de Leyde.
(2) Responsio ad objectiones (II, p. 466).
nmia' irtliài
INTRODUCTION
INTRODUCTION
scolasliqiie ; il ne consent pas à faire à ses adversaires les concessions nécessaires pour (i«''sarmor leurs rancunes ou endormir leur haine. Otle habilelé serait pour lui un mensonjj^e <4 une lAcheté, un crime conlre la raison. Quand il est destitué d*^ ses fonctions par ses pairs, il proteste courageusement devant le (.onseii de Bral)ant et devant rassemblée générale de ses collègues, contre les personnages turbulents (|ui l'expulsent de sa chaire et vont jusqu'à porter la main sur lui : mais il n'intrigue pas, comme le firent tant d'autres, pour soulever un contlit entre le (Conseil, qui lui élait favorable et l'Université, qui lui était hostile ; il ne cherche pas à laiie traîner les choses en longueur et à obtenir ainsi son maintien. Il ne s'obstina jamais contre les événements; il fut, toute sa vie, profondément malheureux, jamais il ne songea à la révolte : Il pensait, comme il l'enseignait, que l'homme doit être satisfait de sa vie, quels que soient les malheurs qui l'accablent et que, si la raison me [uescrit de faire des ell'orts [)ersévérants vers le bien et même vers le bonheur, elle ne peut [)as m'crdonner de réussir, puisque le succès n'est pas en mon pouvoir. Persuadé que les maux n'existent que pour ceux qui se plaignent, il ne se lamenta jamais ; devant les difficultés toujours renaissantes qui venaient sans cesse entraver sa carrière, il se contenta de chercher patiemment de nouvelles voies pour arriver au but de sa vie, l'enseignement et la propagation de sa doctrine II sut donc se conformer à Tordre du monde, parce qu'il reconnaissait qu'il est l'ordre de Dieu, devant qui l'homme n'est rien et il pratiqua admirablement l'obéissance et l'humilité philosophiques, que vantait sa morale. Sa diligence pour la sagesse fut la règle de sa vie, puiscpi'il consacra à rechercher et à enseigner la vérité son labeur quotidien ; rien ne le détourna de la lâche
éducalrice qu'il s'était assignée ; lorsque le « naufrage de sa fortune », comme il le dit lui-même, le força à mener à Leyde la vie la plus misérable, bien des voies sans doute s'offraient à l.ui pour sortir de la pauvreté avec honneur; devenu docteur en médecine, il pouvait exercer fructueusement son art ; sa vocation l'emporta et il travailla avec une constance merveilleuse à regagner, dans cette Université, où il était un étranger, un transfuge et presque un ennemi, le titrede professeur, qui était pour lui comme la consécration de son apostolat. Rien dans ses œuvres ne trahit la rancune, la haine ou le ressentiment ; nous n'y trouvons pas un mot de polémique personnelle, pas une parole un peu vive à l'adresse de ses adversaires ou de ses rivaux, à une époque où les philosophes eux-mêmes se laissaient aller trop souvent à l'invective et à l'injure : on peut donc présumer qu'il fut juste et bienveillant. Or la diligence, la justice, l'obéissance et l'humilité, ce sont, nous le verrons, les quatre vertus cardinales que Geulincx recommande dans son Ethique et ce furent celles qu'il pratiqua.
Malgré l'élévation de sa doctrine, il n'eut sans doute rien d'un ascète ; il connut vraisemblablement la force des passions de l'amour, puisque, pour épouser celle qu'il avait distinguée, il alla jusqu'à briser sa carrière et affronter la pauvreté ; on peut conjecturer que, dans sa jeunesse, il se permit bien des libéralités et peut-être même des dépenses exagérées ; ses disciples les plus ardents, Cornélius Bontekoë et Johannès Swartenhengs, n'eurent pas des mœurs exemplfdres et ne se firent pas remarquer par leur sobriété. Nous pouvons en conjecturer que Geulincx voyait sans indignation les écarts de leur conduite. Mais cette indulgence même, qui dut lui faire beaucoup d'ennemis chez les austères calvinistes de Leyde, n'est pas en contradiction
INTRODUCTION
avec son système. Les faiblesses du corps ne pouvaient pas compter beaucoup, si au cours des égarements de la passion, la volonté restait maîtresse d'elle-même et de ses décisions. Vouloir vivre en opposition avec les excitations qui nous viennent du monde extérieur et de notre nature physique, ce serait faire preuve de folie, d'orgueil philosophique et même désirer limpossible (1). Geulincx va plus loin, il enseigne dans VEt/iique, au grand scandale de Ruardiis Andala, qu'une des sept obligations strictes, par lesquelles s'exprime notre abandon volontaire au décret divin, nous prescrit de laisser de temps en temps reposer notre esprit ; pour cela on ne doit pas hésiter à « sacrifier aux grâces, se prom<mer se plaire aux jeux, aux conversations et aux plaisanteries amicales, festoyer et boire, danser et même faire des folies » (2), pourvu que nous ne nous Hvrions pas au plaisir par amour pour le plaisir et que nous l'acceptions uniquement parce qu'il est le seul moyen de détendre notre esprit et de le rendre capable d'une nouvelle application, c'est-à-dire pour nous conformer aux intentions de la divinité.
Ainsi, entre ce que nous pouvons deviner de la physionomie morale de Geulincx et sa doctrine, entre sa vie el son système, nous trouvons une concordance remarquable. Il a bien été l'homme de ses livres et ceux-ci ont toujours traduit, semble-t-il, d'une manière uniforme, les deux tendances les plus caractéristiques de sa philosophie, d'une
INTRODUCTION
part, l'amour sans limites qu'il eut pour la raison et pour le libre examen, sa foi en la volonté, toutes choses qu'il tenait de Descaries, d'autre part raffirmation d'un déterminisme rigoureux, qu'il déduisait de la toute puis.sance divine et (|u'il avaiteinpnmté, en grande partie, aux dogmes janséniste et calviniste de la prédestination. C'est dans la combinaison de cesdeux thèses, en apparence inconciliables, que réside la principale originalité de Geulincx et nous croyons (ju'il n'est pas sans intérêt d'exposer quelle est cette solution et comment elle répond, en particulier, au problème moral.
L'étude que nous nous proposons d'instituer nous amènera, en outre, à nous poser cette question : La philosophie de Geulincx, el notamment son éthique, sont-elles, comme il le prétendait, au témoignage de Philarète (ou plutôt de Bonlekoë), purement cartésiennes, ou tout au moins conformes à la doctrine de Descartes et destinées à combler une lacune dans le système du maître ? Ou devonsnous, au contraire, nous ranger à l'opinion de Ruardus Andala qui, dans son zèle pour le cartésianisme el mû, comme il le dit, « par le plus pur amour pour la vérité », déclare que Geulincx n'a fait des emprunts à la philosophie cartésienne que pour en imposer au monde savant, que Ton doit elTacer son nom de la liste des disciples de Descartes, pour Tinscrire parmi les ennemis clandestins de ce philosophe (1)?
{\)Eth. Tract. IV (III, p. 111).
(2) Eth. Tract. 1, ch. II (111 p. 51). Geulincx emploie même ces expressions savoureuses : « debacchari, pergraecari ., que lui reprocheront plus tard, avec indignation et mauvaise foi, Ruanlus Andala el d'autres théologiens (Ruardus Andala... Examen Ethicae Clar. Geiilingii... dissertationum lertia p. 71 à 140 passim).
(I) Ruardus Andala, {op. cit., Diss.. . prima, pp. 1-28 et passim).
Il ¥