LES PASSIONS, LA GENEROSITE ET L HUMILITE
dit encore Descaries, se faire justice à soi-même, en reconnaissant ses perfections, aussi bien que ses défauts et, si la bienséance empesche qu'on ne les publie, elle n'erapesche pas, pour cela, qu'on ne les resenle » (1). L'homme généreux a donc le sentiment de sa valeur ; mais il n'en a pas l'orgueil, il ne méprise personne ; car il voit que les autres hommes peuvent être, comme lui, bons et vertueux; (2) sa passion le porle à rechercher l'estime et à fuir le blàine et, pour cela, à enlreprendrc de grandes choses et cependant à ne rien tenter dont il ne se sente capable. Dédaigneux des biens extérieurs, il sera à l'abri des sentiments bas el mesquins, de l'envie, de la cupidité, de l'avarice; puisqu'il estime les autres comme soi-même, il sera courtois, allable et officieux, il ne se laissera jamais aller à la colère ; car il ne se sentira jamais offensé par les jugements d'autrui, sa valeur étant au-dessus de leurs appréciations ; il ne tombera pas non plus dans le piège grossier de la vanité (3). Il aura le sentiment de la gloire et la satisfaction intérieure, qui « sont l'une et l'autre des espèces de l'estime que l'on fait de soi-même aussi bien que des espèces de joye » (4). Ainsi la génér(»sité, si éloignée de l'humilité, est décrite comme la plus belle des passions et paraît être l'une de» plus hautes situations d'esprit où puisse parvenir l'homme conscient de sa puissance et de sa dignité. Ce panégyrique enthousiaste de la générosité est la manifestation éclatante de ce que peut être la passion dans une àme qui sait s'en rendre maîtresse et l'utiliser selon la raison.
(1) Lettre à Elisabeth, 6 oct. 1045, CDVII (IV p. :^7.3o8).
(2) Passions, 3" partie, art. 152.
(3) Ibid., art. 156.
(4)iWd.,art. 15j.
A cette conception de la passion chez Descartes et à cette appréciation de son rôle moral, s'oppose, presque point par point, la doctrine de Geulincx. Notre philosophe ne s'attarde pas à décrire ces sortes d'émotions ou à les classer ; elles ont pour causes immédiates des modifications corporelles, produites elles-mêmes par des mouvementb de la matière dans le monde extérieur; cela suffit pour que nous sachions qu'elles ne sont en aucune façon en notre pouvoir, que nous n'avons la faculté ni de nous les donner, si nous ne les avons pas, ni de nous les enlever, si nous les possédons. Nous sommes vis-à-vis d'elles dans le même état que vis-àvis de nos impressions sensibles, ou de nos plaisirs et de nos douleurs: Nous sommes «pass/'/s» dans toute l'acception du terme : Nous subissons, désarmés et impuissants. Par suite Geulincx s'interdira de juger les passions ; certes, il est d'accord avec Descartes pour dire qu'on ne peut pas les extirper, puisqu'elles font partie de notre « condition humaine») ; avec lui, il reconnaît qu'elles ne sont pas contraires à la vertu « hostes virtutis non siint passif nés nostrae » (1). Mais cela ne doit pas s'entendre tout à fait au sens cartésien. Descartes prétendait que nous pouvons faire servir les passions à la vertu et au bien ; Geulincx veut dire que les excitations passives que nous recevons du monde extérieur ne méritent aucune qualification morale ; les passions ne sont pas mauvaises, mais elles ne sont pas bonnes et jamais elles ne le deviendront. La seule chose bonne, sans restriction, consistant à aimer, à écouter la raison et à consentir au décret de Dieu, dont elle nous fait connaître à la fois l'implacable nécessité et l'ineffable sagesse, la seule chose
(1) Eth., IV traité, § 5 (III p. 112).
GEULINCX ET DESGARTES
LES PASSIONS, LA GENEROSITE ET l'hUMILITÉ
mauvaise étant de refuser notre assentiment à cette loi, qui nous gouverne et nous entraîne, il n'y a dans la vie morale aucune place, aucun rôle pour la passion. Puisque nous l'avons et qu en raison de l'union de Tàme et du corps, il nous est impossible de ne pas l'avoir, il nous faut vivre avec elle, nous devons la considérer sans colère, même quand elle trouble notre zèle pour la vertu ; car elle entre dans le plan divin. Mais ce que nous pouvons et ce que nous devons faire, c'est de n'agir jamais et de ne jamais nous abstenir sous l'influence de la seule passion (1). La passion étant ainsi mise absolument horsde la morale (2), Geulincx ne peut pas distinguer, comme le faisait Descartes, des passions mauvaises et des passions bonnes. Ne cherchons en aucune façon dans nos dispositions corporelles ou dans la nature extérieure des appuis ou des moyens pour nous élever à la vertu et pour atteindre le souverain bien. Poursuivons une chose quand la raison le commande, renonçons-y quand la raison l'exige (3). Tout le reste n'est rien et demeure sans valeur, en nous comme hors de nous. Et même, de ce que nous possédons celle raison qui nous dirige vers le bien, n'en contractons aucun orgueil ; rappelons-nous sans cesse qu'elle nous vient de Dieu, que nous ne sommes que les créatures de l'être parfait et tout puissant, que de lui nous tenons notre être et aussi nos Hmites. Ces considérations doivent nous empêcher de nous laisser aller
(1) Voir tout le § 4 du IV« traité de VEthiqae « Actio praeter Passioncm » ou t Vila Christiana ».
(2) « Passiones sunt extra genus moriiin ., titre du § 1 du IV» traité de
V Ethique (HI p. lO:.).
(3) Ann. ad Eth. (HI p. 270-2jl) ; cf. : Ann. in Cart., Pars I., art. ^3 (III pp. 420
à ce sentiment de tierté, que Descartes nommait la générositéet auquel il nous conseillait de nous livrer avec confiance, dans notre ascension vers la vertu. Toute la doctrine de Geulincx condamnerait une action dont la générosité serait le mobile (1), parce qu'elle serait inspirée par une passion et, qui plus est, par une passion très voisine de l'amour de soi et aussi éloignée que possible de l'amour désintéressé de la raison.
Le véritable sentiment moral, c'est l'humilité. Cette attitude, que Descartes traite avec une sorte de dédain poli et qu'il considère comme une laiblesse de Tâme unie à un corps débile, ne doit pas être considérée comme une passion : elle est une vertu, la plus haute et la plus complète des vertus cardinales ; car elle est la conséquence immédiate de l'amour de la raison et de la connaissance de Dieu ; elle est le faîte même de l'édifice moral. Simple spectateur de ce monde par la volonté de l'Être suprême, impuissant du fait de son infinie puissance, j'appartiens totalement à Dieu, dans la vie et dans la mort, dans l'action et dans la pa.ssion ; je dois donc m'abandunner complètement à lui, sans retour sur moi-même; songer à Dieu, être satisfait de ma destinée, si malheureuse soit-elle, c'est la vertu; songer
(1) Au portrait de l'homme généreux que Descartes a tracé avec une cornplaisance marquée, on pourrait opposer ce que Geulincx dit de l'orgueil mondain, de ihonneur du monde, qui sur certains points ne diftère pas beaucoup de la « générosité » cartésienne. Il nous montre ces glorieux essayant de nous faire croire qu'ils sont heureux, alors qu'il savent bien qu'ils sont profondément malheureux et que tout le monde le comprend : € Recto corpore incedentes et turgidi, testari volunt corpus suum bene habere... Elalo supercilio, torvis oculis et frontibus, testari volunt se securos esse, se non timere.... atque ita, toto habitu corporis, vultu, oration-; ac gestu, mentiuntur se beatos esse,. . si haec dicenda félicitas est et non potius servitus et calamités ». Eth., tract. IV, § j (III p. 115).
GEULINCX ET DESCARTES
à moi, à ma félicité, c'est le vice ; croire à ma grandeur, c'est l'impiété et c'est l'erreur ; persévérer dans une fière résolution une fois prise, c'est un entêtement ('diabolique (1) ». Celle obstination, que Descaries avait conseillée dans le Discours de la Mél/iode el môme dans ses Lettres à ta princesse Elisalndh , Geuliucx la déclare absolument contraire à la vertu et entachée d'une « volupté horrible et
infâme (2) ».
Ainsi, tandis que la lierlé généreuse était pour Descartes la plus belle allitude morale, pour Geuliucx, la plus haute des vertus est l'humilité el Ton devine combien le portrait du sage ou simplement de T honnête homme aurait été différent selon qu'il eût été tracé par l'un ou l'autre des deux philosophes.
Celle opposition 1res considérable ne porte pas, il est vrai, sur le principe des doctrines. Elle nous semble toute é[»isodique ; nous ne songeons pas à en diminuer par là l'imporlance; nous prétendons seulement qu'elle s'expli(|ue aisément par des différences de situation, de caractère et d'éducation entre le philosophe français et son disciple de Louvain et de Leyde.
Descartes, lils de magistrat de rang élevé, riche et indépendant, a toujours mené l'existence aisée et parfois somptueuse d'un véritable gentilhomme ; honoré des
(l)Tout le §8 du IV» Traité de V Ethique, sous le litre : « De diabolo », traite de l'obstination (III p. lUi a llU). Geuliucx conclut le paragraphe en proposant, comme maxime de nos actions, non pas la formule cartésienne : « Perge quia incepisti >>, mais cette règle: « Désiste, etiamsi inceperis, imo etiamsi optime inceperis, désiste ; aut perge ; sed non ideo perge, quia incepisti, ast quia Deus jubot » ; et c'est pourquoi il recommande le «ne quid nimis » des anciens. (III p. Il9)'
(2) Ibid, (III p. Il:),
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plus hautes amitiés, protégé par les plus puissants personnages, il pouvait vivre el penser à sa guise, en regardant avec calme, el même avec une hauteur dédaigneuse, la succession des événements heureux et malheureux ; il fut soldat, il sut mettre la main sur la garde de son épée et même la tirer pour se faire respecter.
Geuliucx, fils d'un petit fonctionnaire municipal, professeur toujours menacé par les intrigues de ses collègues et les cabales de ses ennemis, connut la pauvreté et même la plus complète misère. Les événements conspirèrent pour l'abattre ; suspect à tous, malgré la pureté de son âme et la sincérité de ses convictions, il mena à Levde une vie lamentable : il ne vécut que de la proteclion d'Heydanus. Dainiron nous dit, après avoir étudié son œuvre : « Geuliucx n'a pas de grandeur (1) ». Ce fut en réalité un humilié de la vie ; il n'est donc pas surprenant que son œuvre porte les manjues de ses déceptions et de sa résignation philosophique, comme celle de Descartes reflète l'indépeudaiice et la sérénité d'une âme que la douleur semble n'avoir jamais touchée.
Enfin et surtout, il devait y avoir une dissemblance complète entre le caractère de Descaries, élève des Jésuites de La Flèche, et celui de Geuliucx, étudiant et professeur à l'Université janséniste de Louvain. Le premier, soucieux de ne jamais déplaire à ses maîtres, dont il connaissait U puissance, avait appris d'eux, dès l'enfance, l'art mondain el politique de composer avec les passions, de les diriger vers le bien, de les faire tourner à la plus grande gloire de Dieu. L'autre unit à l'austérité janséniste le rigorisme moral
(l) Damiron, op, cit.i t. II, p. 1^6.
GEULINCX ET DESCARTES
du calvinisme vers lequel il évolue ; on lui a enseigné que les passions, quelles qu'elles soient, sont des obstacles à la raison et au salut ; tout ce que son système lui permet de faire en leur faveur, c'est de les déclarer indifférentes et de n'en prendre aucun souci. Saint-Augustin, Jansénius, Calvin rappellent à Thomme son infirmité et sa faiblesse et c'est chez eux que Geulincx puise sa doctrine de l'abnégation et de l'humilité (1).
A cela se réduisent, croyons-nous, les différences entre les théories morales de Descartes et celles de Geulincx. Quoiqu'elles ne portent pas sur les principes métaphysiques des deux systèmes et qu'elles ne se traduisent pas par de graves divergences dans les définitions de la vertu ou du souverain bien, elles suffisent à donner aux doctrines que nous avons comparées une signification et un retentissement très différents : elles on masquent l'accord très réel et en dissimulent la parenté.
(1) « Sic superbos Deus deserit ut reliclos de uno sceler * in aliud volvit. Nec mirum : Gratia, inquit Augustinus, est velut pluvia, quae de culminibus decidil ad ima vallium : superbos cito deslituit, in hutnilibus haeret ». {Collegium oratorium p. 3G).
CONCLUSION
L'étude que nous avons faite de la morale de Geulincx, dans ses rapports avec la philosophie de Descartes, a répondu, croyons-nous, à la double question que nous nous étions posée :
Geulincx est-il cartésien dans sa morale ?
Comment a-t-il compris la morale de son maître, morale dont on discute encore aujourd'hui la nature et le sens ?
Sur le premier point, nous avons constaté une conformité presque complète entre les principes généraux du cartésianisme et ceux qui servent de fondement à l'éthique de Geulincx et, même si sa doctrine ne reproduisait pas celle que nous trouvons, à l'état d'ébauche, chez Descartes, ou que nous lui attribuons d'après ses divers écrits, elle est, du moins dans son esprit, nettement cartésienne. Descartes avait laissé sans réponses bien des problèmes que Geulincx a dû résoudre, pour y trouver les éléments indipensables à l'établissement d'une philosophie pratique :
Pourquoi Dieu a-t-il créé ?
Comment son infinité s'accorde-t-elle avec celle du monde ?
Comment le concept de substance, qui ne devrait convenir qu'à Dieu, peut-il s'appliquer à des créatures ?
CONCLUSION
CONCLUSION
Comment les deux substances , pensée et étendue , entrent-elles en rapport, pour constituer, en Thomme, l'union de FAme et le corps ?
Comment la liberté est-elle compatible avec la toute puissance et la providence divines ?
A toutes ces questions, Geulincx a tenté de donner des réponses en ne s'adressant qu'à « la lumière naturelle » et ce n'est (ju'après avoir demandé à la raison toutes les vérités qu'elle peut nous donner, qu'il se réfui^ie parfois dans « l'inefTabilité » de Dieu et « Tincompréliensibilité » de ses fins. Les solutions de Geulincx aux questions litigieuses de la doctrine cartésienne peuvent être discutées ; mais on doit reconnaître qu'elles s'inspirent de la méthode du grand philosophe et sont d'accord avec l'orientation générale de son système. Toutes les divergences importantes que nous avons pu noter viennent du caractère de Geulincx diflérent de celui des Descartes, des circonstances de sa vie, de son éducation, de son christianisme surtout, qui n'est pas celui de son maître.
Si enfin, pour répondre à notre seconde question, nous essayons de tirer de VEthique de Geulincx des indications sur la manière dont les disciples directs de Descartes ont compris et développé ses pensées morales, nous y trouvons la vérification de notre propre interprétation, qui est aussi celle de beaucoup de commentateurs et d'historiens de la philosophie. La morale cartésienne ne peut être, d'après Geulincx, ni un intellectualisme absolu, ni une doctrine de la volonté pure. Elle se présente certes, dans son ensemble, comme une morale métaphysique et scientifique à la fois, œuvre de la pensée qui raisonne, qui déduit, qui construit et surtout qui cherche, dans son Vinion avec Dieu, à connaître le vrai pour faire le bien ;
mais, à l'origine, à la fin et à tous les moments de cette démarche de l'intelligence, comme d'ailleurs à tous les moments de l'œuvre logique de Descartes, interviennent, plus ou moins manifestement, l'attention, l'intention, la volonté ou la foi. Tous ces éléments, dans leur combinaison et parfois dans leur (^position , nous les retrouvons dans l'éthique de Geulincx. Peut-être celui-ci a-t-il insisté, plus que Descartes, sur la part de la bonne volonté dans l'acquisition de la vertu et l'obtention du souverain bien, peut-être y a-t-il aussi, dans son système, en raison de sa doctrine de l'humilité, un mysticisme que l'on n'a pas coutume de remarquer chez Descartes ; mais, comme on a pu le faire ressortir (1), Descartes avait conservé dans sa philosophie assez de christianisme pour qu'on y découvre, au moins en germe, ce mysticisme et cette doctrine de l'intention, que Geulincx n'a pas eu de peine à retrouver. Il a donc pu, sans être infidèle à la pensée du maître, orienter dans ce sens sa morale et en créer ainsi un système très intéressant et original, puisqu'il fait penser à la fois à des doctrines éthiques aussi opposées que celles de Malebranche, de Spinoza et de Kant.
Aussi pouvons-nous conclure en disant de la morale de Geulincx ce que son commentateur, M. Vander Haeghen a dit de toute sa doctrine :
« Il a conduit la philosophie du maître jusqu'à l'endroit précis où, pour progresser, elle devra nécessairement se diviser. ..arrivé là, il a eu comme une vision... des destinées futures de cette école cartésienne à laquelle viendront se rattacher tant d'illustres penseurs (2) ».
(1) F. Martin, op. cit. ; voir, par ex., p. 72 et p. 84,
(2) Vandbr Haegben, op. cit., p, 159,
APPENDICE I