‹ La morale de Geulincx dans ses rapports avec la philosophie de Descartes [microform]Chapitre 27 sur 33 · LES PASSIONS, LA GENEROSITE ET L HUMILITE · texte numérisé non relu

LES PASSIONS, LA GENEROSITE ET L HUMILITE

vers le Ccilvinisme (1), qu'il adopte enfin, incline à affirmer la prédestination de l'iionime el n'hésile pas à traduire ce dogme religieux en thèse philosophique : et c'est pourquoi il déclare, sans restriction, (pie les actes humains sont sous l'absoUie dépendance de la volonté divine et de Tordre universel, ([ni en traduit et en réalise le décret. Ici encore, nous sommes donc en présence d'une différence de caractère ou d'une diversité de loi religieuse, plutôt que d'une opposition de doctrine.

.— LES PASSIONS CHEZ DESCARTES ET CHEZ GEULINCX LA GÉNÉROSITÉ ET UHUMUATÉ

Si Ton vent mettre en évidence celte opposition de tempérament et montrer, entre l'attitude philosophique de Geulincx et celle de Descartes, une divergence qui vaille la peine (r(^tre notée, ce n'est pas à Huardus Andala que nous la demanderons ; ce n'est pas non plus, à notre avis, dans les pinicipes généraux des deux doctri" nés qu'il faudra la chercher, mais bien plul<M dans des théories de détail. Pour le prouver, nous prendrons com-

(1) Calvin est fiaiichrment délcrmiiiisle. Pour lui, rhornine est, de Ions points, sous la niaiu de Dieu el nul ne peut être sauvé sans le secours de la grâce divi.e. Par la et par un ceriaiu nombre de points «ie morale, — ritforisme et austérité dans la conduite, réprobation des subtilités de la casuistique, protestation contre les abus qui s'étaient j^lissés dans l'Eglise romaine et, en pari iculier,contre l'importance accordée aux* bonnes œuvres», au détriment de Tanioiir de Dieu, —le jansénisme et le calvinisme se rejoignent ; il n'est pas elonnaul que Geulincx les ait conciliés dans sa foi religieuse et philosophique et que l'on eu retrouve «lans ses traités rinfluence combinée.

me exemple caractéristique ce que les deux philosophes pensent de la passion el de son influence sur la conduite morale de l'homme. Ici, la comparaison peut se faire avec aisance, [)uis(|ue Descartes, écrivant spécialement et abondamment sur les passions, a pu fixer sur ce point sa doctrine et que Geulincx, — ou tout ati moins son éditeur, — a consacré au môme sujet loiit un livre de VEthique.

Descartes commence par classer et par décrire les passions, et, après en avoir longuement déterminé l'origine et la nature, il en recherche l'utilité el le parti que l'on en peut tirer. Ne vont-elles pas tenir en échec la raison el la vertu, en empêcher les manifestations, en détournant Ihomme de la poursuite du souverain bien ? l'el n'est pas le sentiment de Descaries : « Maintenant quenouslesconnoissonstoutes, dit-il, nous avons beaucoup moins de sujets de les craindi^e que nous avions auparavant ; car nous voyons qu'elles sont toutes bonnes de leur nature et que nous n'avons rien à éviter que leurs mauvais usages ou leurs excès » (1). Elles sont «< presque toutes tellement bonnes et tellement utiles à cette vip, (pie notre Ame n'aurait pas sujet de vouloir demeurer joincle à son corps un seul moment, si elle ne les pouvait ressentir » (2). Elles excitent, en effet, l'âme à l'action, stimulent Tintelligence, aiguillonnent la volonté el nous empêchent de languir dans l'immobilité el l'inertie. Leur excès m(^me n'est pas toujours à craindre el nous savons, d'ailleurs, (pie l'on peut trouver des procédés pour combattre ce qu'elles ont de dangereux ou de nuisible ; car

(1) Passions, 3» partie, art. 211.

(■2) Lettre ù Chanut, i»' nov. 1645, (IV. p, 538).

GEULINCX ET DESCARTES

Tâme la plus faible peut, «étant bien conduite, acquérir un pouvoir absolu sur ses passions » (1). On luttera contre les mauvaises passions et on arrivera à les remplacer par les bonnes en suscitant dans l'âme la représentalion des choses qui ont coutume d'être jointes avec les passions que nous voulons avoir et contraires à celles que nous voulons rejeter. C'est ainsi qu'aux passions du corps, il sera bon d'opposer celles qui sont excitées dans l'âme par l'âme elle-même et non plus par quelque mouvement des esprits animaux; si nous arrivons à opérer cette substitution, nous serons libérés et heureux. « Il est certain, dit Descartes, que, pourvu que notre âme ait de quoi se contenter en son intérieur, tous les troubles qui viennent d'ailleurs n'ont aucun pouvoir de lui nuire ; mais plutôt ils servent à augmenter sa joie... cela lui fait connaître sa perfection,... satisfaction qui est si puissante pour le rendre heureux, que les plus violents efforts des passions n'ont jamais assez de pouvoir pour troubler la tranquillité de son âme » ^2). Descartes peut dès lors examiner chaque passion particulière (3) et porter sur elle un jugement de moraliste. Sévère pour les passions qui lui semblent empreintes de bassesse et de lâcheté, il en reconnaît qui sont grandes et généreuses ; il montre pour elles de l'indulgence et même de l'estime. C'est ainsi que, s'il blâme la jalousie odieuse, qui est excitée par des objets indignes et qui se fonde sur des soupçons ridicules ou inconvenants (4), il approuve cette autre jalousie noble, et élevée, qui se rapporte à la garde du

(1) Passions, 1" partie, art. 50.

(a) Ibid., 2« partie, art. 148.

(3> C'est l'objet de la 3» partie du Traite des Passions.

(4) Passions, 3» partie, art. 167 et 169.

LES PASSIONS, LA GÉNÉROSITIî ET L HUMILITÉ

devoir et à la conservation de l'honneur (1). La vénération et le dédain sont des passions mauvaises lorsqu'elles se développent dans des âmes faibles et ignorantes ; elles tombent alors dans l'excès, ou le défaut, c'est-à-dire se transforment soit en impiété soit en superstition (2) ; au contraire, les esprits raisonnables et droits savent par leur dédain et leur vénération rendre au\ hommes et à Dieu ce qui leur appartient ou ce qui leur est dû (3). Quant à l'humilité. Descartes e.xalte sans doute cette humilité vertueuse (4) qui vient de ce que, comprenant 1 infirmité de notre nature, nous reconnaissons nos fautes et, sachant que les autres sont des personnes raisonnables et libres, comme nous, nous ne nous préférons à quiconque ; mais il flétrit l'humilité vicieuse (5), qui consiste en ce qu' « on se sent faible et peu résolu » ; on exagère alors sa propre faiblesse, on s'estime aussi peu que possible et Ton tombe dans la paresse et l'indécision.

A l'humilité ainsi entendue. Descartes oppose ce qu'il nomme « la générosité de l'âme ». Celle noble passion a son fondement dans \c sentiment que nous avons de la dignité de notre raison et de notre libre arbitre, cet « empire que nous avons sur nos volontés » et « qui nous rend, en quelque façon, semblables à Dieu, en nous faisant maîtres de nous-mêmes, pourvu que nous ne perdion^. pas par lâchelé les droits qu'il nous donne » (6). « 11 faut, nous

(1) Ibid., art. 168.

(2) llid., art. 162

(3) Ibid., art. 164.

{i)Jbid., art. 15r>et 160.

(5) Ibid., art. 159 et 16o.

(6) Ibid.f art. 152.

GEULINCX ET DESCARTES

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