Cf. Doctrine du Droit (Barni, p. 9o
deux choses que Kant a lui-même soigneusement distinguées : le droit et le fait? Sans doute, on ne sera jamais propriétaire effectif que de ce qu'on pourra défendre. Mais ne pourra-t-on pas être propriétaire légitime d*un sol qu'on ne pourra pas défendre ? Ne suflit-il pas pour cela de l'avoir occupé suivant les formes légales? Kant conclut du fait au droit, de ce qui se passe à ce qui devrait se passer, du répl à l'idéal ; or ce n'est-ce pas la pire des méthodes ? Le Droit s'oppose au fait, loin de pouvoir s'appuyer sur lui. Et si Kant n'a pas prouvé qu'il soit illégitime de s'approprier plus de sol qu'on n'en peut défendre, il ne tient qu'à moi d'être propriétaire légitime de tout le sol qui, dans l'univers, est inoccupé.
. Allons plus loin encore cependant. Concédons à Kant qu'il ait démontré sa thèse. Admettons qu'en droit, étant adonné ses principes, on ne puisse, sans être coupable, s'approprier plus de solqu'onn'en peut défendre. Quelle conséquence étrange il va en résulter! Le fort peut défendre plus de sol que le faible ; le riche que le pauvre ; le violent que le doux. Le fort, le riche et le violent vont donc être en droit d'acquérir plus que les autres. Le Droit va grandir avec la force, diminuer avec la faiblesse. La force et le Droit ne vont plus s'opposer ; si la force ne crée pas le Droit, elle va, du moins, avoir sur son étendue une influence profonde! Conclusion inattendue chez un moraliste comme Kant ; conclusion pourtant inévitable, si l'on accepte les principes et les limitations qui, selon lui, constituent et définissent le droit de posséder.
Voilà donc une démonstration bien malencontreubc. Par elle-même, elle est fausse, et même en admettant sa vérité, elle comporte des conséquences absurdes autant qu'immorales. Si donc on doit tenir compte à Kant de la bonne volonté avec laquelle il s'efforce de justifier le droit de propriété, il faut bien avouer qu'il n'arrive à
ses fins qu'à Taide d*un sophisme sur lequel il greffe une proposition arbitraire ; illogismes qui ne suffisent même pas à le tirer d'affaire. Car, même en lui concé-. dant tout ce qu'il veut, on trouve euQore que, dans sa doctrine, la force est capable d'accroître ou de restreindre le Droit. — Or que devient le Droit privé si la propriété n'est pas justifiée? N'est-il pas compromis dans ses fondements mêmes? En tous cas, ses propositions ne peuvent plus être qu'hypothétiques. Car leur valeur est subordonnée tout entière à la légitimité du droit de posséder.
Plus illogique encore et plus inadmissible, peut-être, est la doctrine du Droit public, telle que Kant l'a exposée.
Admettons, d'abord, qu'il résulte de ses principes un devoir de vivre dans un État ; car, l'existence de l'État est la condition sine qua non d'un droit qui ne soit pas un droit provisoire ; et, s'il est vrai que nous devions vivre de façon à rendre possible une possession définitive, il en résulte bien, par suite, que nous devons vivre dans un État. — C'est là, du reste, une chose qui, pour nous, n'est plus évidente; si, en effet, il n'apparaît plus comme un devoir de vivre de façon à rendre la propriété possible, — et c'est, nous l'avons vu, ce que Kant n'a pas démontré, quoi qu'il en ait pensé, — il n'apparaît plus non plus comme un devoir de vivre de façon à rendre un État possible. En admettant que Kant ait prouvé l'obligation de vivre dans un État juridique, c'est donc une concession que nous lui faisons. Car la faiblesse de sa démonstration relative à la propriété entraîne, en principe, la destruction de sa théorie du Droit public. — Mais passons condamnation làdessus et considérons en elle-même la théorie Kantienne de l'État.
De queldroit, Kant fait-il de l'État ce qu'il en fait?
De quel droit affirme-t-il, d'abord, qu'un État ne saurait exister sans trois pouvoirs distincts et indépendants ? C'est là, sans doute, une doctrine courante; — c'en était une, surtout, à l'époque où Kant a vécu. — Mais suffit-il qu'une doctrine soit courante pour qu'on doive l'admettre sans examen ? Et, lorsqu'il s'agit de sciences et de philosophie, y a-t-il rien de plus dangereux que de se laisser aller à ces opinions de sens commun dont le succès est, le plus souvent, fait de tout autre chose que de raisons qui les justifient? Nous devons nous défier des opinions toutes faites, et cela d'autant plus que nos oreilles en ont été plus assiégées et que nous avons, par suite, plus de propension naturelle à les faire nôtres. Or, h l'appui de sa définition de l'État, Kant n'apporte pas une preuve. Aussi bien aurait-il été fort empêché d'en apporter. On ne voit pas, en effet, comment, du principe du Droit, on pourrait faire sortir la nécessité morale, pour uii État, d'être ce que Kant veut qu'il soit et rien d'autre. Car, sans doute, un État a trois fonctions principales, faire les lois, les faire exécuter et rendre la justice. Mais pourquoi trois pouvoirs séparés seraient-ils pour cela nécessaires? Pourquoi le peuple ne se dirigerait-il pas justement lui-même ou directement ou par des représentants élus par lui et justiciables de lui? Athènes n'a-t-elle pas vécu dans des conditions analogues à celle-là ? Et l'État étant fait pour le peuple et non le peuple pour l'État, toute forme possible et satisfaisante de l'État n'est-elle pas, par conséquent, légitime, chez le peuple qui la préfère ? Voilà ce que Kant ne s'est pas demandé. Aussi, tout en admettant que l'État est effectivement fait pour le peuple et que, par suite, le véritable souverain doit être, en dernière analyse, ce même peuple, verse-t-il, petit à petit, et sans s'en douter, dans une conception nébuleuse qui est, sinon la justification, du moins la consolidation de toute tyrannie. Après avoir appelé les représentants du
peuple le Souverain et avoir admis que c'est au peuple de faire les lois par sa représentation, Kant ne lui refuse-t-il pas, en effet, le droit de résister aux pouvoirs législatif et exécutif, même dans le cas où ceux-ci confisqueraient ses droits à leur profit ^ ? Ne refuse-t-il pas même, en principe, au législateur le droit de résister par la force àTexécutif. L'exécutif est d'abord le «régent et l'agent » de l'État ; le législatif, l'expression de la volonté populaire ; puis ils deviennent tout à coup l'essentiel dans la nation. Ils semblaient faits pour le peuple ; puis le peuple semble fait pour eux. — Et voyez les raisons que Kant invoque en faveur d'une théorie si bizarre par ses conséquences. Toute révolution, toute résistance du peuple au souverain est injuste, parce que le peuple, en lui résistant, se ferait souverain du souverain. Or, comment le ferait-il sans être coupable? — Belle raison, en vérité. Qu'est-ce, en effet, qu'un pouvoir exécutif ou législatif qui fait autre chose que ce qu'il devrait? Un coupable, évidemment. Un tel pouvoir, en se changeant en tyrannie, confisque, en effet, l'existence sociale à son profit. 11 la fait dévier de son but. Il ressemble à ce berger de Platon qui ne soigne ses brebis que pour lui et non pas pour elles. Il se sert de ses sujets pour sa satisfaction personnelle. Il les traite, en somme, comme des moyens et non comme des fins. Il est donc, aussi nettement que possible, hors du droit. Et Kant veut que, malgré cela, le peuple lui reste soumis ! Mais, d'abord, ne dit-il pas que toute justice doit émaner du peuple? Ne croit-il pas à la nécessité d'un jury dans les tribunaux, comme représentant de la volonlé populaire ? N'est-ce pas, en somme, reconnaître que le peuple peut et doit, dans le fond, être le juge véritable et suprême ? Ne devrait-il pas, dès lors, reconnaître le droit du peuple à juger et à punir le pou-