La religion dans lés limites de la Raison
somme, d'un naturalisme, Kant arrive, petit à petit, à parler du devoir comme s'il était d'origine divine. Et quoi d^étonnant à cela, puisqu'il a voulu justifier le devoir, et puisqu'il a voulu, malgré tout, en faire quelque chose d'absolument indépendant? Sa théorie du devoir était fatalement insoutenable, du monaent que l'impératif catégorique ne devait être appuyé sur rien, justifié par rien. Le développement de sa morale devait donc logiquement entraîner Kant dans le naturalisme ou dançnne doctrine théologique. C'est ce qui est arrivé. Aussi y a-t-il, dans son système, deux courants de pensée qui ne se fondent pas ; et, s'ils paraissent se fondre, ce ne peut être, par suite, que par le prestige des raisonnements sophistiques. On ne peut concevoir le devoir, à la fois, comme une loi que l'être s'impose à lui-même et comme un ordre que Dieu lui donne. Il faut choisir. Kant n'a pas choisi; il n'a pas davantage fondu les deux conceptions pour en faire une seule. C'est par là qu'il prête le flanc à la critique. Il y a, dans son système, une contradiction cachée qui est la véritable cause de tous les raisonnements faux que nous y avons relevés.
. Or, cette contradiction, on peut, semble-t-il, en découvrir la cause. Elle vient de ce que Kant n'a voulu admettre ni l'une ni l'autre des deux seules conceptions intelUgibles du devoir. Et, s'il n'a voulu ni de l'une ni de l'autre, cela tient aux dispositions avec, lesquelles il ^ abordé l'étude du problème moral.
LqrsqueKant s'était mis à examiner les problèniesde sa Critique de la Raison pure spéculative, ilavait considéré, la science comme une donnée inattaquable. La yérité des mathématiques, celle des propositions les plus universelles des sciences physiques, lui avait paru hors de doute. Il l'avait prise comme un fait, et s'était simplement demandé comment une mathématique pure et comment une physique pure étaient possibles, r^ C'est
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le même esprit que Kant a apporté à l'étude des questiens pratiques. Pas plus qu'il n'avait douté de la vérité de la science, il n'a douté de celle des conclusions de la Morale; et non pas d'une morale quelconque, mais de la morale spéciale qui lui avait été enseignée dès son enfance. Chrétien, élevé dansun milieu piétiste, habitué, dès son jeune âge, à préférer en matière de religion, les actes au culte, formé à la rigidité par le protestantisme, divinisant, d'autre part la conscience avec Rousseau, Kant n'a jamais douté de la valeur absolue des préceptes moraux qu'il avait reçus ^^Pour lui, l'exactitude de la Loi morale est aussi certaine que la vérité des principes de la science. Et, de même que la Critique de la Raison pure spéculative prend comme données les conclusions de la science, la Critique de la Raison pratique considère comme inattaquables les conclusions de la morale courante la plus rigide.
Or que fallait-il que fît Kant, pour justifier la Morale dont il ne voulait pas douter et lui donner une assiette inébranlable?
Pouvait-il, avec les naturalistes, et comme les StoiV ciens, par exemple, faire reposer la Morale sur la coiit naissance de la;nature humaine? Mais l'effet d'une senir blable démonstration de la valeur du devoir est de détourner sensiblement de son sens la morale courante du sacrifice. Et, d'autre part, subordonner la Morale à la science de l'homme, n'est-ce pas la compromettre? Sur la science, il peut toujours rester un doute. Comment savoir, en effet, jamais définitivementque l'on sait? et, quand il s'agit de la science de l'homme, si obscure^ si difficile, — peut-être même si impossible lorsqu'on en vient à la science de la volonté humaine, — n'est-ce pas bien risquer que d'établir la Morale sur une base
1. Rappelons cette proposition que nous avons déjà citée : « Il n'y a pas besoin de science et de philosophie pour savoir cqnament on peut devenir honnête et bon, et même sage et vertuéui^j)
aussi peu solide? Que répondre à celui qui vous dit : votre science est fausse, donc votre morale est fausse? Si, par suite, la Morale est possible en dehors de toute science de la nature humaine, c'est, évidemment, ainsi qu'il faut la faire. Son indépendance assurera sa sécurité. • Kant pouvaiMl davantage consentir à fonder le devoir sur une doctrine d'esprit religieux? Sans doute une doctrine de ce genre devait le satisfaire plus que l'autre et c'est vers elle qu'il versera. Mais le moyen, pour lui, d'établir une morale sur une base qui lui semblât inébranlable en la construisant sur une religion ? Sa Critique de la Raison Pure spéculative lui interdisait toute démonstration de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Même, quoi qu'il en dise dans sa « Religion dans les limites de la Raison », elle lui rendait impossible la croyance à la révélation dont la preuve est fondée sur les miracles et l'accomplissement des prophéties ^ Qu'aurait-il donc pu dire à celui qui aurait pas agi moralement? Comment aurait-il pu lui prouver que c'est moralement qu'il devrait agir? Dans sa situation, impossible de démontrer à l'homme qu'il doit croire et faire ce que la foi lui ferait un devoir de faire. Sans doute les « bonnes âmes » admettraient facilement qu'il y a un Dieu et qu'il faut faire son devoir. Mais que répliquer à ceux qui diraient: « Il n'y a pas de Dieu ; il n'y a donc pas de devoir? » Kant l'ignorait; par suite, il lui était impossible de fonder la morale qu'il voulait sauvegarder, sur une religion.
La situation de Kant était donc celle-ci. Comme tous les moralistes qui veulent établir une morale rationnelle, il avait le choix entre deux conceptions de la Morale. Il pouvait la subordonner à la science. Il pouvait la subordonner à la religion. Dans les deux cas, il
1. En effet, mimcles et prophéties se passent dans le monde des phénomènes où régnent, avec leur déterminisme inflexible, les lois de la nature.
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rencontrait la même difficulté. La Morale, étant subordonnée, est sujet de discussions possibles; on peut mettre en doute ses conclusions. Or, Kant voulait placer les conclusions de la Morale au-dessus de toute discussion. C'est là, selon toute vraisemblance, ce qui a engagé notre philosophe à considérer le devoir comme un fait unique, à faire de Timpératif catégorique un ordre qui ne dépendît de rien. N'était-ce pas le meilleur moyen d'échapper aux discussions? Quoi de plus sûr qu'une morale autonome? Quoi de plus souhaitable, par suite, que sa découverte? Malheureusement, faire du devoir un ordre de ce genre, c'était en faire un ordre en l'air. Qu'y a-t-il d'intelligible dans un impératif qui ne se rattache ni à la nature, ni h la volonté d'un être supérieur à la nature? Gomment le justifier? Le Stoïcisme, le Christianisme sont intelligibles, même si l'on n'admet pas leur valeur. Kant leur ressemble ; mais sa doctrine n'est pas intelligible. Car, pour avoir voulu que sa morale soit une certaine morale, et, pour n'avoir voulu être, en morale, ni un métaphysicien, ni un savant, il n'a, en réalité, rien été du tout. Il a oscillé entre deux conceptions extrêmes de la Loi morale et a fini par considérer comme transcendant un devoir dont la transcendance n'était, d'abord, qu'illusoire. Par là, il a installé la contradiction au cœur de sa propre doctrine. C'est sa volonté d'être original qui l'a perdu, comme elle perd tous les philosophes qui veulent leur système au lieu de se le laisser dicter par les choses. Aussi Kant est-il peut-être le plus intéressant des moralistes. Mais sa pensée avorte. Et, pour avoir voulu trop conserver à la fois, la morale courante, la science et la religion, en ne sacrifiant rien que la métaphysique rationaliste, il n'a rien fait de plus que prouver plus clairement que jamais l'impossibilité de découvrir une morale rationnelle qui ne soit pas fondée sur la science de la nature humaine ou sur une métaphysique religieuse.