‹ La morale de Kant, étude critiqueChapitre 33 sur 102 · Doctrine du Droit (Barni, p · texte numérisé non relu

Doctrine du Droit (Barni, p

c'est être juste. Y désobéir, c'est être injuste et s'exposer à une punition légitime.

Mais on peut être juste de deux façons : par crainte du châtiment; alors on n'a aucun mérite à l'être; on reste en dehors de la moralité : par respect pour la Loi morale ; alors on a quelque mérite. On est pourtant bien loin encore de la perfection de la vie.

A côté des devoirs de Droit, la Loi morale prescrit, en effet, des devoirs de Vertu. Elle exige l'accomplissement de ceux-ci comme de ceux-là. Pour achever la science de la matière de la vie morale, il faut donc les extraire de leur principe, comme nous avons fait sortir du leur, avec Kant, les devoirs de Droit.

« Agis suivant une maxime dont chacun puisse se proposer les fins suivant une loi générale. » Voilà, nous nous le rappelons, le précepte fondamental de la Doctrine de la Vertu. Gomme le principe du Droit, il tire sa valeur de ce fait qu'il se déduit analytiquement de Tordre essentiel de la Raison pure pratique. Contrairement au principe du Droit, il prescrit des devoirs non pas d'obligation stricte, mais d'obligation large. Par là il mérite son nom de principe de la Vertu.

Le Droit contenait les règles que l'homme doit suivre pour la direction extérieure de sa vie. L'Ethique contient celles qu'il doit se proposer pour sa direction intérieure. Le premier menaçait d'une contrainte venue du dehors celui qui ne se serait pas conformé à ses lois. La seconde réclame de l'homme qu'il se contraigne intérieurement lui-même à agir d'une façon plutôt que d'une autre. L'un désignait à l'homme les actes qu'il devait accomplir, sans se préoccuper des raisons pour lesquelles il conformerait sa conduite à ses prescrip-

LA MATIÈRE DE LA VIE MORALE

tions. L'autre se préoccupe, au contraire, des fins que l'homme doit se proposer constamment ; il affirme qu'on ne saurait mener une vie vertueuse sans chercher sans cesse à atteindre certains buts définis vers lesquels tous puissent se diriger. Le Droit traçait les limites entre lesquelles doit se tenir l'activité humaine. L'Éthique montre à l'humanité la direction qu'elle doit donner à son activité.

Deux questions vont donc se poser ici, et deux seulement. L'Éthique est la science des fins qui sont aussi des devoirs : des fins qu'il est obligatoire de se proposer à soi-même. Kant devra donc se demander : 4° quelles sont les fins dont tout homme doit s'imposer la recherche? 2° quels sont les moyens par lesquels il s'en rapprochera? — c'est-à-dire quels sont les devoirs dérivés du devoir primitif de se proposer ces fins à l'exclusion de toute autre, ou, du moins, avant toute autre? Il achèvera ainsi la science de la matière de la vie morale. Car, en même temps que ce qu'il ne faut pas faire, — et c'est ce que la Doctrine du Droit enseigne plus particulièrement, — il saura ce qu'il faut faire, et c'est ce que l'Éthique fait surtout connaître.

Quelles sont, d'abord, les fins qui sont, en même temps, des devoirs? Selon Kant, il y en a deux : la perfection de soi-même et le bonheur d'autrui. — La perfection de nous-mêmes et non pas notre propre bonheur. Car, nous l'avons vu, lorsqu'on court après le bonheur, on ne saurait atteindre à la vertu. La vertu est une forme du courage ; or le courage suppose une latte engagée contre quelque chose. La vertu ne va pas sans une contrainte exercée par l'être sur lui-même, sans l'effort pour s'imposer à soi-même, malgré toutes les répugnances qu'on peut avoir, les tâches .parfois les plus contraires aux dispositions de la nature. Comment pourrait-on donc être vertueux en courant après le

bonheur, puisqu'on le poursuit naturellement et par une inclination inévitable ? Et, sans doute, la vertu ne suppose pas la condamnation absolue de la recherche du bonheur. Ce peut être un devoir, Kant le reconnaît, de rechercher l'aisance et de se faire une vie aussi heureuse que possible; Mais ce ne peut l'être qu'indirectement et parce que l'aisance, en rendant les tentations moins fortes, facilite la conquête de la vertu et de la perfection, qui, seule, est une fin véritablement morale. — Le bonheur d'autrui et non sa perfection. Car un être ne peut croître en perfection qu'en travaillant luimême, et par un acte d'une entière spontanéité, à se rendre plus vertueux. Ne serait-ce pas, par suite, une # absurdité, d'ordonner à l'homme de produire chez un autre ce que celui-ci seul peut faire naître en lui? Il est toujours possible, au contraire, de contribuer au bonheur d'autrui. Et, comme le Souverain Bien suppose l'accord du bonheur et de la Vertu, c'est travailler encore à en rapprocher autrui que de travailler à son bonheur1.

Et Kant insiste sur la nature de cette perfection qu'on doit cultiver en soi et de ce bonheur qu'on doit s'efforcer de produire en autrui.

La perfection à laquelle nous devons travailler en nous, ne peut être évidemment, d'abord, que celle qu'on peut produire par ses actes. Il y a, en effet, des qualités que l'homme ne peut accroître chez lui-même. De celles-là, l'Éthique se désintéresse. Mais il en est qui dépendent de nous en tout ou en partie. Ainsi, nous pouvons parfaire notre intelligence, nous rendre plus raisonnables, plus aptes à toutes sortes de fins, plus dignes, par suite, du nom et du rang d'hommes. Nous pouvons parfaire notre volonté, nous exercer à faire de plus en plus, dans nos décisions, du respect de la Loi,

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