‹ La morale de Kant, étude critiqueChapitre 4 sur 102 · Cf. Prolégomènes à toute métaphysique future · texte numérisé non relu

Cf. Prolégomènes à toute métaphysique future

maintenir en lui des dispositions à la foi aveugle, entretenir les ferments mystiques qui subsistent au fond de son cœur, et qu'il doit en partie à l'antique éducation religieuse qu'il a subie? Il y a des survivances biologiques : par exemple les mamelles du mâle. Il y a des survivances sociales : par exemple l'épée que certains corps constitués portent encore dans les cérémonies. Est-il bien certain que FImpératif catégorique de Kant ne soit pas, dans son criticisme, une survivance de Fancienne métaphysique théologique : celle qui faisait de la raison humaine une intuition immédiate de Fabsolu : « semina aeternitatis, velut zopyra? »

En tous cas, et c'est ce qu'on a du mal à pardonner à Kant, il a lancé dans le monde un mot : « la primauté de la raison pratique », et une méthode' : celle des « postulats ». Il a enseigné le moyen de mettre en doute la valeur de réalité de toute conception intelligible et scientifique de l'univers, comme on le veut et quand on le veut, en insistant sur la différence qu'on peut toujours établir entre ce qui paraît vrai à notre esprit et le réel. Était-ce bien servir le rationalisme? N'était-ce pas plutôt préparer des armes redoutables aux mystiques et aux traditionnalistes futurs? Il suffît de voir sur quelles lèvres les mots de raison pratique se retrouvent aujourd'hui le plus souvent pour comprendre ce qu'il en est1. Et, sans doute, Kant

1. Cf. Bmnetière, Discours de Combat. Balfour, Les Bases de la Croyance.

désavouerait ceux qui se servent de ses principes spéculatifs comme ils le font. Seulement on se demande ce qui lui en donnerait le droit.

A. Comte fait remarquer dans son Cours de philosophie positive que le protestantisme a été d'abord un agent d'émancipation de la pensée, puis qu'il est devenu un obstacle à un progrès plus grand et à une émancipation plus parfaite.

L'observation s'applique bien, à ce qu'il semble, quand on étudie la morale de Kant, morale toute pénétrée de foi protestante. Les idées morales de Kant sont certainement en progrès sur celles qui font dépendre la moralité de la crainte de Fenfer et de l'espoir du paradis. Mais est-il bien sûr qu'en empêchant leurs dévots de se rapprocher des idées morales du naturalisme, elles n'entravent pas aujourd'hui à leur tour la marche logique des idées ?

La morale de Kant, c'est encore une religion : la religion du devoir qu'on adore par des actes sous les noms mystérieux d'Impératif catégorique et de Loi Morale. Ceux qui s'en contentent, ce sont ceux qui veulent bien tout critiquer, sauf ce qu'il leur plaît de ne pas critiquer. Ce sont ceux qui savent bien que, comme le dit Secrétan, si l'on voulait chercher des raisons « de douter du devoir et de sa valeur absolue », ou en trouverait, mais qui considèrent uu tel doute comme « criminel » et qui « ne veulent pas l'accueillir ». Bref, ce sont ceux qui posent les conclusions morales qu'ils veulent croire vraies avant d'examiner si elles le sont.

Quant aux autres, c'est-à-dire aux esprits critiques sans restriction, il nous paraît difficile qu'ils puissent maintenir que le concept de la Raison Pratique soit un concept rationnel.

Il semble que Ton commence aujourd'hui à s'en apercevoir et à oser le dire. Au moment où a paru la première édition de ce livre, le nombre de ceux qui prononçaient les mots Impératif catégorique et Loi Morale, comme les fidèles prononcent le mot | Dieu, était considérable. Ni les plaisanteries de Henri Heine, ni les critiques acerbes de Schopenhauer et de Nietzsche, ni la discussion magistrale que M. Fouillée a faite des idées morales de Kant n'avaient réussi à agir sur eux. Depuis i quelques années, dans des sphères et pour des raisons d'ordre et de valeur très différents, des voix se sont élevées en France et ont dénoncé l'idole Kantienne. M. Maurice Barrés, dans le roman, M. Jules de Gaultier, dans un excellent livre intitulé : De Kant à Nietzsche, ont mené l'attaque devant le grand public. Puis l'Université elle-même a parlé par quelques-unes de ses bouches les plus autorisées. M. V. Brochard dans un article retentissant de la Revue Philosophique, M. Lévy Brûhl, dans son admirable ouvrage : la Morale et la Science des Mœurs, ont montré ce qu'il y avait d'irrationnel et d'illogique dans la position morale de Kant. Ils n'ont pu manquer d'être entendus.

En publiant une seconde édition de cet ouvrage, nous espérons contribuer pour notre part au mou-

vement qui semble éloigner les esprits du temple où ses adorateurs se prosternent sans le comprendre devant l'Impératif catégorique.

Nous avons revu soigneusement le texte de cette seconde édition. Nous n'y avons introduit qu'une modification et une addition importantes.

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