‹ La morale de l'amourChapitre 1 sur 25 · LE SEUL PÉRIL · texte numérisé non relu

LE SEUL PÉRIL

Si nous entendons lutter contre Texcès de sentimentalisme qui nous affaiblit, qui nous détourne aussi bien de Taction productive que de la pensée créatrice, il faut résolument nous guérir de la grande endémie nationale: Tamour. Depuis trois siècles, les littératures et les romances nous enseignent que rien ne vaut la conquête d'un cœur. Classiques et romantiques, écrivains de récole sensible, disciples de George Sand et de Lamartine, tous répétèrent à notre jeunesse que le but essentiel de Teflort devait être Tasservissement d'une âme à nos désirs de propriété. Se promener à deux au clair de lune, par le chemin du bois, en se répétant des niaiseries ba-

nales et aempitemelles, se jarer des menaoQges emphatiques et vains, se promettre Fun à l'autre des vies heureusement moms aliénables que le couple ne les croit d'ordinaire, échanger des promesses fausses et des hypocrisies lyriques, se reprocher ensuite la fragilité de ces supercheries, se trahir, se venger, s'injurier, s'abandonner brutalement» parfois se haïr au point d'employer le vitriol, le revolver et le couteau : voilà ce qui consomme, hélas, le meilleur de notre jeunesse française.

Tout cela pour dissimuler, sous un verbiage inutile, la saine convoitise que Ton a simplement de s'unir par les corps, au gré d'un appétit naturel, innocent.

C'est un grand malheur lalin que les ama&fes se refusent à l'aveu net et candiée de leur goût pour la volupté nue, pour la camaraderie jioueuse des sexes. Les masques de toute une abomiinable comédie, inspirée par les divagations des anciennes littératures, affublent trop kâdenkeat nos beaux instincts. Convaincus par les refrains d'opéras et les pires romans ieuilletone, de livrer aux passionnettes Tessentiel de ses forces et de son temps, notre jeunessen'écoute pourtantguère . left conseils des livres. Ils lui répètent à sdtiété, depuis longtemps, que la fidélité n'existe presque

jamais dans Tunion libre, fort peu dans le mariage^ que l'amour est un leurre pour jobards. Presque tous les contes nouveaux, qui sont, la plupart, des confessions, enseignent que les amants se trompent à gogo. Les faits divers, outre la librairie, confirment chaque matin, la thèse, dans les colonnes des gazettes où foisonnent les crimes passionnels.

Il n'est pas une feuille imprimée, il n'est pas un propos de café, de salon, de bureau qui ne révèle les plus récentes et innombrables saloperies du sentimentalisme militant. L'amour engage le caissier à violer le coffre-fort de son patron, Tami à séduire la femme de son ami et par conséquent à détruire la beauté de leur confiance. L*amour fait déserter le soldat; il sert d'excuse à toutes les lâchetés, à tous les mensonges, à toutes les bassesses. Il est le grand professeur d'infamie. A causede lui, des hommes pleins de courage et d'avenir cessent brusquement de poursuivre les fins élevées de leurs espoirs. Ils s'alanguissent auprès d'une créature nigaude ou féline. Ils se contentent de flasques embrassades, de caresses animales, de paroles imbéciles, et de sobriquets enfantins. Ils attachent à leur essor le poids sinistre d'une maîtresse larmoyante et incapable. Ils interposent

raveulissement d'une tendresse entre eux et leurs ambitions légitimes. Que de héros partis sur les routes fraîches du succès, avec des muscles durs, une volonté opiniâtre, une voix sonore, et qui se sont arrêtés, au début du chemin, pour sommeiller dans le giron crasseux d'une fille vautrée ! Leurs muscles se sont amollis dans les étreintes vulgaires. Leurs volontés se sont émoussées dans les conflits absurdes des cœurs défiants. Leurs voix se sont enrouées dans les duos grotesques au clair de lune. Cinq ans, dix ans après, quand toutes les déceptions ont été connues, quand toutes les hontes ont été bues, ils veulent parfois secouer le joug de la femme, pour reprendre le bâton des routes joyeuses, des routes sonores, celles qui mènent aux couchants magnifiques et aux belles aubes triomphales.

Mais leurs pas chancellent. Leurs yeux demeurent obscurcis par les ombres des lassitudes misérables. Autour d'eux se hâte une génération nouvelle dontils comprennent mal les vaillances et les discours. Ils ne peuvent suivre la foule neuve. Leurs pas ne s'adaptent point à son pas. Alors ils se résignent. Ils seront les humbles, les chétifs, les médiocres, les ricaneurs et les paresseux. Accoutumés au mensonge et au dol, par les déloyautés des adultères et les raffinements

de la jalousie, ils manqueront de la franchise nécessaire qui rend rhomme précieux aux tiommes . Le mépris des gens actifs rejettera le pauvre hère dégradé par les commerces fourbes de Tamour. Définitivement, il glt comme un déchet dans la multitude des inutilités sociales. A peine est-il un outil que manient des mains étrangères et rudes.

Jeunes gens, ne soyez pas des amoureux, vous qui prétendez à devenir une force parmi les forces du monde, vous qui prétendez au laurier d'or. Choisissez des amies, mais fuyez les maltresses. Que les joiesde la volupté, comme celles de la gourmandise, ne vous paraissent jamais telles que vous deviez sacrifier à la convive une part, la plus minime, de votre élan vers la conquête de rénergie productive. C'est dans Tamour imbécile et quotidien que nos races latines dilapident le trésor de leurs volontés. Ici le mâle s'asservit trop aux caprices de la compagne. 11 néglige la culture de son esprit et le développement de ses pouvoirs, afin de s'alanguir dans les bras fades des filles roucoulantes qui le dépouillent, inconsciemment, mais sûrement, de ses initiatives» de ses vigueurs morales.

Innombrables sont les heures que les affres de la jalousie accaparent, qu'elles endolorissent ^

qu'dles rendent absurdes et sans yaillance. Beaucoup^ d'hommes pissent le temps à poursuivre la nymphe^ à Tépier, à la guetter, à la convaincre par les regards, les gestes, la parole, les présents; puis à l'attirer chez eux, à la séparer de son milieu, à s'imaginer qpi'ils la transforment en raie chose de leur domaine. Alors, ils paradent, flecs de soi, parce qu'une péronnelle empanachée seimble leur appartenir. Aveugies et saiis&its, Us ne soupçonnent rien de ce qu'elle trame, de ^s tromperies et de ses marchandages secrets. Ils s'estiment supérieurs, parce qu'ils sont aptes à tenir pour vérités les mensonges les plus évidents, jusqu'au jour où l'accident dénonce tout k mystère des intrigues. Ils pleurent ; et puis recommencent, la saison suivante, sans répit.

Comment une âme occupée de ces pauvres drames, de ces piteux vaudevilles, saurait-elle se fortifier pour la lutte grave, entre les talents créateurs? Les coquetteries des maîtresses inquiètent trop. Elles s'attribuent toute la vie de leurs amants, et ne permettent point qu'elle s'égare à désirer autre chose que leurs petits luxes sots, <{ue leurs caresses vulgaires.

Jeunes gens, ne soyez pas amoureux 1 Chassez de votre intelligence toutes les tentations sentimentales» Soyez donc des voluptueux savant

et rafiftnés qui n'érigent point de temple aox ser- Tanlee de ieurs joiet, qui ne s'endorment point à tours pieds oisifs, mais qui veulent, pour chaque instant de plaisir, une convive nouvelle.

Les feunesses du Nord ont sur lanôtre ce grand avantage qu'elles 8*oublient moins dans le rêve malsalnderamocur.Plus vicieuses, peutrétre,eUes n'embarrassent pas leur avenir en traînant avec ^Ues ces petites compagnes inutiles qui répètent s^ms ces^ la mAme grimace de leur minois, le même sourire de leur piètre fausseté. JLà-J>as, Ms inhibitions sont Tapanage de la populace, des êtres inférieurs. Le Germain courageux, le Yankee avisé, le Viking confiant, se lancent dans la vie, libres de toute attache. Ou bien, ils se marient de bonne heure avec une ûUe à caractère viril qui se fait vite l'associée de ieurs efforts, qui ^^mbat à leurs côtés pour l'honneur de la maison, pour l'aise commune, pour la respectabilité du nom. En Amérique, la jeune bourge(Mse, souvent plus mstruiteque son mari, guide le ménage, l'aide de ses relations, le mène au triomphe, par son adresse et son génie social.

Si un homme estime ne pouvoir vivre solitaire, s'il constate le besoin d'être secouru par une amie sûre, alors, qu'il n'hésite point: qu'il frréfère le mariage à la liaison. Le sens de la du-

rée qui préside aux affections conjugales leur vaut un caractère très différent. Les époux dignes de leur rôle conçoivent vite qu'ils composent avec leurs deux âmes une nouvelle âme en deux corps* une seule force à deux moyens. Ils se communiquent leurs qualités. Ils atténuent leurs défauts. Ils méditent la perlection nécessaire pour préparer à la descendance une vie favorable. Il y a une œuvre là, une chose perpétuelle qui leur survivra. Passé les premiers temps des caresses, les époux intelligents deviennent les prêtres d'un devoir. Et cela les grandit étrangement. Ils sont la famille, le type social, par excellence, dans notre ère de civilisation, le noyau de l'expansion spirituelle, sur la planète.

Au cours d*un admirable livre, L'Associée^ le grand écrivain mort tout jeune, Lucien Mûhlfeld, a démontré quelle puissance pouvait acquérir dans le monde moderne un couple d'époux laborieux, avides de faire triompher, avec ses chances particulières, les idées dont il est l'expression humaine. Cette bible du mariage est utile à lire. Elle enseigne aux sentimentaux, incapables de vivre libres, solitaires et volages, quelle sorte de tâche magistrale savent accomplir les maris et les femmes dans un esprit de création. Le tenace espoir de s'allier à une personne riche détourne

les jeunes gens des fiançailles prématurées. Ils ont tort. La plupart des dots bourgeoises ne dépassent guère 100.000 francs, ce qui rapporte 3.000 francs de rente annuelle. Au prix de la vie actuelle, cette somme n'est pas suffisante pour payer Tennui de cohabiter avec une créature sans charme, ou de caractère inégal, ou trop jeune pour Thomme qui crut devoir attendre les avantages pécuniaires de l'âge mûr afin de justifier la requête d'une dot équivalente. Une enfant curieuse de toute la vie s'accommode mal d'un esprit sérieux, déjà blasé sur les plaisirs, et désireux de repos. L'incompatibilité des humeurs apparaît promptement, puis les aventures fâcheuses.

Bien que l'argent ne doive pas guider le choix, n'allez point, pour cela, épouser votre concubine, qui, malgré le titre, obtient rarement la place de femme légitime dans la société. Elle gêne son mari, sans conquérir la place convoitée. Elle écarte de lui les ménages rigoristes. Il n'est plus le célibataire indépendant et qui n'a que luimême à faire valoir. 11 porte la tare d'un passé douteux. S'il atteint une haute situation, cette tare s'affirme davantage. La médisance et la calomnie l'aggravent. Il en est de même lorsque Ton a choisi une fille pour sa beauté, mais sans

prendre garde à son éducdtioB, à ees manières, à son savoir. Les gaffes de l'épou$e mettent tite à rien les mérites da mari.

Le mieHx,pour les sentimentaux incorrigibles, est certainement de s*anir à une jeune fille ave^ nanteet graciensf^, très instraite, élevée dans un milieu sévère, capable des petites vaillances qu'impose un revenu modeste, mais apte, un jour, à triompher par toutes les élégances, si le sort se déclare. Peu importe qu'elle ait ou non la dot Son savoir et sa droiture permettront certainement d'acquérir ce qui manquera.

Donc, ne soyez pas amoureux, ou si vous Têtes, mariez-vous incontinent. N'attendez point que les vices des liaisons aient amolli votre courage, détrempé le métal de votre énergie, accoutumé votre être à toules les sottises des existences veules et bêtement vaniteuses, découragé votre vertu par toutes les trahisons et par tous les measonges. C'est dans cette ordure que la jeunette francise noie l'efficaee de ses qualités, et qu'elle se prépare des vies sans grandeur, celles aussi de la nation.

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