‹ La morale de l'amourChapitre 2 sur 25 · MYSTÈRE ET SANG B · texte numérisé non relu

MYSTÈRE ET SANG B

Car le sentiment ne désarme pas. Td soir, «OQS te nom de Marcel Michel, mécanicien, il plantaitr par deox fois, le couteau dans la poitrine de la jeune Blanche Bongard, qui s'était affranchie de ses délices ; ensuite» sous le nom d'Arthur Hardier, plombier, et pour les mêmes motifs, il défigurait, à coups de botte, Marguerite Guitton, gisant sur le trottoir de Tavenue du Maine auprès de sa mère frappée par surcroit, et qui vomissait le sang. Dans l'après-midi, le juge d*instruction avait entretenu de choses pénales le même Éros, qui, ayant eu Tart de séduire, aux eaux, sons les espèces d'un certain Joseph M..., telle brave dame chateureuse, lui réclamatt 10.000 francs pour ne pas avertir le mari de cette douce et charmante ivresse. Cependant, les comr versations de cette semaine-là commentaient le

trépas d'une coquette octogénaire, parente d'un général illustre, et assassinée par quelque chérubin. Néanmoins, dans les cours des maisons, la romance tenace suppliait quand même le ciel : « Il nous faut de Tamour, n*en fût-il plus au monde I »

Ce n'est pas que la volupté ne vaille qu'on s'y prête, à condition d'en demeurer là, de n'y pas joindre la saloperie. Mais, à beaucoup, il semble impossible de séparer Tamour du mensonge, l'infamie du crime. Plus vertueuse que les siècles passés, notre époque, sur ce point, en reste à la barbarie du moyen âge. Autour de la couche à plaisir, toutes les immondices morales s'amassent. Le général F... fut un brave soldat et un homme d'honneur, sinon un chef adroit; sa nièce devint, par le fait de Cupidon, une gourgandine que les croupiers traînèrent de tripot en tripot, pendant de longues années, puis une entremetteuse ridicule abouchant des hommesavec les créatures en quête du louis. Enfin, elle meurt dans la pourriture de ses mœurs, tuée par Tescogrifle qui la fit râler de plaisir avant de la faire râler d'agonie, et de fouiller les cachettes. Voilà ce qu'une existence passionnée comporte d'abjectious, même lorsqu'elle fut brillante, voire spirituelle.

Sanglée, parée, parfumée, violemment adornée de sa perruque rousse, couverte de fards qui charbonnaient les poches flétries de ses yeux, rougissaient les lèvres flasques, plâtraient les rides, recrépissaient à peine les joues blettes, certe vieille bacchante semblait une apparition symbolique : la statue chancelante de la vie sentimentale, aujourd'hui caduque chez les élites, mais qui masqua tout un siècle de ses mots vains et décoratifs, de ses rimes, de ses déclarations, la franchise de nos instincts, afin d'obtenir, par sournoiserie, l'indulgence, le proût, Faisance, parfois même la richesse et la considération. La coutume du secret qu imposent les liaisons illicites avait conduit cette octogénaire aux manigances de louches entreprises. Cela devait aboutir au drame ignoble, à la chute sur le coin du meuble, contre quoi sa perruque protégea mal la victime avant qu'elle fût achevée prestement.

Mystère et sang.

C'est la devise du romantisme. A tort les esprits positifs nient Tinfluence de la littérature sur les mœurs.

Lorsque le gouvernement de la Restauration composa la gloire de l'école qu'illustra Victor Hugo, cette école dut réhabiliter, à grand ren-

fort d'alexandrins, le moyen âge espagnol et allemand, les forfaits chevaleresques, les tragédies de la princesse enlevée par le traître, de réponse enfermée dans la tour par le mari répugnant et sexagénaire, du bandit magnifique et loyal, des amants suspendus à Féchelle de corde, des Antonys farouches, exemplaires et rhéteurs. Ainsi, Tentourage de la duchesse de Berry pensait uniquement à faire chérir, par les lecteurs et les spectateurs, Tancien régime mis en opposition avec l'esprit classique jacobin qui ressuscitait partout, conspirait à Saumur, à Belfort, proclamait la République à Thouars, épanchait son sang sur Téchafand du général Bertoa et sur celui des quatre sergents de La Rochelle. Le résultat fut bien autre. Tout cet arsenal de phrases splendides servit moins à transformer les votes qu*à modifier les âmes. On cessa de vénérer le héros romain qui soumet ses passions au devoir. On exalta Tadmiration pour Tamant sanguinaire qui asservit les êtres à Torgueil de ses appétits génésiques. De 1825 à 1860, Antony guerroya contre Polyeucte, Horace, Tile, et Britan* nicus. Il les vainquit. Le second Empire consacra cette victoire malfaisante. La passion égorgeait le devoir dans toutes les fables à succès, dans toutes les pièces triomphantes. George

LA MORALE DE L AMOUR Itf

Sand fut la mauvaise magicienne qui remua les âmes modestes des provinces. Elle et ses imitateurs détournèrent les Indianas de la mission conjugale et maternelle, fondèrent définitirement la religion de Tadultère, de la jalousie homicide, du « mystère-et-sang » qui depuis, éduqua trois ou quatre générations. Transmises par le roman feuilleton dans les masses, ces idées-là perdirent leur nouveauté, se propagèrent, se vulgarisèrent, devinrent des sentiments ataviques, innés, légués par nos aïeux à leur descen* dance. Aujourd'hui, le mécanicien qui tue la brunisseuse, rue Botzaris, ne cède à la sauvagerie médiévale que grâce aux drames de Théodore Barrière, d'Alexandre Dumas, de d'Ennery, et à rinfluenee de la littérature hugolienne. Il se voit ainsi pareil aux personnages de théâtre. Ignorant les poètes, il recherche la célébrité de l'acteur par les moyens qui la procurent aux lueurs de la rampe.

Avant le romantisme, Tamour était une chose jioyeuse et libertine. La tl^orie de la nature préehée par Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Raynal, les encyclopédistes, avait prescrit aux amants le libre choix. Mais, les invitant à la volttpté> elle ne leur prêchait ni Thypocrine, ni la farouche possession qui s affirme le fer au poing*

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Maris et amants usaient de tolérance. Leurs amies les quittaient sans qu'ils résolussent de les mettre incontinent à mort. Soudeurs, ils cherchaient d'autres bergères. Ils respectaient le libre arbitre de la belle volage qui se plaisait en d'autres bras. Au temps de la Révolution, du Directoire, cette exquise complaisance régna. Bonaparte ne se fâche qu'à demi, lorsqu'il apprend les frasques de Joséphine. Mme Tallien gouverne dans les salons où les liens éphémères se nouent, se dénouent à l'aise. De même parmi le peuple. Les chansons de Béranger nous conservèrent, en couplets, la morale courante de Tépoque. Lisette se trousse les cotillons où cela lui sied, sans qu'intervienne un propriétaire acharné, le poignard à la main. Rare est le crime passionnel. Les hommes évitent de paraître bêtement vaniteux au point de n'admettre pas que leurs mattresses se lassent de leur commerce. La muse et la vie restent de gaies polissonnes. On est « sensible », c'est-à-dire sujet à fléchir,lorsque le conseillent les forces de la nature qui conspirent contre la vertu la plus solide. On n'est pas encore sentimental. Werther n'a pas conquis la France avec les Alliés de 1814 et de 1815. Inutilement, l'Adolphe de Benjamin Constant pleurniche.

L'agrément du spasme n'est pas corrompu par

rimportance exagérée que, tout à Theure, on lui attribuera. On ne dissimule rien de ses plaisirs. Les baisers s* échangent au glouglou des bouteilles.

Après Waterloo, les Allemands occupent la France jusqu*en 1818. La Cour les fête. Ils ont ramené le roi. Leur âme est imitée par les fashionables . D'ailleurs, Gœthe et Schiller possèdent Tessentiel pour persuader le génie. Hugo slnspire de Wieland et d*Uhland. Il leur emprunte la ballade. L'appareil affreux du moyen âge ressurgit. Voici venues toutes les fiancées de la Mort. Du romantisme allemand natt leromantisme français qui s'adjoint le sens de la cruauté maure, italienne et espagnole. Quand Alexandre Dumas fils écrira sa brochure Tue-la, sans doute ne saura-t-il plus guère les origines de son aphorisme brutal Pas plus que ne le savent les meurtriers de nos boulevards et de nos hôlels garnis.

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