L'ÉLÈVE ET L'HOMME
lions auxquelles j'avais été habitué durant mon séjour dans l'institution. De plus, je trouvai là des camarades hargneux et d'une brutalité violente. Il fallut apprendre à faire le coup de poing pendant la récréation; puis, à défendre ma vertu contre les vices des gaillards; surtout à devenir un partenaire important du jeu de barres et de la balle à l'ours. Incapable de dominer mes condisciples par le savoir, j'essayai de les étonner par mon adresse, sinon par ma vigueur.
Les maîtres avaient pour coutume pédagogique, de laisser tranquilles les bons élèves et les cancres; ceux-ci, parce qu'ils les jugeaient imperfectibles, ceux-là, parce qu'ils s'instruisaient eux-mêmes., sans avoir besoin d'être stimulés Au contraire, les élèves moyens se trouvaient sans cesse harcelés : et c'était là une méthode logique. Aussi, devais-je réciter toutes mes leçons, présenter en temps voulu, tous mes devoirs, être l'objet dune surveillance méticuleuse, autant dire importune, taquine, agaçante et qui me semblait inique. Cette apparente iniquité me vexa de plus en plus. Je m'indignai contre elle. Je connus les rages de la révolte pendant lesquelles il me fallait
saisir à deux mains le barreau de fer soutenant la table, pour refroidir leur fièvre pantelante, et pour ne pas laisser mes bras gesticuler, protester, assaillir, montrer la voie de la rébellion définitive à ma colère.
Certainement, je dois à ce phénomène psychique qui me poignit lors de mes douze ou treize ans. tous les sentiments de révolte propres à ma jeunesse, toute l'envie de libération, de nouveauté, qui me poussa dans la suite à fuir les carrières honorables, pour essayer de partir squatter en Australie et vivre, isolé avec des cowboys et des troupeaux, rêve qui ne se réalisa point. De là, ce besoin que j'eus toujours de soutenir les gens crosses parla force des pouvoirs. Aujourd'hui même, je ne puis assister sans irritation ni au massacre des grévistes, ni à l'exil de nos congréganistes, parce qu'ils me représentent la faiblesse écrasée par la force des maîtres. A cause de cela, je suis bien souvent accusé de contradiction. Je n'abdiquerai pas, cependant, mon désir chrétien d'une équité supérieure, s'appliquant à tous, sans tenir compte des haines, des revanches, des rancunes, des tactiques, des intérêts. Je détesterai toujours participer aux victoires des sectes
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Ce désir me naquit certainement au lycée, pendant cette époque malheureuse de la cinquième et de la quatrième. Si je m'interroge, si je me souviens, si j'analyse mon esprit d'écolier, je ne le trouve guère différent de celui que je possède à présent. Les professeurs m'accusaient de paresse. Or je travaillais beaucoup. Seulement, au lieu de m'obstiner à résoudre une charade de difficultés grammaticales, je lisais aisément mes livres d'histoire et de littérature. D'instinct, je croyais plus précieux d'apprendre comment avaient souffert les siècles. Traduisant un texte de version, je m'appliquais à connaître l'anecdote incluse, mais je négligeais de prévoir le piège du contresens pour lequel ce passage avait été choisi. En troisième et en seconde, je conquis un meilleur rang. Même, il m'arriva de m'asseoir au banc d'honneur. Souvent j'éprouvai de la stupéfaction en m'en tendant nommer quinzième ou vingtième, quand j'espérais être cinquième ou sixième. Alors, je priai l'un des premiers de me communiquer son brouillon. Je comparais nos deux travaux. Le mien me semblait le meilleur. Presque toujours, ma traduction du texte ancien, mon développement de la narration française, l'abondance de ma dis-
sertation historique étaient mieux pourvues d'élégance, d'originalité à mon avis Mais, je n'avais* pas su échapper au piège grammatical. Je n'avais pas su, dans la narration, citer le passage classique pour lequel avait été élu son sujet. J'avais omis de mentionner les dates dans ma dissertation d'histoire. Or. en ce temps-là. les professeurs considéraient la composition hebdomadaire comme un jeu d'embûches ingénieuses évitables pour les bons élèves, et nuisibles pour les mauvais disciples.
Cela me semblait fort injuste. Je ne songeais point que c'était la seule façon d'esquiver l'arbitraire des appréciations sentimentales.
Cette longue période me fut enseignement d'iniquités et une excitation à la révolte contre les lois établies. Je fus bachelier au moment où triomphait le naturalisme de l'Assommoir, an moment où Zola dépouillait la bourgeoisie de ses masques, et la montrait telle qu'elle s'accepte d'être aujourd'hui, en substituant la franchise de ses appétits à l'hypocrisie de ses vertus. Logiquement, je devais applaudir à eelte œuvre de vérité; puis, chérir les conceptions révolutionnaires. Traquée par les maîtres, pendant dix années, mon énergie se rebiffa lors-