CHAPITRE VIII
L'Elève et l'Homme
Quand ils reviennent pour les vacances, dans la demeure paternelle, les élèves et leurs familles mesurent ce qui fut acquis d'intellectuel au cours de l'année scolaire. Le lauréat est fêté, choyé, encouragé. Il reçoit sur l'épaule la tape vigoureuse de l'oncle attendri, et qui dissimule sous une plaisanterie virile son émotion de prévoir comment la race, par cet enfant, sera prolongée, honorée, glorifiée. Le cancre est quelque peu gourmande par un père las de punir inutilement, puis cajolé, gâté par une mère faihle que les défauts même séduisent. On le laisse ensuite se prélasser ou vagabonder, selon ses goûts décidément incorrigibles. Mais, le plus malheureux des trois, c'est l'élève moyen, celui qui a tantôt gagné la douzième place en version latine, pour n'être compté que vingtet-unième en thème grec ; celui qui, par hasard,
se trouve troisième en histoire, cinquième en composition française, pour retomber dans les derniers rangs, s'il s'agit de mathématiques.
J'appartins à cette catégorie, lors de mes études. Ah, les terribles vacances que je passai. Ma note ordinaire: 'Intelligent», de susciter l'indignation de mon père. « Tu pourrais et du ne veux pas!» criait-il en froissant avec rage le papier administratif. Très grand, mince, la face tendue vers mon effroi, il se démenait terriblement. Moi, je clignais les yeux, je prenais un ah de désolation d'ailleurs sincère. Je me répugnais à moi-même. J'estimai juste le pensum inflige par cet homme sévère, hautain et souvent furibond. Bon helléniste, il m'obligeait à traduire d'innombrables chants homériques. Inutilement pour moi, le soleil d'août faisait des trous de lumière éblouissante au milieu des feuillages. Inutilement, le vol des hirondelles traçait des signes sur le ciel pur. Je barbouillais d'encre mes doigts indolents. Je feuilletais avec indifférence les dictionnaires. Je regardais par les fenêtres comment les heures changeaient les nuances des pelouses et des futaies.
Depuis longtemps, je tenais pour certain que nul effort ne me vaudrait le triomphe, bien que
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j'eusse, à l'institution, remporté tous les prix, en septième, en sixième. Puis, on m'avait introduit au lycée, en cinquième. Là, ma stupéfaction fût extrême de m'entendre si mal classer à la suite de la première composition. Je me souviens encore de ma détresse le jour où le proviseur vint présider la lecture des places. A mesure qu'un autre nom était prononcé, je sentais mon cœur faiblir, la sueur sourdre de mes tempes. Il me parut que je m'abîmais dans un gouffre avec tous mes espoirs toute ma science puérile, toutes mes ambitions généreuses. Rarement je ressentis un aussi violent chagrin, quoique le sort ne m'ait guère ménagé les peines tragiques depuis. Je me vois encore, assis au plus haut banc des gradins, les mains mouillant mon carré de buvard rose sur la page commencée. Je crispais mes jambes l'une sur l'autre. Je tâchais de contenir mes. larmes grossissant au bord des paupières. Par moments, je pensai que le professeur avait perdu ma copie, et que mon nom, du moins, ne serait pas voué à la honte. Il le fut. Comme il seyait alors, je dus me lever à l'appel, mais je me laissai tout aussitôt retomber sur le banc. Tout mon corps brûlait. Du plomb roulait dans ma tête.
Je m'accoudai sur l'étroite planche qui nous servait de pupitre. Aussitôt, je me souvins que celte altitude était passible de châtiment; et je croisai les bras en contenant mon sanglot. Je connus une immense pitié pour moi-même, pour ma cbétivcté. pour mon néant. Donc, j'étais un imbécile, un idiot. Je me regardais dans mon uniforme à boutons d'or, qui était blanchi aux genoux et aux manches. Je me sus misérable et bête. En cette heure mourut toute confiance en mes pouvoirs spirituels, toute croyance aux possibilités de mon énergie mentale.
Bien qu'à la maison, on m'eût assuré que c'était là seulement une malechance accidentelle, j'attendis sans foi le résultat des compositions futures. Dans l'intervalle, on donna un thème latin que je m'efforçai tout un dimanche de parfaire. Le lundi, je demandai au professeur de lire mon devoir. Il y découvrit un solécisme dont il me démontra la gravité. Je ne pus retenir un geste de dépit. Ce pour quoi une retenue de promenade me fut allouée. Mon père me corrigea sévèrement lorsqu'il apprit cette punition.
Une série d'événements aussi fâcheux continua de me décevoir. Certaines de mes places furent meilleures, sans m'accorder les distinc-