CHAPITRE IX
L'heure de la puberté
Le père, soudain, ne peut continuer sa lecture importante. Quelque chose a, soudain, traversé son esprit. Cela l'inquiète. Cela l'obsède. Que fait son fils? Etudie-t-il, comme il sied, la géométrie ? Ou bien flàne-t-il ? Explore-t-il une brochure pornographique dissimulée dans son atlas? Ou s'amuse-t-il à découper, dans les revues illustrées, quelques silhouettes de sportsmen? Le père grommelle et peste. Il regarde la chère apparence de sa bibliothèque, la branche d'acacia pendillant contre la fenêtre, parmi le soleil et les papillons. Il parcourt un paragraphe de son livre révélateur. Mais, entre la perception des phrases et la conception du sens, une hantise, aussitôt, s'interpose. Le devoir n'est-il pas de surveiller le rejeton? Il faut donc abandonner ce silence délicieux, cette quiète solitude, cet ouvrage excel-
lent. Il faut monter jusqu'à la chambre du lycéen.
Le père soupire et se lève. Il gravit à pas de loup l'escalier. Il halète un peu, de peur de surprendre en faute le paresseux. Nul bruit ne passe la porte. Quand elle commence à bailler très doucement, le père aperçoit le gamin qui» dort accoudé au milieu de plusieurs dictionnaires. La salive fuit de la bouche bée. Les yeux trop cernés se sont clos dans une figure pâlotte, très fidèle portrait de la mère qui se soigne chez les cousines du Périgord. Ce petit atteint quatorze ans. C'est l'âge dangereux. Ce sont les heures troubles. Les appétits du mâle précoce envahissent et obsèdent l'âme fragile. Le mystère dont une bonne éducation entoure les voluptés amoureuses les a rendues plus attirantes pour la curiosité en éveil du jeune humaniste. Le prêtre en commentant le miracle de l'Incarnation au catéchisme de persévérance, le professeur en conseillant la lecture d'Horace, les camarades en confiant ce qu'ils entrevirent de la luxure, les gazettes en narrant les crimes passionnels, les publications illustrées en représentant les préliminaires de la joie lascive, tout suggère violemment le goût d'un plai-
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sir que l'histoire, la littérature, la musique, les statues et les tableaux déclarent suprême. Et voilà que l'adolescent éperdu ne peut plus prêter d'attention à un autre sujet, depuis six mois. Pas un accessit, au palmarès, ne signala ses travaux, tandis que les précédentes années, le collégien avait reçu des prix. Que faire?
Perplexe, l'auteur de cette vie malade réfléchit. Lui-même connut de telles curiosités, d'aussi brusques désirs, d'aussi barbares et irrépressibles convoitises. Que de bonheurs lui refusèrent la morale rigoriste des parents et la peur d'un scandale châtié! Ce père se souvient des amours qui le dévoraient, à cet âge, comme, autour de lui, elles dévoraient les servantes, deux cousines pensionnaires, leurs amies, une veuve pimpante, d'autres qui, très évidemment, voulaient le chérir. Que de fois, depuis, il regretta d'avoir dompté ses penchants. Servantes, cousines, amies et veuve lui eussent valu des fièvres mémorables. Cinq ans, il avait dû, par peur des réprimandes, par lâche peur, se dérober aux agaceries de ces agréables complices. La camériste d'une vieille tante avait essayé de lui enseigner, par la force, la volupté. Brutalement, il s'était arraché des bras de cette
jolie fille aux joues chaudes, puis s'était enfui dans sa chambre, dont il avait, tout tremblant, poussé le verrou. Que de jours, venu l'âge mûr. il a déploré cette rage de vertu, cet héroïsme, ou plutôt cette lâcheté devant l'opinion grondeuse des siens! Que d'heures il a souhaité le retour aux heureuses circonstances pour leur assurer une fin différente!
Le voici maintenant responsable devant son fils lassé par les mêmes résistances imparfaites aux mêmes sollicitations de la nature créatrice. Hier, sous un prétexte, l'accorte cuisinière fut congédiée parce qu'elle se plaisait évidemment aux jeux du collégien assidu dans l'office. Fautil. au contraire, fermer les yeux, puis laisser à cette fougue délirante une libre carrière? Faut-il tolérer les délices de luxure, si magnifiques pour l'adolescent, et qu'il ne goûtera jamais plus de la même façon, dans l'avenir? Faut-il afin de l'exercer à la maîtrise de soi, afin de former un caractère par la suprématie de la volonté sur l'instinct, réfréner cette fureur de jouir éperdument?
Problème dangereux. Car. si l'éducateur ne réussit qu'à demi son. entreprise de contrainte, il risque d'habituer le fils à la dissimulation, au
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mensonge, à la sournoiserie. Ensuite, ces tares morales persisteront dans l'homme. Il pourra devenir un fourbe. Accoutumé à la feintise, il se fera lentement déloyal. Ses émules lui prépareront une mauvaise renommée, très nuisible aux débuts d'une existence virile.
Ou bien, incapable de vaincre les exigences du tempérament, le jouvenceau prétendra s'affranchir. Rebelle, il peut fuir la maison après des courroux et des scènes. Dès lors, loin de tout conseil, le souci d'assouvir ses passions le peut acoquiner à des scélérats rencontrés dans les bouges. Ainsi, peut-il se perdre sans secours.
Fourbe ou bandit? Ce sont là des épithôtes auxquelles fréquemment une sévérité maladroite voue l'adolescent ému par les premiers élans de la sensualité. Elans formidables et dont nul père ne saurait craindre assez les conséquences. En nos races latines, l'importance de ces exaltations physiques est extrême. Inutilement le prêtre catholique emploie les remontrances du pasteur luthérien. Il ne s'adresse point aux mêmes cœurs, aux mêmes atavismes, au même sang. Ce que le collégien d'Eton ou d'Heidelberg accepte, séduit par le football et la bière,
notre lycéen de Bordeaux, de Toulouse et de Paris, ne le comprend pas. Ses ancêtres de Tyr, de Carthage, de Phocée. de Rome, leurs mœurs asiatiques, promirent à sa virtualité, lors des siècles révolus, les chaudes passions des terres odorantes qu'ombragent les feuilles des orangers et des cèdres, les palmes. Ses moelles conservent les appétits de Sémiramis, de Phryné, de Tibère et des Valois. Lui n'est pas le descendant de Vikings glacés, dans leurs barques de conquête, par les vents d'une mer brumeuse et froide. Lui ne compte guère, parmi ses aïeux, de ces Germains dont les sens s'éveillaient si tard, au dire de Tacite. Les nerfs et les muscles se souviennent obscurément des délires offerts aux faunes, aux pâtres de Théocrite, et de Virgile, par les nymphes désireuses, en fuyant, d'être ressaisies Le lycéen est le geste nouveau de ces multitudes celtes gardiennes de troupeaux, et qui s'avancèrent de l'Est à l'Ouest, de l'Oural à la Bretagne, en vivant l'églogue échauffée par des rencontres avec les races civilisatrices de la Méditerranée. La sève des instincts bouillonne depuis trop de siècles dans les corps successifs de la famille pour que
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le fils puisse aisément la congeler, au signe du pédagogue.
Bien fou serait le père qui croirait à l'omnipotence du blâme et de la raison contre cette force antique de la nature celto-latine. C'est une redoutable ennemie et de qui les manœuvres régissent le cours entier de nos vies.
Que faire? Convient-il de permettre que l'adolescent aime à sa guise? Mais, assoiffé par l'ivresse des premières étreintes, ne délaisser â-t-il point ses études? Advienne qu'une gouge l'éblouisse de sa beauté, même relative, qu'elle l'entraîne, le confisque, le diminue, l'avilisse à son exemple? Heureusement, le jeune garçon de quatorze ans, reste pétri d'orgueil. Il possède en méprisant. Jamais moins qu'à cet âge on ne considère les dispensatrices de voluptés. Elles semblent de simples instruments de plaisir. L'influence des parents, de la mère surtout, demeure assez grande pour qu'ils représentent exclusivement ce qu'on nomme l'amitié, la tendresse, le dévouement, l'honneur. A cause de sa faiblesse certaine et comprise, l'adolescent a besoin d'affections très sûres. Il les requiert de la famille seule. Plus tard, devenu majeur, licencié, lieutenant, avocat, ingénieur ou cou-
lissier, il gagnera tant de confiance en lui-même qu'il ne doutera pins de son jugement. A cette heure, il deviendra l'esclave d'une cocotte avide, d'une adultère cramponnante. A quinze ans, il peut sans péril caresser les blanchisseuses. Le besoin sexuel est trop puissant. Il aveugle. Il ne laisse pas entrevoir les attraits menteurs de l'élégance, du chic, de la gouaillcric, de la rengaine sentimentale et poétique
Pour ce motif, l'ami qui me confiait ces tourments se décide à ne rien savoir de ce que son fils accomplit dans les ténèbres du grenier, quand la jolie repasseuse va retirer le linge pendu là-haut, le long du séchoir. Au pis, le lycéen travaillera mal pendant une année de classes. Ensuite, n'étant plus obsédé par un violent appétit que les passantes auront assouvi et remis au point réel, le gamin rattrapera le temps perdu. On lui conseillera de redoubler sa rhétorique. Mieux vaut cela qu'un caractère précocement déchu par la coutume du mensonge, ou qu'une évasion de révolté commis aux influences de mauvais drôles, de souteneurs brillants et d'escrocs magnifiques.
Sans doute est-ce là, parmi quelques décisions acceptables celle d'un père sage et sin-
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cère qui se rappelle, soupirant, les bonnes occasions manquées jadis, et qui veut épargner à son hoir l'amertume des regrets • avec les catastrophes d'une vie déloyale.