CHAPITRE X
Le rôle des traditions
L'épouse d'un faux-monnayeur, jusqu'alors, avait bénignement existé, quadragénaire déjà, soigneuse d'employer, au mieux des économies intérieures, les bénéfices d'une fraude mystérieuse. Cette ressource manquant soudain par l'arrestation du mari, la ménagère s'est vue déshonorée et sans courage pour affronter les malveillances voisines. Ces peurs la déterminèrent à immoler ses trois petits mômes, dont l'un aida les apprêts de la mort, collant aux fentes des croisées des bandes de journaux, pour que l'émanation du réchaud empoisonnât sûrement l'air. Ils moururent ensemble.
Il serait un peu ridicule de reprocher à la mère, par le moyen de dialectiques, l' exagération d'un droit qui lui permettait sa fin, mais non l'assassinat corrélatif de sa descendance. Néanmoins, cette dinstinction est nécessaire pour juger la psychologie bizarre de nos mœurs.
Cette femme crut ne dérober ses fils et sa fille qu'au déshonneur. Pour ce qui est de la misère, elle n'ignorait point qu'ils eussent été recueillis. Des philanthropes instruisent, nourrissent, protègent l'enfance malheureuse, et la mènent, tant bien que mal, aux âges de l'action. Sans doute mourir avec eux, et forte de leur consentement passif, donna du courage à la désespérée. Mais que cette réflexion semble terriblement égoïste! Le prétexte moral du crime infanticide, le prétexte qu'elle s'avoua devant le côté, pour ainsi dire, public, de la conscience, fut de soustraire des êtres chétifs à l'opprobre. On peut croire que ce prétexte faisant défaut, elle n'eût pas tué.
Ainsi, malgré tant de littératures et de politiques, malgré tant de réhabilitations sociales, nous en sommes encore à penser que le descendant porte L'infamie de l'ancêtre. Pour cette raison, la foule comprit, à moins qu'elle n'admirât, le triple meurtre accompli dans une petite chambre. Instruite par la presse, le théâtre, les arts offerts partout, la population de la capitale paye encore de tels tributs à la théorie ancienne de la honte héréditaire! Nous ne parvenons point à séparer les enfants de la race. Il leur faut subir une solidarité monstrueusement injuste.
Probablement, cette Mme Lacroix soupçonnait les origines de l'argent conjugal. Peut-être non. Sans doute oui. Tant qu'ils ne furent pas découverts, les méfaits du mari ne la révoltaient pas. Elle ne le quitta point, si elle gémit sourdement. Elever sa progéniture dans cette atmosphère d'astuce et de dol, ne lui parut guère néfaste. Du jour où l'histoire est sue, cette mère s'estime, elle et les siens, dignes de périr, par une sorte de tradition empruntée aux commérages.
Remarquez qu'aucune de ses craintes ne se fût réalisée. Il eût suffi de se rendre en une autre ville, d'y faire peau neuve. Peu de gens se fussent exactement informés. Se disant, veuve, Mme Lacroix eût trouvé le moyen de satisfaire les curieux. Elevés dans une école lointaine, les fils parvenus à l'adolescence eussent vécu sans outrage. A tout prendre, une fois ou deux, quelque personnage féroce averti de la faute paternelle l'eût rappelée. Mais aussitôt le bon sens d'un défenseur eût garanti ces innocents. Les grandes villes sont pleines de gaillards qui doivent leur fortune à des malversations paternelles. Ils font la meilleure figure. Les noms de l'armoriai évoquent dans la mémoire, souvent, d'abominables crimes historiques. Ce n'empêche
point la plupart de révérer les nobles. Que les jeunes Lacroix eussent, par chance, réussi dans un commerce, puis à la Bourse, spéculateurs favorisés du sort ; et tout ce que Paris compte d'admirable eût fréquenté leur maison.
Donc, au réel, le forfait du père n'afflige pas le fils. On rend hommage au mérite individuel, même s'il est de pure élégance, dans les milieux des capitales où la province prend ses leçons d'habitude. Comment l'influence d'une tradition menteuse persiste-t-elle dans les âmes de la petite bourgeoisie et du peuple? C'est une erreur tenace. La connaissant, les pamphlétaires de la politique provinciale s'acharnent à divulguer les aventures privées. Parfois ces coutumes odieuses de la province infectent Paris même. i
« Tel père, tel fils » est un adage philosophiquement faux, dans sa formule absolue. En effet, l'antithèse naît de la thèse, par. comparaison. Il est banal de le démontrer une fois encore. Un père avare engendre souvent un fils prodigue, car, les tourments de l'économie convainquirent d'imiter à rebours, par l'abus de la magnificence. Ce fils ayant ruiné ses enfants pourra leur valoir le goût de l'épargne, protectrice des
maux encourus pendant la pauvreté. Le contraire aura sans cesse engendré le contraire. Une mère coquette, dont les flirts choquent la pensionnaire en vacances, verra fort bien celle-ci entrer au couvent par dégoût des vaudevilles vécus qui révoltent l'adolescence façonnée à la guise d'une éducation intransigeante. La prude harcelant son entourage rend l'imagination du vice puissante dans l'âme jeune qui déteste les précautions nombreuses prises contre le tentateur. Pour justifier tant de mystères redoutables, il faut évidemment que la volupté possède de très sérieux mérites, et l'enfant brûle de les connaître. Des parents sévères inculquent à leurs descendants le culte de l'indulgence par contraste, tout aussi bien que celui d'une égale dureté. De même pour l'atavisme criminel. Il est à deux fins. La plus sûre façon de le rendre peccable à jamais sera de retirer aux fils du faussaire le pouvoir de vivre honnêtes, pacifiques et respectés selon leurs vertus propres. On le comprend déjà. Mais, la masse de province, l'ensemble de la petite bourgeoisie se nourrit toujours l'âme avec les traditions du plus lointain passé. Aux époques féodales, le véritable individu, celui pour lequel s'établirent
tant de lois, se fondèrent et s'agrandirent tant de patries, la Famille paraissait responsable des actes accomplis par tous ses membres. Alors, l'ancêtre, pourvu d'une sorte de dictature datai de l'âge brutal, représentait le seul éducateur. Sa mémoire, son expérience fournissaient l'enseignement que donnent les livres, depuis quatre siècles. Nul contrôle, nulle objection ne gênaient son influence. Il composait réellement la famille à son image. On voyageait peu. Les types d'hommes étaient moins divers, moins nuancés. Le serf, le soldat, le clerc, le marchand, le chevalier ressemblaient à tous les serfs, à tous les soldats, à tous les clercs, à tous les marchands, à tous les chevaliers. Chaque caste possédait un lot minuscule d'idées précises et indiscutées. Elle vivait et mourait pour elles. Les savants s'écrivaient en latin. L'élite même des castes communiait totalement avec leur esprit. Aussi, l'individu était-il vraiment le double de l'éducateur, de l'ancêtre violent qui avait contraint l'enfance à se modeler sur l'orgueil de lui-même, sans chercher outre, sans admettre la réplique ni l'examen. Le servage des intelligences était plus réel que celui des corps*. Quand, venu l'âge mûr, l'homme s'émancipait de
la tutelle parentale, tout son être, assoupli par la crainte des coups, façonné par les quatre idées absolues de la caste, se trouvait incapable de varier. Dans le même donjon, dans la même chaumière, florissaient les types semblables, siècle par siècle. On en retrouve encore.
La bourgeoisie des communes, les moines échappèrent d'abord à cette discipline. Les voyages du marchand et la culture latine du prêtre les avertirent, les transformèrent. Ayant comparé ils s'accrurent de notions différentes. Comme les Grecs de Byzance fuyaient les Arabes, ils importèrent en Occident l'idée platonicienne du citoyen. Déjà, pendant les Croisades, ils l'avaient transmise aux clercs des barons en marche vers le Saint-Sépulcre. L'idée de l'individu germa dans les corporations, dans les confréries, dans les chapitres ecclésiastiques. L'imprimerie vint, qui répandit partout les dissertations .du savoir, la dialectique d'Afistote, les voix anciennes des poètes. Et le serf d'Occident commença de secouer les jougs. Les cadets de noblesse allèrent comprendre la loi romaine dans les abbayes. L'éducation cessa d'être l'œuvre de l'ancêtre pour devenir celle du clerc, esprit du Forum. Les descendants ne reflètent plus
les âmes féodales. La culture intellectuelle modifia l'atavisme, dirigea les énergies héréditaires vers d'autres espoirs. Les contrastes naquirent entre les membres des familles. L'individu ne fut plus uniquement le résultat des ascendances, mais encore celui des éducations extérieures et antiques.
Ce lent travail social qui désagrégeait la horde barbare, isola l'individu d'Occident, vers les quinzième et seizième siècles. En ce temps, il se révèle tout à coup. Montaigne en est un exemple complètement admirable. Les Essais montrent l'ensemble énorme des connaissances latines et grecques auxquelles il doit, avec son esprit, la puissance de son analyse psychologique, de ses observations profondes. Il est le prototype de l'individu allant quérir, hors la famille mérovingienne, sa raison de penser.
La Boëtie vient d'écrire la première thèse libérale. Descartes expliquera davantage.
Le citoyen, s'il s'affranchit de la tradition familiale, ne s'isole que d'une manière factice. Le milieu des amis, des camarades et des éducateurs, lui prête ses idées, qu'il croira bientôt siennes. Soit qu'il lise, soit qu'il écoute, il emprunte. La pensée devient une dette aux créan-
ciers innombrables. A la place du parentage, tous les acquêts littéraires, historiques, scientifiques et philosophiques, constituent l'individualité. La famille s'est élargie. On ne peut plus dire sans restriction: «Tel père, tel fils», mais on peut dire: «Tels livres, tel homme.» Au dix-huitième siècle, chacun, nourri de lectures grecques et romaines, parle, agit, combat et triomphe, pendant la période révolutionnaire, selon les gestes de Brutus et de Scipion, selon l'éloquence du Forum. Le citoyen est devenu l'enfant de l'humanité totale, antique et présente, diverse et protéenne. Il ne reproduit plus l'exemplaire du modèle ancestral.
Mais, les individualistes contemporains se trompent lorsqu'ils affirment la réalité de leur affranchissement. Ils résultent d'une collectivité qui les pétrit à son image, comme l'ancêtre de la caverne pétrissait à son image, l'enfance de ses fils. L'expérience des civilisations s'empreint en eux, et non plus l'expérience étroite de l'aïeul. Mais ils dépendent autant. L'être ne s'isolera jamais. Il ne pourra jamais se dire libre, encore moins indivisible, par le caractère fatal des influences éducatrices.
Plus le temps vieillira et plus l'homme apprendra de motifs pour se différencier de son origine, pour passer d'un groupe à d'autres, pour se compléter, pour contraster. Seulement, le vœu du contraste est encore une imitation.
Voilà pourquoi la femme du faux-monnayeur pécha en tuant ses fils et sa fille. Elle croyait à une tradition moribonde. Il n'en subsiste que l'expression verbale. La majorité des hommes n'affirme plus l'adage : « Tel père, tel fils parce qu'elle sait que depuis quatre siècles déjà, la société, et non la famille, éduque la descendance.