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CHAPITRE XXIII

Le souverain futur

L'amphithéâtre de la Sorbonne s ouvre, au cintre du fond, sur un calme paysage circulaire où les idées vivent pures, nobles, avec T apparence de déesses, et de beaux éphèbes occupés à surprendre la voix de la nature enseignante qui murmure avec les frissons du ruisseau, entre les arbres droits et pâles. C'est le temple même de la Science que Puvis de Chavannes évoqua d'une manière impérissable dans cette grande salle courbe comme l'intérieur d'un cerveau géant, celui de la nation. Un dimanche, quelque temps avant sa mort, le plus illustre des Français et le plus justement illustre, M. Marcelin Berthelot y apparut, pour l'apothéose de sa vie laborieuse. A sa droite, le Président de la République et ceux du Parlement ; à sa gauche, le ministre de l'instruction publique et les membres des Académies étrangères, assistaient le seul souverain légitime que des peu-

pies nobles puissent reconnaître ; le savant créateur des forces qui multiplient l'aise des races.

Sincère était l'enthousiasme des acclamations qui honorèrent ce haut vieillard nerveux et méditant. Il représente la seule gloire de notre pays.

Après Taine, Flaubert et Pasteur, Marcelin Berthelot a seul hérité du droit de représenter, devant le monde, le génie de notre effort latin. Et c'était la Patrie, en sa plus belle et sa plus noble effigie qui fut saluée, un matin radieux, par les esprits de 1 humanité reconnaissante.

De ce grand homme, mince, au front nu, au nez aquilin, le profil heurte obstinément, semble-l-il, contre les mystères enfermés dans les apparences naturelles de l'air, pour les vaincre, les-, terrasser, les analyser, les comprendre, et les faire connaître. De ce geste attentif sont nées la thermochimie et la théorie des synthèses organiques. Au moyen de ce geste, plus de vie fut réellement créée. L'homme dieu dépassa l'œuvre de la planète. Il ajouta des êtres aux êtres de l'Eden.

Et ce ne fut pas seulement la vaine spécula-

tion d'un orgueil scientifique parfaitement doué, ni le jeu d'un magicien samusant de ses tours devant une petite élite d'initiés, loin du peuple douloureux, loin des préoccupations générales. Au contraire. Les principes de ses découvertes immédiatement appliqués à l'industrie, permirent le développement des usines ou l'on produit les matières colorantes artificielles, les parfums et les agents thérapeutiques, les éléments chimiques de l'éclairage, les matières explosives, le sucre, etc.. Des milliers de travailleurs ignorent trop qu'ils doivent à cette intelligence, le destin qui les nourrit ou les enrichit. Bien plus. Ayant établi que l'azote du sol arable se renouvelle par l'apport des microbes venus de l'atmosphère, M. Berthelot expliquait aux agronomes des causes d'inventions propres à l'amendement des terres. Aussi bien que les gens de l'industrie, les laboureurs peuvent glorifier celui dont le génie sagace accomplit ou prépara l'amélioration de leur sort.

Quelle œuvre sociale l'emporte sur une pareille œuvre? Quel exemple de vie l'emporterait sur cette vie exemplaire, bonne pour tous, pour l'élite des savants et des étudiants, pour le peuple des industriels, des cultivateurs et

des ouvriers, pour l'avenir. Le ministre rappela dans son discours comment cette énergie mentale avait connu des heures d'action guerrière, héroïque. En 1870. pendant le siège, sur le plateau d'Avron, quand M. Berthelot se livrait aux périls de la guerre comme tout soldat; quand il contrôlait le tir de l'artillerie, quand il tentait de faire sauter les batteries allemandes de Çhâtillon, il montrait au mieux que le savant n'est plus un songeur inutile pendant les phases de combat

On ne saurait trop insister sur la précellence de tels citoyens dans l'Etat. Le cabotin, la courtisane, l'auteur dramatique, le champion cycliste, et le politicien expert en invectives occupent trop notre âme. d'ordinaire. Choisissant parmi ceuxci nos modèles de gloire possible,, nous avilissons à merci notre idéal de grandeur. Plus haut les cœurs ! Il était plaisant, ce dimanche-là. de comparer la tâche de celui qu'on fêtait à celle des personnages officiels embarrassés certainement de leur égalité, et plus encore, de leur suprématie apparente, devant le protagoniste du savoir moderne.

A cette même heure, on annonçait l'achèvement de la Grande Encyclopédie. Les trente-

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deux volumes furent rédigés sous la direction de M. Berthelot et de ses fils. Ses connaissances étendues en toutes matières l'avaient induit à se charger de cette architecture mcnlale. En un seul et gigantesque répertoire ont été. par ses soins, rassemblés les sommaires des sciences, de l'histoire, des techniques, des lettres, des arts, des religions. Car la descendance de M. Berthelot est digne de lui. Ancien député de Paris, administrateur du Métropolitain, M. André Beiihelot fut le secrétaire général de cette extraordinaire entreprise, pendant laquelle fut dressé l'inventaire du savoir humain au dix-neuvième siècle, avec le concours de toutes les personnalités les plus illustres de l'intelligence nationale. M. Daniel Berthelot pour la partie positive, M. Philippe Berthelot, pour la partie littéraire, M. René Berthelot pour la partie philosophique, ont collaboré. Le rêve de d'Alembert et Diderot a été une seconde fois réalisé par l'alliance de tous les esprits puissants, attirés vers Cette race élue, et soucieux de parfaire, avec elle, le monument de l'humanité créatrice. Il semble que M. Berthelot ait pu dépasser ainsi la mesure imposée à ses forces, par les délimitations de la nature. Les cerveaux de ses fils

perpétuent le travail célèbre. Ils le propagent en y adjoignant leurs propres mérites, qui sont excellents, dont ils donnèrent des gages indiscutables. Ce phénomène de génie familial est peu fréquent dans l'histoire des sociétés. Aussi s'est-on inquiété d'apprendre comment fonctionnait le mécanisme interne d'un si prodigieux travail. L'on a voulu pressentir le secret de ces facultés miraculeuses.

Lavoisier avoua qu'avant de démontrer par des expériences la présence de l'oxygène, il fut longtemps à la soupçonner sans raisons bien déterminantes. Guidé par cette intuition très vague. il multiplia des essais, et réussit à obtenir et répéter les constats favorables à son hypothèse. Mieux que la déduction pure, l'imagination l'avait servi. De même, M. Berthelot confiait naguère au docteur Toulouse qu'à l'heure d'inventer. « il avait rarement procédé par le raisonnement, mais plus souvent par le jeu d'associations inattendues. C'était brusquement, et en dehors des procédés normaux et logiques de la réflexion, que les meilleures de ses expériences lui étaient apparues ».

On le sait : Pasteur ne révéla les plus importantes de ses communications qu'à la suite d'une

hémiplégie dénonçant certains troubles du système nerveux. M. Berthelot fit, tout jeune, une chute: et son front porta contre une pierre meulière. Une dépression osseuse marqua la place delablessurc.il y eut, paraît-il, influence sur les lobes cérébraux, dans la région frontale. D'autre part, le docteur Toulouse rappelle que la soudure des deux os qui forment le frontal arrête l'évolution de la mentalité. Chez M. Berthelot, cette soudure fut tardive. Des causes extérieures, toutes physiques, purent donc favoriser en partie l'éclosion delà puissance cérébrale ; mais il semble bien que l'imagination fut la principale servante du génie scientifique. Ceux qu'elle n'aide pas demeurent des spécialistes méticuleux et bornés.

Fini l'antagonisme entre l'homme d'imagination et l'homme de science. Point de savant s'il n'est poète. D'abord, il faut désirer l'invention, la rêver, l'imaginer, avant que de la réaliser. A vrai dire, le songe fertile doit naître dans une intcllcctualité déjà pourvue. Sur des souvenirs bien agrégés entre eux, fleurira le concept original. Il n'y a pas de science, s'il n'y a prescience. M. Ribot, dans « l'Essai sur l'imagination créatrice» ; M. Paulhan, dans « ïa Psy-

chologie de l'invention » ; M. Séailles, dans « l'Essai sur le génie dans l'art » ; M. Souriau, dans « la Théorie de l'invention », l'assurèrent diversement. « Il est certain, écrit M. Tarde dans l'Essai sur l'imagination économique », fIllc> d'après les confidences de certains inventeurs, l'apogée de l'inventivité correspond, chez eux, à l'âge du plus haut point de force sexuelle. De 25 à ^35 ans surgissent en eux les conceptions cf ne le reste de leur vie développera, rectifiera, enluminera ». Il en est ainsi pour les inventions esthétiques du littérateur et de l'artiste. C'est à la période des passions, durant laquelle les idées imaginaires et illusoires mènent notre vie, que Ton conçoit les plans de l'œuvre future, que l'on étahlit l'échelle de sa production. Les méthodes de la nature sont identiques pour fabriquer le génie d'un savant, celui d'un poète, celui d'un peintre, et celui d'un manant. Toutefois, il était précieux de recueillir cette affirmation dans la bouche de M. Berlhelot lui-même, qui se vante d'être un pur rationaliste et qui le prouva. « Il n'est pas démotion, écrivit Ribot, qui ne puisse être un ferment d'invention. » Le savant prédit sa découverte pendant des rêveries très parentes de l'hallucination : « Alors, les ima-

ges tendent à devenir les états faibles, à l'inverse de l'état normal», ainsi que l'explique parfaitement M. Tarde. Et les images s'objectivent comme le Christ s'objectivait pour l'amour de Sainte Thérèse.

Dans son discours de remerciements, M. Berthelot attribua les causes de son intelligence particulière à la collectivité des savants. En accord avec l'avis que j'exprimai souvent moimême, il dit: ?!

« Ce que nous sommes, en effet, n'est attribuable que pour une faible part à notre labeur et à notre individualité personnels; car, nous le devons presque en totalité à nos ancêtres du sang et à nos ancêtres de l'esprit. Si chacun de nous ajoute quelque chose au domaine commun, dans l'ordre delà science, de l'art ou de la moralité, c'est parce qu'une longue série de générations ont vécu, travaillé pensé et souffert avant nous. Ce sont les patients labeurs de nos prédécesseurs qui ont créé cette science que vous honorez aujourd'hui.

« Chacun de nous, quelle qu'ait été son initiative individuelle, doit aussi attribuer une part considérable de ses succès aux savants contem-

porains. concourant avec lui à la grande tâche commune.

« En effet, les découvertes si brillantes du siècle passé, ces découvertes, déclarons-le hautement, nul n'a le droit d'en revendiquer le mérite exclusif. La science est, essentiellement, une œuvre collective, poursuivie pendant le cours des temps par l'effort d'une multitude de travailleurs de tout âge et de toute nation, se succédant et associés en vertu d'une entente tacite, pour la recherche de la vérité pure et pour les applications de cette vérité à la transformation continue de la condition de tous les hommes. »

L'homme de génie n'est que l'expression de son milieu, soit en science, soit en art. soit en politique. M. Ribot le conteste en vain, en objectant que le novateur commence toujours par susciter, dans son milieu, de terribles oppositions. C'est une erreur. Critiquant les idées de son milieu, l'homme de génie crée des pensées en contradiction avec elles II imite à rebours, mais il imite.. Il doit donc à celte coterie adversaire la négative mère du positif qu'il inaugure.

Cette coterie, elle-même, naquit d'une foule qui, soit par manque d'énergie, soit par le jeu des circonstances, ne put spontanément mani-

fester son désir obscur de progrès. Dès que les apôtres ont mis en lumière ce désir, la foule le reconnaît comme sien, 1 adopte et 1 acclame.

Toute invention n'est qu'une résultante d'imitations. L'imagination est, dans l'ordre intellectuel, ce que la volonté est dans l'ordre des mouvements.

Le savant doit à l'élite qui le renseigna ; l'élite doit à la foule qui l'engendra dans un désir obscur de transformation. Ensuite, la foule doit au savant l'amélioration qu'il lui prépare; et, parmi la foule, son élite industrielle ou commerçante doit à la science sa richesse, sa suprématie, son triomphe. C'est pourquoi les milliardaires américains restituent après fort-ne faite, une part de leur gain aux Univer-

's, aux Bibliothèques, aux Collèges. Ainsi faisait naguère M. Carnegie. Le cycle est apparent. A notre époque, toute la vie sociale prend essor vers la science. Tout succès vient d'elle. Tout lui doit retourner.

1 Aussi des applaudissements indéfinis saluèrent la prophétie que Berthelot formula, ce jour, en S or bonne :

<r. La science réclame aujourd'hui, à la fois

la direction matérielle, la direction intellectuelle et la direction morale des sociétés».

Nous ne pouvons plus accepter d'autres souverains.

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