CHAPITRE XXII
Les Exemples.
Malgré les désillusions, chaque jour accrues par l'étonnante pusillanimité de nos politiques, si tant de confiance nous demeure dans la vieille énergie latine, seuls nous la conservent les héros pareils à ceux du Maroc, au commandant Marchand, au capitaine d'Olonne, au commandant L enfant.
L'éducation du stoïcisme romain, contre laquelle s'élèvent à tort beaucoup d'esprits remarquables, nous légua le courage de l'orgueil intérieur. Il peut nous valoir encore tout un élan glorieux dans l'histoire.
J'excepte, du mot «courage», le sens d'une ivresse qui rend le barbare sûr de son excej.-
lence. qui l'aveugle devant les obstacles, qui naît de la colère et de la -vanité la plus misérable, qui se rue sans discerner, avec l'instinct du meurtre. Celui-là, n'importe quel nègre soudanais le possède. Les Derviches surent en donner un exemple à Omdurman par le sacrifice de treize mille des leur:; aux dieux savants de l'artillerie et de la'mousqueterie britanniques. C'est une faculté animale: le désir de la proie, l'obscur souvenir de l'anthropophagie nécessaire, au temps des hordes, et que Ton affuble de prétextes.
Le héros que j'aime emploie une vertu meilleure. Il la puise dans la raison. Au moment d'agir, ses genoux peut-être s'entrechoqueront de terreur, ses mains seront remplies d'une sueur froide, ses bras seront tout à coup faibles. L'esprit, cependant, matera la peur de la chair; et des exploits s'accompliront. A la vaillance du cavalier qui. théâtralement, dans le tumulte de la charge et la démence de mille hommes étourdis par l'odeur de poudre, se précipite, avide de tuer, je préfère l'âpre obstination des explorateurs.
Par la nuit fiévreuse des forêts tropicales ou les sables tièdes du désert, celui-ci calcule la
position des étoiles. Il marche à la découverte du pays inconnu. Presque seul, au milieu de soldats nègres, dont la trahison peut à tout instant le faire périr, il avance pour l'espoir d'offrir à l'activité du monde un sol riche. « Ici, dit-il, et plus tard, s! élèvera, quand je serai une poussière oubliée, la ville où l'on aimera, où l'on pensera. Des hommes ,se partageront les fruits. L'aise réjouira les familles. De cette terre fangeuse, les plantes succulentes auront émergé. Les lumières des machines éclaireront les couleurs heureuses des édifices. Des hateaux chargés de musiciens et d'amants, se halanceront entre les quais de ce fleuve dont moi, je ne trouverai sans doute, jamais la source. Car, je suis bien faible, déjà. Le manque de sel rend trop fade ma nourriture. Les dartres rongent mes sourcils, ma barbe et mes cheveux. La plaie de ma jambe ne se ferme point. Vn ulcère dévore lentement le foie du Prométhée dérisoire que je suis, tentant de dérober à l'Inconnu la nouvelle lueur de science. Depuis des saisons, la sueur inonde mes membres amaigris, sans que je puisse me désaltérer avec l'eau tiède et saumâtre. Ces barbares guettent la minute où je tomberai pour dévêtir mon agonie, à moins qu'ils ne la provo-
quent en me frappant par derrière. Je sens les yeux convoiter mon héritage d'armes et de ballots. La mort marche dans mon ombre courte. Et c'est pour eux. cependant, pour leurs fils. que je souffre entre les épines. De ces ruminants je songe à faire des hommes qui sauront goûter le mystère des livres, les subtilités de l'amour, les enthousiasmes de la fraternité, la fièvre des travaux savants. Ici, brillera la cité de ces joies. Elle ne portera même point mon nom. Cependant, je suis heureux d'admirer ce bonheur futur que mon effort entreprend de créer. J'imagine les moissons innombrables qui sortiront de cette contrée déserte, qui nourriront gratuitement les peuples aujourd'hui pauvres et abêtis par les labeurs industriels dans les capitales d'Europe. J'agrandis le monde en foulant ces cailloux qui réfléchissent le dur soleil ennemi de mes yeux malades. »
Cette persévérance est longue. La peine physique ne cesse point. Souvent, il faut abandonner, à mi-chemin, la croyance d'atteindre le but Les porteurs se sont enfuis avec les munitions, les vivres et les marchandises d'échange. Vn à un. les compagnons européens se sont couchés dans le sable des plaines, dans la fange des
marais, dans les buissons des forêts obscures. Ils no se sont plus relevés. Tant de souffrances furent inutiles. Il faut revenir en arrière. Les (ribus amies, lors du premier passage de l'expédition, se font soudain hostiles, prêles à piller le triste bagage que traînent les laptos fidèles, anémiés par leur mal. Au cas de la réussite, peu de choses récompensent. Le moindre braillard de la politique, le plus ridicule fabricant d'opérettes, intéressent davantage, le peuple, les femmes. l'Etat.
Telle de ces marches héroïques dure dix-huit mois. Dix-huit mois de stoïques efforts pour ne pas écouler la douleur, ni le découragement, pour entretenir la confiance de la troupe, pour résister à la pénible solitude de l'esprit entouré d'âmes niaises et bestiales.
Après de pareilles épreuves, le commandant Marchand parvint, un jour, dans la région du Haut-Nil. Il y planta le drapeau, coupant net la ligne idéale que les gens du Foreign-Office traçaient entre Alexandrie et le Cap. ligne jalonnée de leurs postes, de leurs comptoirs, cordeau de leurs futurs railways, pour les richesses dues à leur activité merveilleuse. Notre compatriote se trouvait, dans Fachoda, à la tête de
deux centaines d'hommes environ, contre plusieurs milliers d'Anglo-Egyptiens.
Prévoyait-il ce qui arriva: l'esprit latin, humilié par les races saxonnes, après l'avoir été par les races germaniques. L'esprit latin, devenu timide et couard, en proie à l'ivresse bruyante de ceux qui refusent, depuis trentehuit ans. toute gloire différente de celle hurlée dans les estaminets, dans les salles de réunion, au Parlement : ceux qui haïssent prudemment les périls de la Révolution tout en criant à tue-tète leur dévotion à la violence ; ceux qui n'ont point la loyauté de reconnaître leur désir sincère d une lâcheté définitive.
Je plains la belle erreur des héros. Ils ont souffert en vain pour une hypocrisie politique. Incapables d'assumer une responsabilité, nos maîtres n'encourront jamais les chances de la bataille.
A la première menace de guerre, notre Parlement perdra le Maroc, comme il perdit l'Egypte, comme les généraux du second Empire, perdirent l'Alsace-Lorraine. On envoie les héros à la honte de la défaite : pourquoi préparer à ces vaillants les douleurs morales après les douleurs physiques ?
Sans doute, ils savaient cela d'abord ; ils savaient, avant le départ, combien l'effort serait mutile et dépourvu de résultat. Ils l'ont cependant accompli, heureux d'être, pour leur conscience, ceux-là. Au retour, ils ne trouveront parmi nous ni les enthousiasmes qui saluent le coureur Jacquelin, ni le million de Mlle Yvette Guilbert. Min de s'éduquer l'âme, notre peuplé a d'autres admirations. Mais ils auront vécu leur rêve de poète, c'est-à-dire, de créateur.
Quel courage plus magnifique encore est celui des poètes malheureux, celui dont Stéphane Mallarmé donna l'exemple ! Ecrivain, savant, il eût pu, par des histoires sur le cœur des femmes adultères, se saisir de la faveur publique, de l'argent, de la renommée.
Autour de lui, ses amis ont triomphé, les uns par l'art, les autres par le mensonge de l'art. Il eut lui le culte de la pensée au point d'y sacrifier tout bonheur. Analysant à l'extrême la force des mots, il concentra sous chacun le plus d'expression par le travail d'un esprit généralisateur que nul ne put égaler. Il y a, par le monde, sept ou huit mathématiciens d'une grande force intellectuelle. Personne autre ne peut résoudre les problèmes qu'ils se proposent entre
eux. Cependant, on ne méprise pas ces mathématiciens.
Les littérateurs de boulevard raillaient, au contraire, l'œuvre de Mallarmé, bien qu'elle fût analogue à celle de ces calculateurs. Avec la plus noble vaillance, il supporta ces railleries. Il accepta qu'elles écartassent de lui, pour toujours, le public qui achète les livres. Professeur, il enseigna, afin de conserver sa belle indépendance, l'anglais aux enfants d'un collège. Rien ne le détourna de pâtir. Il approfondit ses méditations.
Il créa des pensées miraculeuses, des types de métaphores qui résument en les éclairant toutes les philosophics. Nous l'aimâmes, en petit nombre. Il s'en satisfaisait, indulgent aux livres simples de ses adversaires dont il exaltait les mérites si différents de ses vertus. Lui, n'eut même pas. comme l'explorateur, l'action pour s'éblouir et se croire, un instant, près de vaincre. Entre sa femme et sa fille, deux grands caractères, il vécut, doux, accueillant et paisible. Il fut mieux qu'un héros, il fut un saint.
En ce temps, où l'on aime dire que le cynisme est général, que les vices triomphent de tous les esprits, ou ce temps où les aventures
convainquent de mensonge et de fraude ceux qui mènent le destin des peuples, il me plaît de penser à ce saint de Paris et aux héros de l'Afrique.
Ni l'illusion de la victoire, ni l'espérance du ciel ne promirent leurs récompenses à ces sortes d'hommes. Et, cependant, l'un a vécu, les autres vivent comme les plus grands de ceux qui conseillai (jnt autrefois cette espérance et celte illusion. N'est-ce pas une vertu meilleure chez les héros, chez les saints de ce temps-ci ? Tout a croulé de la religion, de la gloire. La lutte humaine rejette les anciennes hypocrisies. Le troupeau grouille. Il surgit de plus grands saints et des héros plus tenaces. Voilà pourquoi nous avons, par instants, la pensée de croire encore vivante la vieille et sloïque énergie latine. Qui sait ? le vœu de justice et de fraternité animera peut-être, tout à l'heure, bien des héros, bien des saints obscurs. La grande idée révolutionnaire de 1792 peut ressusciter aux cœurs de France. Un peuple, petit-fils de ce peuple centenaire, peut s'élancer victorieusement sur l'Europe pour lui apprendre l'usage de la Liberté, dont il lui enseigna le nom, il y a un siècle, en courant de Jemmapes à Moscou.
Nous possédons encore des héros et des saints. On connaît cent explorateurs en Afrique, on admire cent poètes épris de la Pensée au point de lui sacrifier le bonheur, à l'exemple de Stéphane Mallarmé. Les héros sont prêts à l'action. Les saints parlent. Ils prêchent partout l'amour des hommes, la fin des guerres, la paix universelle, jusqu'au point d'impressionner les souverains par leur voix.
Ayons de la confiance, un peu. En somme, l'Octave Mouret de Zola vaut mieux moralement que le Gil Blas de Le Sage, le Casanova et le Jean-Jacques Rousseau des Mémoires. Mouret, travaille. Il produit. Il augmente Taise humaine. Les autres s'entendaient aux seuls bénéfices de la galanterie et du jeu.
Aimons davantage notre énergie latine. Songeons qu'au Maroc, sans doute, des héros, à cette heure, combattent sans espoir pour un rêve. Songeons que dans le petit cimetière de Valvins, un saint repose, qui a voulu souffrir obscurément, toule une vie, pour la science de la beauté.