LES AGENTS DU DÉSORDRE MORAL
Doli vient le désordre moral actuel? — D’abord, première question : croyez-vous qu’il soit plus grand aujourd’hui que sous l’Empire? croyez-vous qu’il soit plus grand que sous Louis-Philippe et la Restauration, qu’au lendemain ou à la veille du 18 Brumaire, que pendant la Terreur ou à la veille de la convocation des États généraux? Croyez-vous qu il soit plus grand que sous Louis XV, alors qu on brûlait le chevalier de La Barre et que Malesherbes protégeait l’Encyclopédie? Croyez-vous qu’il soit plus grand que sous Louis XIV, au moment de la révocation de l’Édit de Nantes? qu’au xvP siècle, au moment des guerres de religion? qu’au
XV® siècle?... Je pourrais remonter indéfiniment jusqu’aux Fuégiens et au delà; seulement, le désordre moral ne leur apparaît pas et il nous apparaît; preuve de notre supériorité. Et, en elTet, il existe en ce moment un désordre moral qui résulte de la difficulté d’adaptation de la civilisation de science, de production et d’échange, de la civilisation économique, pour résumer les trois épithètes dans un seul mot, aux vieilles formes de la civilisation sacerdotale et guerrière.
Nous sommes dominés par des survivances intellectuelles. Ceux-mêmes qui prennent en pitié les pèlerins de Lourdes, se font de nouveaux fétiches, qu’ils appellent l’État, la Société, — par un S majuscule; — ils dolent ces entités du pouvoir de créer du bonheur, de la richesse, d’opérer des miracles, et ils suivent les Irénées qui leur montrent le Paradis.
Autour de toute abbaye et de toute cathédrale, au moyen âge, se groupaient des légions de mendiants, qui demandaient l'aumone comme un droit. Ils existent toujours. Beau
de la persécution. Ils prédisent perpétuellement la destruction de la France par l’envahissement des houilles et des fers anglais, des blés de Naples, par ceux de Séville, inventés par M. Thiers, d’Odessa, des États- Unis, de l’Inde, des laines et des pêches d’Australie, des porcs de Chicago, des bœufs de la Plata, des cocons du Japon, des vins d’Italie et d’Espagne ; et la France devrait être ruinée depuis un demi-siècle, à les entendre. Chacun d’eux voudrait s’isoler du reste du mode. Les cotonniers de la Seine-Inférieure voudraient se séparer des cotonniers des Vosges.
Comme contre-partie du délire de la persécution, ils ont naturellement le délire persécuteur. Ils proclament traître à la patrie, vendu à Pitt et Cobourg, quiconque intro-
coup sont des propriétaires et industriels millionnaires, d’autant plus impératifs et exigeants. Il tendent leur sébile à l’État en disant : protégez-nous! et pour être plus certains de n’être pas refusés, beaucoup déposent dans l’urne, comme députés et sénateurs, le bulletin qu déterminera le taux de l’aumône qu'ils exigent.
Dans l’ancien régime, le droit de travailler avait été accaparé par des corporations, moins préoccupées de faire que d’empêcher les autres de faire. Protectionnistes et socialistes essayent de les reconstituer.
La civilisation féodale était basée sur la confusion de la propriété et de la souveraineté. Elle avait établi la justice privée. Protectionnistes et socialistes considèrent que l’État doit être chargé, non de services publics en vue de la sauvegarde d’intérêts communs et indivis, mais de services privés; et toute leur politique consiste à lui demander de prendre aux uns pour donner aux autres.
Lypémaniaques, ils sont atteints du délire
1672 : « Il est temps de faire la guerre à la Hollande pour rétablir notre commerce » ; comme lord Hardwicke en 1743 : « Il faut ruiner le commerce de la France pour nous ouvrir des débouchés sur le continent. » A la fin d’un banquet, M. Méline n’oserait pas porter le toast que portaient dans leurs repas les fermiers anglais du siècle deimier : aux prairies sèches et aux moissons mouillées!
Vous n’osez? — Mais c’est la condamnation de la politique protectionniste. Vous cachez vos pensées de derrière la tête, vous n’osez maudire l’abondance des récoltes, vous n’osez pas encourager ceux que vous protégez à faire du malthusianisme de production ! Vous n’osez pas porter des toasts à la disette et entonner des dithyrambes en l’honneur de la misère.
Le protectionniste a pour but de subordonner le client au producteur, en supprimant ou restreignant la concurrence.
Dans le système de la liberté économique, le producteur est obligé de faire tous ses efforts pour retenir le client, en lui fournis-
lls nerissenl les égoïsmes les uns contre les autres; ils opposent des catégories de citoyens les unes aux autres. M. Méline a pris, comme bouc émissaire, l'intermédiaire, et il n’a cessé de dénoncer le commerçant à la haine et au mépris des producteurs, en répétant qu’il leur achète trop bon marché, et des consommateurs, en répétant qu’il leur vend trop cher.
Au lieu de s’occuper de faire, ils s’occupent d’empêcher les autres de faire. Ils n’ont qu une préoccupation : défendre leurs positions contre les progrès du dehors. Ils acquièrent ainsi des habitudes de méfiance et de haine, et ils iettent tmi« 1
sant meilleur et à meilleur marché. Le protectionniste demande à l’État de lui livrer le client pieds et poings liés, de lui interdire d’aller chez le voisin, de le forcer de ne s’adresser qu’à lui.
D’où cette première conséquence : le producteur n’est plus occupé à rechercher les moyens de satisfaire, dans les meilleures conditions, aux besoins de son client : son altruisme se change en féroce égoïsme ; au lieu de s’efforcer de lui faire du bien, il n’est préoccupé que des moyens de le garder comme son prisonnier et de le lier de plus en plus étroitement à lui.
Le client n a d’autre préoccupation que de s'évader de sa geôle. Tous les jours, de complicité avec tous ceux qui se trouvent au dehors, il passe par-dessus un des tarifs élevés autour de lui. Alors des geôliers élèvent le tarif ; ils cherchent des cadenas. Ils multiplient leurs précautions, pour garder à eux seuls le consommateur national récalcitrant. Ils le considèrent comme un esclave que les pouvoirs publics ont le devoir de leur livrer.
L État devient un instrument d’oppression poui les consommateurs. Le producteur devient un oppresseur; il met son influence politique au service de ses intérêts personnels ou des intérêts d une minorité de privilégiés ; il fausse ainsi le principe même du gouvernement et il fait de l’immoralité.
A 1 échange librement consenti, provenant de 1 accord des partis, il substitue le monopole d'un certain nombre de producteurs au détriment de l’acheteur.
Il tâche que ce soit l'acheteur qui ait plus
besoin du producteur, que le producteur de l’acheteur.
Il détruit ainsi l’altruisme obligatoire du producteur dans le régime de la liberté économique.
En supprimant la concurrence, il détruit en même temps les vertus individuelles.
Du moment que cet homme se sent protégé,
pour qui ferait-il des efforts? Ses concurrents
importuns sont écartés. 11 peut se reposer dans sa quiétude. Il s’endort dans son apathie, et un beau jour, il s’étonne que, tandis qu’il
ployeur ne s’enrichit que de son surtravail, et qu’en lui faisant rendre gorge, il ne fera que rentrer dans son bien.
En attendant, ils tâchent de détruire la morale professionnelle au profit de ceux qui ne veulent travailler que dans la politique sociale. Aussi demandent-ils avec insistance la suppression du travail aux pièces et son remplacement par le travail à la journée.
Dans le travail aux pièces, l’individualité de l’ouvrier est dégagée ; il est son maître, puisqu’il n’a qu’à livrer le produit convenu *
3ü LA MORALE DE LA CONCURRENCE
est resté immobile, les autres ont marché.
Ils ont si bien marché qu’ils ont passé pardessus les défenses dont il s’était entouré, et s’il veut sortir, il s’aperçoit qu’ils occupent toutes les avenues et toutes les places. 11 se retourne de nouveau vers l État et lui dit ; Protège-moi ! Et tandis que le gouvernement essaye de le protéger, il se rejette dans sa nonchalance; et plus l’État le protège, plus
de ce dernier ; mais il y a un intérêt qu il laisse dans l’ombre, qu’il ignore, c’est celui du consommateur. L’État peut fixer tous les minima de salaires et Ions les maxima d’heures de travail qu’il lui plaira ; mais s il les établit de telle sorte que le pri.x de revient devienne trop élevé, les clients disparaissent, les débouchés se ferment ; le travail s’évanouit ; et l’ouvrier estréduit au chômage, que son employeur et lui ont, par-dessus toutes
choses, intérêt k éviter.
Si l’ouvrier se plaint, le socialiste le traite
en incapable et lui répond ; — Tant mieux ! cela va bien ! Et il lui demande un acte de foi à la « Société ». — Où est-elle? Nulle part. — Que peut-elle ? — H ne s’en inquiète pas. Il commence par reconnaître le droit à la paresse à tous ceux qui croient en Marx, Engels, Guesde et Lafargue. Donne-leur le pouvoir, et tu n’auras plus besoin de travailler. MM. Méline et Guesde s’embrassent en contemplant cet idéal ; la suppression de la concurrence 1 Et tous les deux, en s’efforçant de casser le grand ressort moral, font du désordre moral.
Un siècle après la Révolution française, proclamant la liberté de conscience, l’égalité des Français devant la loi, il s’est produit un mouvement contre les juifs. Que leur reproche-t-on ? Que quelques-uns d’entre eux aient obtenu de trop hautes situations dans la finance, dans le commerce, dans l’administration. M. Drumont veut protéger les chrétiens contre ces gens actifs et habiles. De même dans le Midi, les catholiques du Gard demandent protection contre les protestants. L’antisémitisme est une forme du mélinisme.
Le socialisme, plus logique que le protectionnisme, est basé sur la production et la répartition organisées par arrangement d’autorité, à la place de la production et de la répartition fixées par un contrat privé résultant de la libre discussion des parties.
Si cette utopie devenait jamais une réalité, comme tous les monopoles, les monopoles socialistes auraient pour résultat qu’au lieu que ce fût le producteur qui eût besoin du client, le client ne pourrait vivre qu’à la condition de s’adresser au monopole.
voir, après avoir établi le monopole économique, seraient forcément conduits à s’assurer le monopole politique; et s’ils y parvenaient, alors ce serait l’organisation du Pérou sous les Incas et du Paraguay ^
Et d’où vient le malaise actuel, sinon de ce que protectionnistes et socialistes, tantôt séparément, tantôt ensemble, s’efforcent de faire servir la liberté politique à organiser la servitude économique? Le gouvernement parlementaire a fondé la liberté, parce qu’au lieu de faire du pouvoir le monopole d’une famille ou d’un groupe unique, il le livre à la concurrence des partis, dont chacun est intéressé à surveiller les fautes des autres et à ne pas en commettre. Dans ce régime, la concurrence inspire des habitudes de loyauté et de franchise. On doit jouer [air play, franc jeu. Mais il ne peut fonctionner que lorsque le gouveinement a un but d'intérêt général : la sécurité extérieure de l’État, la sécurité de chacun, la justice pour tous. 11 est faussé
1. Voir Yves Guyot. Réfutation de l'essai sur la propriété, de Paul Lafargue.
lorsqu’il sert d’instrument de pillage du budget tantôt pour les uns, tantôt pour les autres, comme dans la politique de primes et de subventions, et lorsque les partis, au lieu de se grouper d’après des idées et des principes, forment des syndicats pour l’exploitation de telle ou telle portion de la richesse publique au préjudice de l’intérêt général; lorsque le but hautement avoué de certains d’entre eux est de faire servir l’appareil constitutionnel et législatif à la spoliation et à la persécution d'une partie de la population.
Quand les socialistes indiquent, comme but à ceux qu’ils appellent les travailleurs, l’expropriation de la société capitaliste; comme moyen, la guerre sociale « avec toutes les ressources que la science met à la portée de ceux qui ont quelque chose à détruire »; quand ils résument leur idéal dans ce cri qu'ils poussent dans les grands jours : « Vive la Commune! non seulement ils se rendent coupables de la destruction de la liberté économique, mais encore de la destruction de la liberté politique.
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