CARACTÈRES DE L'OBLIGATION MORALE
J'emprunte à d'Holbach sa définition de la morale. « La morale est la connaissance de ce que doivent nécessairement faire ou éviter des êtres intelligents qui veulent se Conserver heureux et vivre en société. »
Quatre éléments entrent dans la constitution morale : l'hérédité, l'habitude, l'intelligence et la sanction.
•L'hérédité résulte des habitudes contractées par les générations antérieures; puis vient l'habitude personnelle résultant de l'éducation, de la profession, du milieu. Elle est puissante. Beaucoup de gens font d'excellente morale comme M. Jourdain faisait de la prose. Tous les jours nous accomplissons des
actes moraux, comme nous accomplissons des actes de politesse. — Après vous, Monsieur. — Et si un voisin vous écrase le pied sous son talon, vous lui demandez machinalement pardon. Une morale est solidement constituée lorsque les actes qu'elle prescrit sont devenus des actions réflexes que nous accomplissons sans y prendre garde. Rien de plus dangereux, du reste : aussi la morale n'estelle éclairée que si nous pouvons nous rendre compte des motifs de ces actes et les justifier en Içs examinant. Enfin, comme nous sommes souvMpîraillés entre des habitudes, des passions,^es sentiments et des arguments opposés, il est nécessaire, pour qu'une morale constitue réellement une règle impérieuse, qu'elle ait une sanction nette, précise et rapide.
Les philosophes Socrate, Antisthène, Pj||iH ton, Aristote, Épictète, Épicure considéraient qu'une science n'a de valeur que si elle est utile à la vie morale de l'homme; mais ils n*ont point découvert et ils ne pouvaient découvrir un ressort moral ayant les qualités que je viens de déterminer. Ils se sont
LA MORALE DE LA CONCURRENCE il
bornés à quelques prescriptions^ qui ont peu varié à travers les diverses civilisations :
faire du bien à autrui, contenir ses passions, honorer ses parents, respecter les autres.
Ce sont là des obligations de conservation sociale.
De toutes les prescriptions de la morale, celle dont l'observation paraît la plus difficile est la première : « Faire du bien à autrui. »
Kant nous dit lui-même qu'il ne croit guère à la vertu de son impératif ^légorique. Sans doute, on cite les actèiH^dévouement; mais si on les cite, c'est "tju' ils sont des exceptions. Il y a beaucoup de braves gens qui « font du bien à autrui »
pour leur satisfaction personnelle, mais en aniàteurs. Il y a des dilettantes de la bienfaisance et de la philanthropie; mais ce ne sont pas ces personnes qui peuvent fonder une morale générale. La question que je pose est celle-ci : — Y a-t-il, dans nos civilisations actuelles, une majorité de gens dont la profession consiste à faire du bien à autrui ; qui
e»g^nt toute leur activité, leur vie, lei force, 'leur intelligence à cet altruisme ; poi qui cet altruisme est obligatoire, car il e doublé d'une sanction efficace?
Si je fais cette démonstration, j'aurai droit de dire : Voilà le ressort moral de n( civilisations modernes.