‹ La morale de la FranceChapitre 1 sur 60 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

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Chaque fois que, des vieux tiroirs, on extrait la correspondance d'illustres défunts, les amants des époques aïeules s'empressent de regretter la parcimonie de nos épîtres actuelles. Aux styles de nos petits bleus, ils comparent celui des missives que signèrent les morts depuis Balzac et Voiture jusqu'à Flaubert. Avares d'admiration pour les dix bons livres que créent, chaque an, les nouvelles élites d'écrivains, quelques honnêtes gens s'extasient sur les balivernes que nécessairement contiennent les liasses de lettres, destinées, soit aux rengaines de l'amour, soit aux misères de la lutte pour la vie, soit aux travers des ambitions. Pour moi, je regretterai toujours que Flaubert n'ait pas fini « Bouvard et Pécuchet »,. au lieu de noircir tant de papier à l'adresse de George Sand. Seuls valent une résurrection, les écrits des personnages qui assistèrent à l'histoire, sans exprimer leurs sentiments ailleurs que dans les plis dont se chargeait la malle-poste. Les mémoires de la comtesse de Boigne me captivent. Le fatras épistolaire de Lamartine ou de Musset m'intéi-esse bien moins qu'un roman d'inconnu, riche en idées et en impressions contemporaines.

C'est que le talent s'est aujourd'hui répandu. Le nombre de galants qui savent faire un livre avec leurs

Il PREFACE

aventures, égale le nombre de ceux qui savaient jadis tourner une lettre. Si quelqu'un estime, plaisante les choses qu'il observe, il rédige un article de journal ou de revue. 11 n'ouvre point son cœur au seul ami. Le public devient le confident de chacun. Ce genre d'impressions que M"' de Sévigné consigna dans ses délicieux messages nous est offert par les quotidiens matineux. De son mieux, le chroniqueur littéraire commente le fait de la veille, du jour et du lendemain. Telle IJ^azette fournie par les académiciens est une copieuse lettre touchant la cour et la ville, et que reçoit tout le parentage des abonnés. Là-dessus, ils discutent comme ils jasaient autrefois, le courrier venu.

Quand M. Hanotaux, M. Jules Lemaître, M. de Vogué, M. Mirbeau, M. Faguet, M. Henri de Régnier publient un article de revue, de journal, ils accomplissent le même devoir social exactement qu'accomplissaient Voiture et Diderot. Lorsque paraissent quelques essais remarquables dans les dix ou quinze périodiques alimentés par la jeunesse littéraire, elle perpétue la besogne essentielle inaugurée par les érudits de la Renaissance qui composaient en latin, puis échangeaient des épîtres révélatrices de la science, de la philosophie, des arts. Aussi, quand nous prétendons, la plume en main, communiquer à des cousins quelques réflexions piquantes, après avoir donné les nouvelles relatives à la santé, aux ambitions de la famille, nous nous trouvons embarrassés, la plupart du temps. (( Ils auront lu cela dans le journal... » murmurons-nous avec dépit.

Comment conter au destinataire nos passions, puisque tant de romans les décrivent avant que nous les eussions vécues ? En visite, une fois les compliments énoncés,

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