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n'est-ce pas îe souvenir d'un article parcouru, ou d'un livre lu, qui servira de thème aux propos indispensables? Presque toujours les discussions du café, du club, commencent à propos de l'imprimé que l'on déplie. Revues et gazettes ont remplacé, dans la vie sociale, l'action de la verve épistolaire.
Ils ont même remplacé le rôle de la conversation. Autrefois les causeurs se formaient un avis dans les salons, dans les tavernes, dans les vestibules des ministères et du parlement. Aujourd'hui tout problème discuté devant les Chambres le fut préalablement dans la presse. Il ne prend même d'importance que dans la mesure où la presse lui en concède. Les débats de la tribune ne font que le revêtir des formes particulières à la syntaxe et à la gesticulation des orateurs, aux syllogismes des partis. C'est une simple formalité. Toute personne un peu avertie connaît d'avance la solution fatale, sauf en de rares exceptions.
A plus forte raison, les particuliers qui devisent appuient leur dissertation sur l'autorité de la feuille dont ils prirent coutume de savourer la prose. Malgré l'outrecuidance de certains, beaucoup encore se défient de soi et s'en rapportent à leurs gazetiers. Se voulut-il défendre de subir la suggestion, prit-il le soin de railler d'abord, l'esprit public n'est pas moins l'esclave inconscient de sa lecture quotidienne. Or, peu de personnes se veulent assez prudentes pour interroger à la fois deux feuilles contradictoires. En cela pourtant serait la sagesse. Le juge entend le procureur et l'avocat. Mais, plus audacieux, le lecteurdu journal se plaît à ne connaître que l'un ou l'autre. 11 ne tolère qu'une cloche et qu'un son. Rarement, le révolutionnaire approfondira les thèses défendues par un organe de la
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réaction? Plus rarement le conservateur »e renseignera sur les idées soutenues par une feuille socialiste. Ou bien, s'ils se permettent par hasard ce jeu, l'un et l'autre s'y livreront avec une telle partialité que l'expérience n'amendera guère les exagérations de leurs doctrines simplistes. Durant l'affaire, nous pûmes observer cette faute générale de logique. Epris des pamphlets les plus véhéments, les zélateurs des deux colères ne youlaient rien savoir.
Une telle passion sied aux foules. Elle ne devrait pas guider les élites. Mais qu'est-ce que l'élite de France, au point de vue intellectuel? Les calculateurs de statistiques chiffrent par un million, à peu près, les personnes que l'on peut dire, au sens large, constituer la classe bachelière, en comptant les professeurs, les avocats, les officiers, les magistrats, les fonctionnaires, les ingénieurs, les notaires, avoués, puis leurs proches évidemment instruits ou capables de goûter les lettres. 11 est donc un million de Français en état de réfléchir pertinemment sur le cours des choses. Notons que cette élite, est infiniment plus éclairée que la classe correspondante anglaise, et un peu moins que la classe correspondanteallemande. Eh bien, de ce million d'âmes, combien cherchent à s'accroître en spiritualité? Cinquante ou soixante mille à peine. C est le total des abonnés aux diverses publications sérieuses qui continuent la tâche de l'encyclopédie, de semaine en semaine, de mois en mois. Nous possédons deux admirables journaux du soir, très supérieurs au (( Times », à « Evening Post », à la « Neue Freie Presse », aux meilleurs quotidiens du monde. Ils ne réunissent pas cent mille fidèles, quoique l'un conservateur, l'autre progressiste, contentent chacun l'une des opinions répandues parmi la bourgeoisie.