‹ La morale de la FranceChapitre 22 sur 60 · DIDEROT · texte numérisé non relu

DIDEROT

Voilà ce qu'ow enseigne d'àbx!>rd.

Un naïf, un brutal, un rustre sent des êtres en qm. i^paraît et domine la vigueur longtemps attémiéè de- fa bête ancBsti'ale. Un savant, un martyr, un géniat sont ceux qui* totalisent l^s efforts héréditaires êe la race pour asservir lé& appétits des iw^ln-idus et ks transformer en puissances êe prodiicti^n. Ils sont de& sommes. U.es premiers sont dés unités.

Il sembie donc qu^'il fmlle Gonsidérer deux catégories de gens : les totalisateurs de la puissance atavique, et les unités spéicialiséês;d« cette puissance.

Sel^n les temps, tes types totalisateurs présentent les faces différentes de l'énergie propre à l'organisme de la race entière. i-

Au xvm* siècle, par exemple, le totalisateur cesse d'être \% guerrier nobte, pour devenir le pbilosopbuev parce que' la nation, ayant achevé de prescrire 1^ bornes de son domaine territorial par les traités précédents, l'œuvre militaire se trouve terminée,, en tant cpie défensive. Ea nation, formée de toutes^ so^j races suffisamment unies, entreprend' la réalisation de Tidéàl qui g^rma daws les municipes latins du Midi, dmis les commune& du Centre et du Nord. On peut qualifier le xviii® sièci<e d^ siècle français par execellence. Celui d^ Louis XIV fut tout imprégné de Byzance. Les Romains de CorncfiMc parlent avec la rhétorique d«s Comnène et des Ducas. Le rite de la cour, par rentremise italienne des Médieis, vient du Palais aux terrasses étagées sur le Bosph^ore, et d'où les Turcs l'expulsèrent avec ks dierniers patri«es. Le xvif siècle avait été ^rmanique, outre latin, par les moeurs qu'instaurèrent les- protestants des guerres* dfî religion. Au contraire, le xviu^ siècle semble piaremeaat, essentiieliement fran^çais. Il conclut de la culture grec-

que, latine et chrétienne à l'urgence de la liberté. Seul âge de la race où elle invente de toutes pièces un style architectural propre, son ameublement gracieux aux courbes voluptueuses, sa science positive et pratique, mère des Papin, des Laplacc, des Cuvier, des Lavoisier, sa philosophie encyclopédique, dont l'esprit passe en revue rapide les données de toutes les époques dans le dictionnaire de Bayle, pour créer, avant l'idéologie de Condorcet, et de M. de Tracy, les thèses sociales de Jean-Jacques, Voltaire, Diderot, Robespierre, et celles de Bonaparte, au moment de Brienne. Alors, le totalisateur est soldat, parce que l'énergie de la race se voue au désir de convaincre le vieux monde avec ses idées en armes, et parce qu'il faut anéantir l'opposition des tyrans barbares. Passé 1820, le totalisateur devient le parlementaire qui tente de mettre en harmonie les principes des trouvailles paternelles. Il s'appelle Guizot, Thiers, Gambetta. De loin, Saint-Simon, Pierre Leroux, les deux Blanqui l'inspirent

Durant la seconde moitié du xix** siècle, le totalisateur semble plutôt appartenir aux littératures. Hugo, Balzac, Flaubert, Michelet, signifient les types les plus complets où se puisse représenter tout le génie des familles qui formèrent notre nation. Personne, avant ces expressions grandioses de l'humanité latine, n'avait essayé la synthèse des efforts nationaux.

Aujourd'hui, les politiciens se bornent à poursuivre, dans ses conséquences très particulières, l'œuvre encyclopédique. Ils ne totalisent plus. Ils se spécialisent avec une étroitesse des conceptions égoïstes qui sert les pires instincts du peuple et le met en mésaise. Ainsi, les députés du midi ruinèrent leurs électeurs vignerons en demandant pour eux des tarifs douaniers qui empêché-

rcnt les vins étrangers de venir en concurrence sur nos. places, mais qui déterminèrent, par réciprocité," la fermeture des marchés exotiques. Les partis en présence ,^ ù cette heure, se résignent à ne servir que des appétits simples du pays.

De nos jours, le financier semble celui qui totalise le plus les forces de la nation. Il régit, dans ses banques^ le négoce intérieur, le crédit, la possibilité de la guerre coûteuse, celle de la civilisation portée au dehors dans les continents d'Afrique, d'Asie, d'Océanie. Il concentre la richesse, cause des luxes qui favorisent les arts et les applications des sciences à la vie quotidienne.

Avec lui, le littérateur idéologue synthétise les forces de la société, sentiments, passions, appétits, mœurs, évolution historique cl sociale.

Je n'entends pas soutenir que la totalisation littéraire soit impeccable, et d'une exactitude intangible ; néanmoins, comme elle a dépassé l'analyse du sentiment pour élargir la psychologie, non plus de la passion seule, mais des passions humaines, son expérience, entre celles des politiciens, savants ou artistes même, condense le plus de vie nationale, et en présente l'ensemble à la réflexion des personnes pour qui les abstractions demeurent lettre morte.

Certes, le ron\ancier est un vulgarisateur, rien autre. Il a lu et vécu. De ses lectures et de ses observations, il compose une synthèse. Il l'offre. Voilà tout. Le savant pourra lui reprocher des erreurs, le politicien des naïvetés, le philosophe des assertions téméraires, le poète des inutilités. Aucun de ces détracteurs n'aura tort. Cependant, le romancier, fera connaître efficacement à la foule un groupe d'aperçus scientifiques, politiques, philosophiques et poétiques, lesquels, sans lui, elle ig»o-

rerait élemeiïement. Ainsi, la littérature présente à Findrvrdti une image de la nation, et lui enseigne ses forces par de« procédés d'assimilation mentate.

Peut-être faudrait-il estimer aussi facile d'éciire proprement sur des abstractions métaphysiques, scienlifîques et poétiques, que de constater vulgairement les aventures de la rue, de l'alcôve et du- cœur. Le difficile semble de créer un être qui participe a"ux fins sociales et animales. L>écrire rînstinct seul, la pensée seule sont des besognes de spécialistes. Découvrir et faire p^ê^'aloir la vie d'un être où se fondent les idées de 1h race et les appétits^ de l'individu, sans doute, est-ce là le signe de la supériorité littéraire. Tolstoï nous paraît un maître proptiétique, parce que ses héros sont pourvus à la fois d'idées, de sentiments et d'instincts. Ils luttent pour Iteur patrie ou leur rêve d'amélioration générale ; ils aiment pav l^inôuence obsciire du goût atavique fe& menant vers le type de sexualité apte à engendrer avec e«x un être pei-fetîtible ; ils faiblissent selon leur nature animale extrêmement précise, bien pourvue de chair, rf*haêits, de tics et d'habitudes, qui en font des personnes.' Lamartine-, au contraire, borne ses investigations au rMe du cœur. Zola, pour grandiose qu'il se manifeste, s*est attaché à l'instinct ; Stendhal, à la volonté ; îbsen, à la morale. Mais Balzac, en étudiant les trames de l'intrigue, inséra presque tous les caractères dans le tissu social ; mais Flaubert, ressuscitant l'évolution spirituelle depuis Salammbô jusqu'à M^* Bovary, ou, plutôt, de Carlfiage à Yonville, a fait, comme Tolstoï, ses preures d'esprit totalisateur.

Je crois M. Henri de Régnier prêt à nous donner un exemple de cette suprématie. Sorti des visions poétiques où iï excella, où il s'attarda par un goflt très fott erwers

la solide rliétorique et l'art d'enclore des dogmes metaphysiques dans des symboles de beauté fabuleuse, il a reconstitué simplement Vâme du siècle français aux pages d'un roman, la Double maîtresse.

Ce n'est pas que M. de Galandbf ni son neveu M. de Port^bizc aient joint la culture encyclopédiste à leurs moyens de provincial et de militaii-e. L'abbé- Hul^eriel lui-même se borne à l'admiration des lettres grecques et latines, de la numismatiq^i^, de l'archéologie. Cependant, je découvre à travei's lui tout ce que pourraient nous dire d^Alembert et Volney. Cet art de mener le lecteur à la limite de l'abstraction sans la lui imposer, est un très rare talent. Gomme lé disait Jean Lorrain, ce livre est frère de celui qu'Anatole France intitulait la RôHss^rk de la reine Pédauque. Ils se complètent. Dafis la Rôtisserie, s'échangent tes dissertations elrères' a«x philosophes pères de nos mentalités, de nos entllou^ siasmes et de nos héroïsmes centenaires déj'à. Les personnages de-la Double maîtresse, soit qu'ils séjournent, soit qu'ils passent dans les domaines dé Pont-aux-Belïes et dé Bas-îe-Pré, ou chez la danseuse de Paris, évoquent, dans la plus admirable mesure, rinteiligence moyenne de la société, au vieux temps. Le gentil instinct de la race qui donne' au monde l'amusement de ses adultères naît, croît et forme FrnouMiaMe caractère d*e la petite Julie avant que la débatichent les brochures galantes et rimagerie erotique du gros capitaine de Poriebize. De lui, le mariage conckv, il sera dit : «• Ses cornes étaient d'abondance. »

Rien n'éllucide mieux les vertus de l'effort natwnal que ce vieux jeu d''universitaire nommé le pm'aîlèle. Taimerais que les critiques de nos revues étaHî'Ssent des comparaisons entre déiix petites filles françaises, la Ché-

rie de Concourt , et la Julie de Henri de Régnier. J'ai merais qu'ils missent en présence le timide et bon François de Galandot, souffleté par sa mère, séduit en vain par sa cousine, réduit au rôle de valet par la courtisane romaine Olympia, d'une part, et, d'autre part, Charles Bovary. Qu'ils sont parents, malgré la différence des castes et des siècles, différence marquée par l'art précis de magnifiques écrivains.

Outre les caractères de la Double maîtresse^ qui sont, dès à présent, immortels, j'aimerais encore voir la critique étudier l'amc collective de l'existence provinciale au siècle dernier. L'avarice de M*"* de Calandot la mère, son zèle à se composer des médecines en son cabinet, la folle de Bas-lc-Pré qui, rendue démente par ses instincts de vierge laide et rancie, s'échappe pour aller faire pipi au bénitier de l'église, la chaste et charmante M™* du Fresnay qui passe la vie en confectionnant des sirops, des tartes et des friandises ; la manie musicale de son mari, bon gentilhomme, tout ce qui émane cLe ces milieux honnêtes, économes, résignés noblement à la vie intérieure, à l'art et à la dévotion, sans négliger toutefois de satisfaire gaiement de légitimes sensualités, voilà toute l'âme française dont notre bourgeoise hérita, qu'elle imita et amplifia jusque la date contemporaine.

Comme Yonville, où s'anime M"* Bovary, Pont-aux- Belles, où prie M™® de Calandot, où Julie se développe, où François de Calandot traîne ses cannes, Pont-aux- Belles est un admirable cadre pour notre véritable caractère de race, car les personnages secondaires du livre possèdent la réalité même qu'Hoffmann prêtait à ses conseillers antiques et à ses mélomanes de petites cités allemandes.

Il faut se réjouir. Nous commençons à posséder la

figure cxacle du Siècle français, celui pendant lequel les philosophes commencèrent à s'apercevoir que Ihomme descend du singe. L'abbé Prévost, Voltaire, Diderot, Jean-Jacques, Anatole France, François de Nion et Henri de Régnier le perpétuent, palpitant, au cours de leurs oeuvres. Rappelons-nous sans cesse que ce fut l'âge décisif de la nation, celui où elle atteignit à la puberté sanglante de l'époque révolutionnaire, celui où elle se libéra de la férule barbare pour vivre personnellement de toule sa libre âme gréco-latine. L'Académie vient de consacrer la gloire de l'écrivain qui sut fouiller aux creux de cette âme, M. Faguet, fut choisi pour son étude définitive du xviii® siècle. En môme temps, M. Paul Ilervieu y pénétrait, conduit par la merveilleuse âme athénienne du Diogène que, jadis, il rappela du Styx. Le Siècle français et son ancêtre grec sont entrés sous la coupole, côte à côte, le même jour. C'est d'un bon augure pour notre demain.

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JBS

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