HENRI IV
pointe, aux fronts découverts et bossues, aux teints bleuâtres, aux mains squelettiques et aux jambes longues dans les chausses bourrelées, aristocratie malingre que la bile jaunit par-dessus les grosses fraises des colleret* tes. La haine, l'envie et la rancune, la méditation du' crime paradent sur ces faces angulaires. C'est l'époque où la dague s'insinue entre les côtes du promeneur au moment de contourner la borne, sans qu'il ait entendu glisser la semelle du spadassin. Henri IV mourut de cette dague. Les Mignons portent les moustaches hérissées du chat guetteur et cruel. L'escrime, alors, est un art à l'apogée. Il faut l'apprendre tôt, si l'on lient à vivre quelque peu. A peine hors les jupes de la nourrice, l'enfant s'essaye à tenir le fleuret ; car tout à l'heure, sur la route, tel escogriffe, par simple manière de farce, dégainant sa rapière, fera mine de lui chatouiller les côtes, et rira s'il perce prestement. Montaigne dut, à Rome, servir de second à un proche ; témoins et adversaires, à peu près inconnus les uns des autres, entament un triple duel, sans raison, pour la joie féline de se griffer dangereusement avec les pointes de leurs fers. Dans l'officine de l'herboriste, les dames choisissent les poudres vénéneuses, les gants imprégnés de poison- Léonora Galigaî regardera bientôt se crisper en hurlant le chien qu'elle abreuve de son douteux élixir. Charles ÎX écoute discourir la petite tête coupée ensanglantant l'hostie qu'un prêtre consacra dans le sexe d'une fille nue en étal sur l'autel ; et le roi garde de ces horribles études un frisson qui l'agitera jusqu'à la mort. Dans le cauchemar de son existence se répondent les cris des huguenots égorgés, noyés, tandis que sonne le glas de la Saint-Barthélémy. Cependant Alexis et Corydon s'aiment en vers latins, changent leurs boucles d'oreilles
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et lears bagues liéxaidiques. Les femmes récitent des strophes grecqiues .à leurs .galants érudits., qui savent les poèmes entiers d'Ovide, et y puisent des exemples de séduction. L'antijquité triomphe. Nui ne discuterait la . seiiteiice de Cicéroii, le proveiSbe d'Horace, l'allégation d'Aristote. Les débauchés organisent leurs orgies «ur le modèle de celles que Suétone reproche à Néron et à Tibère. Ou revêt l'emblémature des faunes au moyen de chausses en peau de bouc, afin de se ruer sur les filles qui viennent à la fondaine des Innocents puiser l'eau du toit. Une extraordinaire intelligence anime beaucoup de. cerveaux. On prévoit tout de la médecine, de la chimie, de l'astronomie, de l'agriculture, de la navigation, delà stratégie, de la céramique, Ronsard chante, Marot raille. La Boétie invente l'amitié, prépare les « Droits de nioimme ». François de Sales méditera l'inimitable psychologie de son Iniroduction à la vk dévote. La \ie est intfïnse, à la fois cérébrale, instructive, passionnée, cupide et mysticfue.
Et vosici le visage . . . Un jeune homme à petite barbe jaunâtre ; son teint blême est troué d'yeux clairs et surpris ; sur sa tête rasée une toque de velours penche ; il ressemble, trait pour trait, à quelque vendeur de nos bazars modernes. Il en est de même dans tous les cadi-es. On dirait que les personnages en pourpoints côtelés ■quittèrent, pour la pose -devant le peiatre, à l'instant leur jaquette de eomptaMe, le veston de Tdiectricien, la tiuuque du sei:gent, la blouse du typographe. Ces messeigaeurs aux noms historiques diff èi^eflt très peu, quant au visage, de «os types ouvriers actuels. Pioassant la porte d'une taverne,, au boulevard, iious saluerons defe physioaomieB idetattques malgré le t;ol aiiglais, et le chapeau .radian /qu'on portait d'ailleurs à la date de Mon-
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contour. 11 apparaît cfiie cette aristocratie vécut, il y a trois on qtiati'e cents années, dans les corps et sous les miaBsde nostnavailleurs citadins. La gmiailleTie même de nos jsKtdàer-s anima sans doute les g^aietés ée leurs jnoqueries. Les rancunes de nos rues allumèrent leurs } emx Kiatiafis, Aiec ks plaisanteries de laos mitrons, ils durent se ^avaqvier dans les hlancs vest&ules des chûteauK de Teuoraine et de Oascogne. La verve libire, triviale et âpiriiueiLe de Clément Maroi, de Malteirin ilégnifir dnrafduit iassez feien cette simililiïde. Les plus fins de £es ^al^shcMMnes ressemblent comme des frères à nos étedismlâ^de la province. Car la solennité de Vearsailles ne camap^ase pas eneore l'air et 1 attiire des grands. Henri IV est un soldat luron que réjouit l'espoir odorant de ia poule au ipot^ et, pour ce philosophe de l)'iv0uac, « Paris vaut bien une messe .»
Ce M'est pas que des âmes hautes iCt pensives n'aient llori ve^s oe l^mps d'esprit audacieusemenl instruit. Mais, ea nulle autre épocjue, l'homme ne fut plus complet. Aux ioies intellectuelles, aux joies instinctives, aux élans des passions, il voua son avidité protéenne. Jl faut relire le Saini-^kndre, de Maurice Maiadron, avant que de ifai^i^ visite en cel admirable Salon du Louvre '0Ù toute la puissadace4e la vigueur française s'épanoai/it en lïumeur créatrice;, dans les portraits du xvi® siècle.. Il faut y suivre iBiancador l'Avantageux, y jouir dfi son extraordinaire vie 'qui -débule en 1589, grâce à l'art o-puknt et sûr de l!auteujr, po^m- se nourrir de la moelle ancestralc, diriger ses origines, ^comprendre les souvenirs confus 4e l'hérédité îqui meublent notre inconscient. Aux mênaes salles du L<[ruvr€, Philippe ele Champaigne a fait survivre d'expressives et fortbs images, bonnes pour illustrer l'œuvre de M,. Hmiotaux, qui restitue à l'histoire l'éton
nanle vérité de Richelieu. Celui-ci encore fui un caro' 1ère complet, fils des précédents. Littérateur pour insi tuer l'Académie; stratégiste pour assiéger La Rochelle et forcer le Pas de Suze; juge aux vices de sociologue pour mener les adversaires de l'unité française jusqu'au billot nécessaire ; politique sans pareil pour achever la tache de Louis XI, la totalisation de la patrie, pour jeter les ennemis naturels de sa race dans la guerrc.de Trente ans, et les achever avec ses forces fraîches quand ils furent épuisés par celte lutte épique ; enfin, voluptueux, sagace et raffiné entre les complaisances de plusieurs amies ardentes et jeunes. L'homme complet du xvi® siècle subsiste encore sous la pourpre cardinalice, y triomphe et y meurt.
Au milieu du xvii^ siècle, commence la spécialisation des caractères. Le guerrier, c'est Turcnnc le réfléchi, ou Condé le bouillant ; le savant, c'est Pascal ; le politique, c'est Colbert ; le lilléraleur, c'est Racine. Chacun se cantonne dans sa partie. Aux camps, aux jardins de Port-Royal, aux logis de la rue parisienne, dans les galeries de Versailles, le capitaine, le janséniste, le poète et le roi se différencient à l'extrême. L'esprit de Byzance, introduit par la progagande italienne des Médicis, l'emporte enfin. Louis XIV renouvelle la royauté quasi-divine des Comnènes. Colbert installe le particularisme des fonctions sur le modèle des dignités que les hérauts proclamaient dans l'hippodrome de la vr41e de Constantin. Le goût de l'érudition fléchit dans les intelligences qui ne font point profession d'instruire. La Bruyère va pouvoir écrire les portraits de ses contemporains, en les livrant chacun sous un type très précis et qui se limite, comme celui du Distrait. Molière, à son tour, exagérera l'étrange de ces âmes rétrccics au-