‹ La morale de la FranceChapitre 39 sur 60 · PICHEGRU · texte numérisé non relu

PICHEGRU

{Collection de M. Dorbon-)

émissaires viennent d'Angleterre avertir Bonaparte que l'heure sonne d'introduire le roi. Or Marengo et Hohenlinden avaient changé la face des choses. Le Premier Consul refuse de se souvenir. Il ajourne Tavènement. Les royalistes le condamnent à mort pour €ette trahison. La machine infernale éclate. Inutilement. Alors, ils menacent Bonaparte de livrer à Moreau, ce rival en popularité, le pacte de Lyon, afin qu'il soit publié, et que les Philadelphes vouent à l'exécration des républicains le « faux vainqueur de Marengo ». Celui-ci hausse les épaules. Jamais le roi ni les Bourbons n'oseraient apprendre à l'Europe des monarques qu'ils ont secrètement traité avec lui. Les émissaires font savoir que le duc d'Enghien, arrivé sur la frontière française, garde en portefeuille les pièces mystérieuses du pacte, la preuve, et qu'il peut les transmettre à Moreau. Les négociations se poursuivent jusqu'en 1803. Pichegru et Cadoudal débarquent alors, portant les ordres du roi, las de tant de délais. Aux Champs- Elysées, Pichegru rencontre Moreau, le soir, lui explique tout. Veut-il consentir à la restauration ? Moreau se dérobe, laisse entendre que, s'il assumait la tâche de perdre Bonaparte, ce serait à son propre avantage, à l'avantage de la République et non en faveur des Bourbons.

On a soutenu que Moreau s'était converti à la thèse légitimiste de Cadoudal et Pichegru. Ce semble absolument faux, car le complot eût été mis à exécution. Au contraire, Cadoudal fut arrêté près du carrefour de l'Odéon quand il allait repartir pour l'Angleterre, ayantrenoncé. Moreau prétendait agir seul avec les Philadelphes et son armée du Rhin. Obligés de se soumettre à son ambition très naturelle, les royalistes acceptèrent

enfin de lui faire tenir les documents de Lyon pour qu'il s'en servît à son propre et unique avantage. Mais plusieurs d'entre eux avertirent Bonaparte, espérant que du conflit prêt à naître entre les deux généraux la guerre civile pouvait surgir. Après quoi, les Bourbons fussent apparus en sauveurs au milieu de l'anarchie publique.

En une brochure vendue vers les premiers temps de la Restauration, Ch. Nodier, ancien secrétaire de Pichegru, prétendit que les Philadelphes étaient des conspirateurs royalistes. Et beaucoup de personnes, trompées par cette allégation, la propagent. Il n'en est rien. Les Philadelphes, francs-maçons de l'ordre de Mizraïm, établirent leur première loge à Narbonne, au xviii® siècle, et, comme tous les frères d'alors, prépa rèrent la Révolution, qui sortit totale de l'atelier des Neuf Sœurs à Paris, dont les membres formèrent le Club des jacobins. Aux premiers temps de la seconde Restauration, le roi menaçait de poursuites et de mise à la demi-solde tous les militaires appartenant à des sociétés jacobines. Le nombre de ceux-ci relevé par les mouchards effraya les ministres. Mouchard avéré, Nodier publia son écrit sur l'ordre de la police. Ainsi fut évitée une répression impossible et dangereuse. La foule ignora par ce mensonge le trop grand nombre d'officiers républicains. Ceux-ci, d'ailleurs, acceptèrent la royauté avec effusion, soucieux de conserver leur grade et leur solde, à l'exemple des maréchaux d'empire.

Le Premier Consul, par contre, n'ignorait guère, en 1803-1804, la puissance républicaine des Philadelphes et de Moreau. Dès qu'il eut été averti de l'entente, il fît arrêter Cadoudal, Pichegru, enlever le duc d'Enghien et ses papiers par le général Ordener, commandant un

peloton de cuirassiers, qui, au mépris des conventions internationales, viola le territoire étranger de Bade. Enghien, fusillé dans la nuit même de son arrivée à Vincennes, ne put parler. La preuve fut anéantie par la commission militaire. Cadoudal, royaliste ardent et mystique, ne pouvait trahir le secret de son maître en contant au jury d'assises les marchandages qui se poursuivaient depuis six ou sept ans entre les abbés émissaires et les généraux du Directoire. On le fît passer en jugement. Moreau ne possédait aucune preuve du pacte. Sa situation de jacobin eût été compromise s'il avait publiquement a\ oué des relations avec Pichegru et Enghien- Condé. On put donc le déférer au tribunal, malgré l'émeute et les grondements de la rue. Le jury voulut l'acquitter. Bonaparte envoya dans la salle des délibérations Sa^ary, le gendarme à tout faire, qui garda les captifs jusqu'à l'heure tardive où ils rendirent un verdict justifiant une peine de deux années de prison, commuée bientôt en bannissement. Quant à Pichegru, qui menaçait de tout dire à l'audience, un mameluk l'étrangla dans sa prison, après l'avoir torturé en lui écrasant les pouces entre les chiens et les platines de deux pistolets.

Un de mes aïeux, lieutenant, qui tenait pour Moreau, fut alors cassé au grade et ne put reprendre du service que dans l'armée italienne du prince Eugène. On usa des mêmes rigueurs envers tous les officiers à principes irréductibles. Les soldats de pareille opinion avaient été embarqués pour Saint-Domingue. Ils y périrent en masse de la fièvre jaune et dans des combats sans gloire que la presse asservie mentionnait à peine. Alors, Bonaparte se fit proclamer empereur.

Voilà ce que le P. Loriquet enseigna dans le collège

de Saint-Acheul à mon grand-oncle. Voilà pourquoi, sous la Restauration, les jésuites et les royalistes écrivirent des campagnes de 1800 à 1814 qu'elles avaient été menées par M. de Buonapartc, lieutenant général des armées du roi. Il l'était, en effet, de par le pacte de Lyon.

En fin de compte, M. de Bourmont pouvait mal savoir s'il se devait à l'empereur ou bien au roi.

Loin de moi l'idée de faire ici le procès de Napoléon. Ces façons ne lui étaient point particulières. Il succédait à Barras et à Tallien dont les mœurs valaient moins encore. S'il obtint le commandement de l'armée d'Italie, en épousant la Beauharnais dont les amants s'avouaient las, c'était là un mode fort ordinaire à tous les gentilshommes de l'ancienne cour. Casanova de Seingalt ne meurt qu'en 1803. Chacun a lu ses mémoires, où, le plus naïvement du monde, il nous dit comment il trichait au jeu et — n'étant pas chargé de l'avertir — transperçait son adversaire de duel avant que celui-ci -eût pu se mettre en garde. Buonaparte vécut ainsi que Casanova, que Barras, Tallien, que l'étonnant escroc Beaumarchais, que toute la société d'alors. Plaisonsnous aux débuts de mœurs sur cette époque assez lointaine pour être jugée sans parti pris, assez proche pour être contrôlée par les témoignages oraux, écrits de nos grands-pères contant à nos pères.

La presse du Consulat et de l'Empire ne put jamais offrir que des vérités officielles. Sous la Restauration, il -en fut de même. Néanmoins, dans les salons, les causeurs se confiaient ce qu'on n'imprimait pas. Les royalistes, engagés en nombre, dès 1803, dans l'armée impériale, connaissaient les dessous de l'histoire, en riaient couramment. La publication des mémoires de Fouché, d'ailleurs apocryphes, mit au jour le total de ces propos

presque tous exacts. Ils montrent assez qu'un colonel d'empire pouvait se croire bourbonien en touchant la solde que lui allouait le lieutenant-général des armées royales excusé d'usurper l'empire à cause de son génie militaire e\ de sa gloire. Seulement, lorsque la défaite survint, il se trouva que les liens factices se rompirent net qui attacliaient le maître aux chefs. Le général de Bourmont fut un de ceux-là. Il eut tort de passer à l'ennemi soudain. La vérité probable de l'histoire pallie cependant la vilaine apparence de l'escapade.

Ne jugeons pas avec l'esprit présent. Nous sommes plus sévères qu'on ne l'était alors, voire plus honnêtes.

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