CHAPITRE XV
En ce moment, l'âme française évolue très vite. Les qualités intermédiaires des individus, des élites, des entreprises cessent de contenter. Dans la politique, les groupes de juste milieu s'effondrent, vont disparaître. Les élections de chaque dimanche le prouvent. La tradition et la Révolution absorbent la pensée des citoyens, les divisent en deux immenses partis contraires, au détriment des sectes mitoyennes. Ce qui se nommait hier opportunisme, progressisme, devient souvenir. Voilà que périssent les factions du marchandage parlementaire, du trafic de principes tantôt inclinant à gauche, tantôt inclinant à droite, selon la tactique des couloirs. Nous atterrissons enfin à l'époque où deux forces également respectables, savantes et sincères se vont partager le pouvoir, comme en Angleterre, et peut-être offrir à la France le prestige des belles luttes loyales. Le louche, l'hypocrite et l'hybride commencent à nous déplaire. Il est curieux d'admirer qu'en politique et en art vulgaire
ce même sentiment des foules s'impose, à la même heure. Que Jules Lemaître ou Jean Jaurès deviennent dictateurs, le pays ne saura que grandir sous leur direction, par des voies opposées, à tout le moins énergiques et franches.
C'est la haine de l'ancienne morale utilitaire alternativement dévouée aux théories adverses qui nous rend sévères encore pour la mémoire des hommes versatiles en 1814 et 1815. On dénie parfois à la famille de Bourmont le droit de modifier les jugements de l'histoire dont elle souffre. On sait que le général de Bourmont, d'abord chouan vendéen et compromis dans le complot royaliste de la machine infernale qui faillit, à quelques secondes près, faire sauter la voiture du Premier Consul, puis, emprisonné pour cela, consentit en 1810, au moment où Napoléon se transformait en monarque absolu, à recevoir un titre de colonel dans les armées impériales. En 1814, selon l'exemple des maréchaux et généraux, de Joseph Bonaparte, roi d'Espagne, livrant Paris à 60,000 Prussiens et Russes, refusant d'armer les 200,000 anciens soldats et miliciens qui réclamaient, pour se rendre aux positions défensives, les fusils et les canons enfermés dans les magasins ou gardés inutiles dans les parcs, M. de Bourmont accepta de servir la Sainte Alliance, puis Louis XVIII. Aux Cent Jours, il accepta de Napoléon un commandement. Il se mit en marche avec l'armée de Waterloo. Avant la bataille de Ligny, il franchit les grand'gardes françaises, piqua la cocarde blanche à son chapeau et galopa jusqu'à l'état-major de Blûcher, qui le traita rudement du reste. Le transfuge prit aussitôt la route de Gand et rejoignit le roi.
Dans son œuvre définitive sur l'an 1815, M. Henry
Houssaye rappelle sans miséricorde cette versatilité d'opinions. Cela navre la descendance du général, car le livre de M. Henry Houssaye, comme celui sur 1814 et celui sur La Terreur Blanche, servira de preuve éternelle aux sanctions de l'histoire. Sans vouloir autrement défendre l'acte tout cru de M. de Bourmont, je crois juste cependant de rétablir l'état des esprits en cette extraordinaire période de 1799-1830, où la Tradition et la Révolution perpétuèrent un conflit qui ensanglanta l'Europe. On va voir comment il était difficile d'adopter les vœux nets d'un parti.
Sous la Restauration, dans le collège jésuite de Saint- Acheul, que dirigea le fameux P. Loriquet, un mien grand-oncle, né en 1809, fut éduqué. Sa sœur, ma grand'mère maternelle, que j'interrogeai beaucoup durant mon adolescence, me rapporta certaines vérités relatives aux leçons bizarres qu'on y donnait sur les événements presque contemporains. Voici :
En 1799, lorsque les amis de Sieyès, Talleyrand et Roger-Ducos résolurent de substituer un gouvernement militaire à celui du Directoire, la Révolution était en péril. Achille de Vaulabelle, républicain de 1848, membre de l'opposition sous Charles X et Louis-Philippe, écrit textuellement dans son Histoire des deux Restaurations : « En déjouant à son retour d'Egypte tous les plans préparés pour une restauration bourbonnienne, alors imminente, et en retardant cette restauration, à force de victoires, jusqu'en 1814, ]e chef de l'Empire donna aux institutions fondées par les pouvoirs révolutionnaires de ses devanciers l'élément indispensable à la solidité de toute œuvre humaine. » Ce ministre de la République de Février, qui naquit en 1799, qui fut élevé parmi les témoins oculaires de la Révolution et de qui le caractère
reste un religieux exemple civique, admet la possibilité d'une restauration légitimiste en 1799. Il confirme ainsi les dires du P. Loriquet. D'ailleurs, le 4 septembre 1797, il avait fallu faire le coup d'Etat de fructidor, pour empêcher le général Pichegru, en accord avec Carnot, Barthélémy, avec les royalistes très nombreux aux Cinq- Cents et aux Anciens, de perpétrer deux années plus tôt l'aventure du 18 Brumaire, Pichegru, nul ne l'ignore, avait accepté des Bourbons les subsides et les secours de toute nature. On l'arrêta. Le Directoire annula les élections royalistes ; on supprima les journaux de cette opinion ; on bannit les principaux meneurs. Malgré cela, les réactionnaires accrurent leur influence et finirent par posséder toute l'importance au Conseil des Anciens. (( Les étrangers et les royalistes, assure un autre écrivain, dépensaient en France plus d'argent pour corrompre et diviser que le pouvoir n'en avait à sa disposition pour le maintien de l'ordre de choses établi. La liberté de la presse était plus entière qu'elle ne l'a jamais été. Les pouvoirs étaient publiquement insultés ; les lois républicaines qu'on parvenait à faire voter naissaient flétries d'avance par les royalistes et les journaux ; les feuilles appartenant aux partis extrêmes déclamaient à leur aise contre le Directoire ; le blâme et le ridicule étaient déversés à pleines mains sur ses actes et sur ses membres. En France on aime le pouvoir qui éblouit et dont l'allure est altière ; on trouvait la République trop bourgeoise. Le parti royaliste, parfaitement organisé par les nombreux agents des Bourbons, conspirait à Clichy et cherchait un Monk parmi nos généraux... » Ayant manqué son coup au 18 Fructidor, Pichegru fut remplacé par Bonaparte dans les espérances des Bourbons. Malheureusement, il était en Egypte. On tâta Mo-
reau, BernadoUe, Jourdan, Augereau. Ils refusèrent, s^^ déclarant dévoués à la République des jacobins. Aloi les. frères de Bonaparte lui expédièrent par des navires de commerce plusieurs lettres pressantes. A leur réception, il planta là son armée et ses généraux, s'embarqua tout de suite, vint succéder à Pichegru. Le P. Loriquet assurait qu'à son entrée en France, avant même qu'il atteignît Lyon, les agents du roi échangèrent son engagement de ramener Louis XVIII, le comte de Lille, comme on disait alors, contre la promesse de leur appui et celui des Anciens. Il y aurait eu même une sorte de pacte signé, en tous cas des preuves écrites. Cela seul explique comment le navire qui portait le Corse franchit aisément le blocus étroit installé par la flotte anglaise dépuis sa - victoire -d'Aboukir. L'amiral avait reçu des ordres. Il savait les négociations et que Bonaparte rece vait le titre à vie de lieutenant général des armées du roi. .'..■;.'
C'est pourquoi, dans l'histoire célèbre du P. Loriquet. il ne fut pas riommé d'autre façon. ...... .:..^
'\ On sait le reste, la tragi-comédie de Brumaire, Ic^^ Anciens ratifiant la nouvelle Constitution ; puis Ma rengo, victoire de Desaix, mort sur le champ de bataille: Hohenlinden, victoire de JMoreau, qui rentre extrêmement populaire, idole des officiers jacobins, lesquels continuent de s'affilier en masse aux Philadelphes pour sauvegarder l'œuvre révolutionnaire entreprise dès 1727 par les maçons écossais et les illuminés d'Allemagne. Au contraire, les officiers thermidoriens s'attachent à la fortune de Bonaparte, entraînant à leur suite toute l'armée d'Italie. Pour gages de royalisme, les consuls rouvrent les portes aux émigrés, restituent les églises aux cultes, rappellent les prêtres non assermentés. Des