CHAPITRE XXV
On lit sans cesse maintes histoires propres à réduire le prestige déjà modeste de l'Assistance publique. Repoussée des hospices, souvent une malheureuse doit mettre au monde, sur le pavé, un être humain. Tant que d'inflexibles mais stupides principes administratifs prépareront de tels spectacles, l'indulgence des jurys à l'égard des avorteuses s'expliquera. Des gens érudits et pourvus de diplômes constatent, avec lamentations patriotiques, le nombre infime des naissances français ses. Qu'une fille se trouve enceinte, il n'est pas d'a\ ani-es que les passants et les pouvoirs officiels ne lui puissent infliger. On comprend, chez des âmes faibles, la terpour d'une maternité ainsi reçue par la bienveillance sociale.
Les contradictions de nos pitoyables intelligences sont dérisoires. « Faites des enfants, hurlent les chauvins ; donnez-nous de la chair à canon, sapristi. » Et, dès que le ventre d'une adolescente amoureuse commence d'enfler, la grossièreté du mépris public Tac-
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cable. On Févincc de l'alclier, l'amant la quitte ; .-ii l'affame et on la diffame ; les hôpitaux la rejettent, les infirmiers ricanent ; elle s'en va portant de borne en borne ce fruit précieux réclamé à cor et à cris par les économistes officiels, et dont personne ne la veut délivrer.
Une de ces ligues qui comptent des adhérents innombrables, enthousiastes, devrait obtenir de ses membres quelque argent pour fonder une hospitalisation des mères. Si l'on en croit les traités de gynécologie et d'obstétrique, la femme grosse de cinq mois ne peut, en travaillant, que compromettre la santé du fœtus. L'Assistance publique confie à des familles paysannes l'élève des enfants abandonnés. Ne pourrait-elle do même pensionner les jeunes personnes dont l'état promet à la France des citoyens et d'autres mères ? Sûres d'être soignées, honorées et pourvues du nécessaire, les enfants fécondes n'iraient plus demander à l'avorteuse le secours d'un ministère que la barbarie de nos mœurs rend presque obligatoire.
« Faites des enfants à condition d'être, pour cela, déshonorées, affamées, moquées, jetées à la voirie, » répète l'intelligente opinion.
Le sacrifice semble à toutes excessif. Une loi sévère, efficace en ses dispositions, devrait contraindre la fille à déclarer par lettre sa grossesse à la mairie. Discrètement, le médecin l'examinerait. Dès ce jour, elle serait sous la protection de l'Etat, heureux qu'un pareil don lui fût offert, inattentif aux circonstances illégales de la procréation, plein d'indulgence, de pitié, d'amour. Envoyée dès le cinquième mois en une saine campagne, la future mère y attendrait la venue de la nouvelle vie.
Le dernier mois se passerait dans un établissement aménagé du mieux possible. Après la délivrance, la mère retournerait à la campagne pour l'allaitement. Ensuite, il lui serait loisible de remettre à l'Assistance publique l'enfant qu'elle ne voudrait pas élever, sans que cet acte fût entaché de blâme. Libre, elle reprendrait ses travaux, ses amours, tandis que les mâles seraient élevés dans les écoles militaires ou agricoles, les filles dans des institutions professionnelles. Le métier de l'avorteuse déclinerait alors.
Mais nous n'aimons guère favoriser la vie française. Nous sommes très peu patriotes, si le patriotisme doit coûter des impôts. Il demeure une vertu que l'on proclame encore, mais que, par une admirable et commune entente, on se garde d'appliquer. Voici trente-sept ans que des Alsaciens naïfs s'en peuvent convaincre ; et les Anglais comptent sur cette attitude en nous imposant les humiliations des Fachodas, les Allemands celles d'Algésiras. Rien ne les détrompe. A quoi bon, dès lors, tant de mascarades? Ne serait-il pas mieux de ne se point mentir, de déclarer que nous préférons à l'impôt la dépopulation ? A quoi bon nous alarmer devant les statistiques ? Ouvrons plutôt un cours officiel d'avortemcnt.
L'intérêt général nous préoccupe à demi. Nos opéras et nos romans firent toujours sympathique le contrebandier qui vole la patrie ; ils flétrissent le pickpoket qui n'a dévalisé que l'individu. Six ans, je voyageai sur la ligne de Ceinture. Je n'assistai pas une fois à la vérification du contrôleur sans que, dans le wagon de première classe, un monsieur, au mois, fût installé muni d'un billet de seconde. Loin de paraître honteux, il énumérait avec morgue des mensonges. Chacun lui souriait.
Ce larciji scinl)lait légitime. Aux stations de cette môme Ceinture, les voyageurs habituels font le geste de vouloir exhiber, à la sortie, un carnet d*abonnement imaginaire, et passent, forts de la confiance de l'employé, sans remettre leur ticket. Ainsi, ce carton servira, le soir, à un autre voyage qu'ils ne payeront pas. Ces canailleries amusent. On se plaint d'un odieux contrôle administratif. Ce contrôle est rendu nécessaire par notre filouterie envers l'Etat, les compagnies, les municipalités. Dans le Nord et l'Est, la plupart des brasseurs leurrent le fisc avec la complicité de la population. Ceux qui sont riches soudoient de manière adroite quelques communes afin de faire élire le député de leur choix. En retour, l'honorable garantit l'indulgence des contributions indirectes, obtenue moyennant le don de son vote au ministère. Il en est de même au Midi pour la fraude des vins et des alcools.
L'impôt procure des villes habitables, des routes presque sûres, une gendarmerie qui empêche les chemineaux d'assassiner davantage, une marine, une armée malheureusement indispensables pour écarter les tristesses de la guerre. La fraude, atteignant la totalité des contribuables, est plus criminelle que le vol atteignant une ou deux personnes. La légèreté de notre esprit latin refuse cette évidence. On parle de socialisme et de communisme à des gens qui ne savent même pas respecter la fortune collective de l'impôt, qui vantent le contrebandier et qui, possédant un revenu considérable, se flattent de monter, contre les règlements, en deux omnibus, l'un qui mène, l'autre qui ramène, la course faite, au moyen d'une correspondance truquée.
La malhonnêteté individuelle se transforme • bientôt
en filouterie publique. Pour la Franco, tant de chiffres le démontrent. Exemple : le téléphone appartient à l'administra tion qui s'en empara. Or, à Paris, on paye l'abonnement annuel 400 francs ; on le paye, à Vienne, 208 fr. 50; à Munich, 187 fr. 50; à Stuttgard, 125 francs; à Berlin, 187 fr. 50 ; à Stockolm, 100 fr. 50. Ainsi notr« Etat compense les pertes que lui valent les larcins des individus. De cette cherté anormale, toute l'écononiie publique souffre. L'industrie électrique occupe, en Allemagne, un capital de 450 millions, supérieur dix fois à celui consacré, en France, au même usage. C'est une différence.
Notre marine marchande \a finir de disparaître. Pourquoi ? Les tarifs concernant le transit jusqu'au port des marchandises par voie ferrée augmentent le prix du fret, en telle sorte que ce fret ne peut soutenir la concurrence anglaise, belge, italienne même. L'Etat pourrait faire de bonnes œuvres en réduisant sur ses propres lignes le coût du charroi destiné à la mer et aux paquebots exportateurs. Gênes va l'emporter sur Marseille, Anvers sur le Havre ; car nos bureaux maritimes perçoivent des droits de port si élevés que les vaisseaux font escale ailleurs, se chargent ailleurs, se déchargent ailleurs.
L'intérêt do l'individu, celui de la localité, prétendent ne rien céder à l'intérêt général de la patrie. Cet aveuglement est imbécile.
Chacun répète depuis quelque temps une absurdité qui marque les défauts de nos vues. La rente 3 Vo baisse. On accuse la politique. Immédiatement, les sectaires s'injurient : « C'est le Père du Lac qui lance un coup de Bourse... Inquiet des manœuvres radicales, le pays relire sa confiance au ministère... Les congrégations
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jettent sur le marché toutes leurs renies et les réactionnaires les imitent, etc.. » Comme l'Affaire et ces péripéties mélodramatiques accaparèrent nos Ames de concierges, personne ne constate ceci : de partout, en Europe, les fonds d'Etat baissent parce que les fonds industriels leur font une concurrence très sérieuse. Depuis six ans, la croissance de l'industrie, que ser^•ent les nouvelles découvertes scientifiques, nécessita la mise en circulation de titres innombrables rémunérateurs du capital, et qui le sollicitent. L'admission de valeurs récentes à la cote officielle des bourses est considérable. La demande du capital se multiplie ; comme après 1840, lorsque l'industrie à vapeur se développa. Par conséquent, le loyer de l'argent augmente. 3 francs ne suffisent plus à payer l'emprunt annuel de 100 francs. Pour 3 francs on obtient seulement le prêt de 98 francs. Ainsi, le 2 1/2 7o anglais baissa de 6 points dans la période de récente expansion. Il ne fallut qu'un léger mouvement pour établir, à Paris, cette différence.
Mais de pareilks vérités ne frappent aucun de nous affolés par le roman chez la portière. Il appartiendrait aux Chambres, lorsqu'elles siègent, d'instruire le pays sur ces questions d'intérêt patriotique. Malheureusement, les parlementaires, gens trop médiocres, ignorent tout, sauf le désir des cabaretiers qui les élisent.
Cinquante ans, le suffrage universel nomma des élus phénoménaux par bêtise. Ils connaissent les mots, n«n les choses que ces mots désignent.
Dans les villes, cependant, l'électeur intelligent pour- ]'ait faire des choix heureux. Le géographe électoral s'arrangea de manière à ce qu'il n'en fût rien. Il scinda chaque centre populeux afin de noyer l'esprit de la cil»' dans l'ignorance des campagnes, par circonscriptions.
Aucune ville, sauf deux ou trois, ne vote isolément. Ses quartiers, adjoints à des communes rurales, sont toujours, grâce à ce machiavélisme, en minorité locale. On délaye ainsi l'âme du citadin dans le troupeau docile des rustres, car leur basse cupidité les convie à soutenir le gouvernement de qui les faveurs dépendent.
Comment les députés élus par ce système consentiraient-ils à une réforme qui fît voter les villes à part, les centres industriels à part, et les campagnes à part ! La peur d'un échec leur fera repousser l'innovation.
Au temps où, seul, le cens concédait le droit de vote, les libéraux demandaient l'adjonction des capacités au collège électoral. Ils voulaient que l'avocat, le médecin, le professeur, l'artiste, le savant pauvres pussent ^lire au même titre que le rentier ou le propriétaire. Ils considéraient que savoir est égal à posséder.
Ne siérait-il pas de reprendre cette revendication en la transformant ? Ne siérait-il pas d'introduire au Parlement, et hors la sanction du suffrage universel, des hommes connus par l'excellence de leur esprit : professeurs, historiens, économistes, philosophes, lillérateurs, diplomates, publicistes éminents, artistes ? Au lieu d'augmenter le traitement des députés, ne vaudrait-il pas mieux adjoindre ces capacités à l'ignorance de ceux choisis par le suffrage universel ?
Peut-être les débats sembleraient-ils moins lamentables et les résolutions législatives moins enfantines.