CHAPITRE XXIV
11 manque à nos parlementaires quelque instruction philosophique. Le suffrage universel s'obstine trop à n'élire que des simples. Cette opiniâtreté nous coûtera cher, un jour historique. Fatalement les commérages, les calomnies, les injures bées, les attaques brutales et les défenses affolées amusent ces mandataires plus que le culte des idées ou le souci de grandir, avec celui de la nation, le prestige des forces qu'ils représentent si mal, quelques-uns exceptés. Plus nous vivrons, plus nous constaterons l'inconvénient de ne pas demander légalement aux candidats certaines garanties de savoir. Les docteurs en droit et en médecine, les licenciés es lettres el es sciences, les officiels brevetés, les ingénieurs, les inventeurs, les artistes, les écrivains, quelc|ues autres personnages d'une intelligence évidente devraient êlre seuls appelés à régir le destin de l'Etat. Ce n'est ]>as que je m'abuse sur la valeur des diplômes, ni sur le rapi)orl direct entre leur attestation cl le réel
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de l'intelligence décorée par leurs titres. Ce n'est pas que j'ignore combien de savants, admirables spécialistes, demeurent hostiles aux conceptions générales. Toutefois, j'estime qu'une assemblée de personnages ayant acquis un certain renom dans les sciences, la philosophie, la stratégie, les arts et les lettres produirait un esprit moyen très supérieur à celui des six cents guignols, agités par la stupide histoire du Million et du Chartreux. Ce goût de la calomnie est tout de même moins vif parmi les hommes que les travaux de laboratoire et de bibliothèque, que la fréquentation des vérités scientifiques et des beautés plastiques ont pourvus de caractères fidèles à une espèce d'équité. Ils ont plus de vergogne. La grossièreté leur agrée moins. Ils se respectent un peu. Les amis des bouilleurs de cru et des cabaretiers ne respectent pas le pays malencontreusement symbolisé dans leurs façons grotesques.
On eût pu croire que cette multitude se laisserait conduire par les cinq ou six intelligences parvenues là. Il n'en est rien. Qu'ils se nomment Doumer, Léon Bourgeois, de Mun, Viviani, Aynard, Ribot, Deschanel, Baudin, Briand, les hommes d'élite n'obtiennent pas de celte cohue la dévotion qu'elle devrait aux seuls talents capables de remplir sa tache énorme et grave. Les médiocres ne tolèrent point qu'on se différencie' d'eux en créant. ^
Nous entendons très mal le sens du mot égalité. Poui^ la plupart, cela signifie que la division même du IravaiP social cesse d'exister. Cette interprétation absurde fut consacrée par la Chambre qui vota, pour les élèves dé Saint-Cyr et de Polytechnique, l'obligation de passer deux ans à la caserne avant d'acquérir dans les école^ spéciales les connaissances indispensable à l'officieri
Gomment pciise-t-on que, durant ces deux années d< caserne, les jeunes gens puissent ne pas oublier et leur habitude de travail mental, et une partie de leur science neuve ? Il faut ignorer tout de la pédagogie pour raisonner de la sorte. Après deux ans d'interruption, les élèves auront perdu le fruit de leurs études ; les prx)fesseurs des écoles seront obligés de réduire les programmes ; et le savoir des officiers sera diminué dans une très forte proportion. Or, c'est au moment où la science extrême des états-majors japonais met à rien la bravoure naïve des Russes que l'on propose d'amoindrir les capacités intellectuelles du commandement.
Bien au contraire, il importe, en notre temps, de fortifier le plus possible la psychologie stratégique des jeunes officiers, afin qu'ils composent une élite compacte dbntUes meilleurs pourront acquérir, dans l'Ecole de guerre, une préparation définitive à l'œuvre de diriger les armées et de déterminer le sort du pays. On parle des généraux formés sur les champs de bataille pendant la Révolution et l'Empire. Mais aujourd'hui les conditions diffèrent. De même que des troupes transportées en diligence et en charrettes, comme en 1806, n'arriveraient point à manoeuvrer utilement contre des divisions courant les voies ferrées, de même un officier possédant les seules expériences du combat engagé entre deux brigades ne saurait acquérir une coutume de raisonnement suffisante pour régler l'effort de cinquante ou dé cent mille hommes, de trois cent mille. Le général de Donnai le démontra parfaitement, au cours de ses ét^-ides sur l'intelligence de Bazaine. Ce malheureux avait su parfaitement conduire ses colonnes d'Algérie et ses régiments du Mexique ; mais, quand il fut indispensable de déployer cent cinquante mille hommes à
Borny, son incapacité lui parut trop évidente. Les défaites de Rezonville, de Gravelotte, et les blâmes à peine contenus de ses subordonnés le mirent en garde contre son incompétence. Inapte à vaincre, il n'osa plus quitter l'abri des forts de Metz. L'ignorance du général plus que la malice du traître livra notre force à l'ennemi.
L'exemple de Bazainc devrait avertir les dépulés euxmêmes. Entraver le développement normal de la mentalité stratégique chez nos futurs majors, c'est compromettre la défense nationale. C'est affaiblir notre puissance militaire, et par suite tenter l'appétit de voisins conquérants. Et pour quelle sotte revendication d'égalité ?
Voudra-t-on que le mécanicien, sous prétexte qu'il mène une locomotive, qu'il dirige un express, fasse, avant ses études à l'Ecole des Arts et Métiers, un stage de deux ans parmi les terrassiers, les aides-maçons, les coltineurs ? Ce ne serait pas moins juste, au point de vue égalitaire. Car enfin, il y a commandement dans l'action de manier la vitesse d'un train, de la ralentir, de la précipiter. Comment nos députés radicaux supportent-ils qu'un monsieur les entraîne sur une voie ferrée, les oblige à se tenir cois dans leur vi^agon, pendant la route, leur enjoigne de descendre à la station terminus, si ce chef, si cet officier de train n'a pas, au préalable, été le compagnon des coltineurs, des aides-maçons et des terrassiers ? De même, pourquoi souffrir que le sergent de ville arrête les voitures en levant son bâton, si les députés ne l'obligent point, par une loi, à faire, au préalable, un stage de deux ans parmi les cochers de fiacre ? Voici, près d'une maison qu'on répare, un ouvrier qui, la gaule en main, écarte les flâneurs ef les
oblige à changer la direction de leurs pas. Accepteronsnous désormais un tel ordre, s'il n'est pas avéré que cet homme a fait deux ans au moins le métier de flâneur ? On voit où entraîne la logique de l'égalité ainsi comprise.
Un homme commande ; un autre obéit. Ce n'est que la division du travail, dont le principe nécessaire fut démontré abondamment. Lorsque plusieurs personnes se livrent à un labeur coordonné, cette coordination exige l'ensemble parfait des efforts, donc l'unité de direction. Mais il n'y a pas, au propre, supériorité chez celui qui commande, infériorité chez celui qui obéit. Il y a entente, contrat, services réciproques. Un distributeur d'ordres n'a pas une valeur sociale plus grande qu'un distributeur de prospectus. Seule la rareté du savoir peut augmenter la valeur de l'un et diminuer la valeur de l'autre, mais uniquement à l'heure de ce travail. Chacun accomplit la besogne à laquelle il fut adapté par son instruction, par sa vigueur ou par son adresse. Irons-nous confier la direction de la locomotive au lampiste de la gare ? Non, parce qu'il n'a pas été préparé à la manœuvre de la machine. Ainsi, le caporal est inhabile à commander le bataillon, mais fort capable de mener où il convient sa patrouille.
Notre esprit est demeuré si monarchiste, en dépit des révolutions, que nous pensons toujours voir, dans le chef élu, le conquérant, le maître imposé par la victoire ancienne. Nous nous croyons toujours les esclaves du féodal. Nous ne nous habituons pas à notre nouvel état démocratique. Parce que longtemps nos chefs furent les barbares triomphant de la civilisation gallo-romaine, nous nous imaginons encore être asservis par eux. Nous ne nous accoutumons point à considérer le commande-
ment ainsi qu'un genre de travail indispensable et sans privilège pour celui contraint do l'exercer.
Un sous-lieutenant ne touche guère plus de salaires qu'un verrier ou qu'un mineur. Sa situation ne semble pas fort enviable. C'est un ouvrier tout aussi malmené par le sort que les autres. Sans plus d'argent, il lui faut paraître, tandis que le mineur et le verrier peuvent se vêtir à bon compte, loger au faubourg, manger à la gargote. Pourquoi jalouser cette fonction et la prétendre contraire à l'égalité républicaine ? Beaucoup de contremaîtres gagnent plus qu'un capitaine. Des centaines de cabaretiers socialistes empochent des bénéfices interdits aux chefs de bataillon et aux colonels. Que d'épiciers peuvent, de leur luxe, éclabousser les généraux dont les appointements sont dérisoires, si l'on calcule la nécessité d'entretenir brillamment les relations officielles, si l'on calcule aussi les études longues et pénibles affrontées pour être reçus à l'Ecole de guerre, pour rédiger des rapports et des mémoires utiles à la mobilisation possible.
L'égalité, telle que l'entendirent les philosophes du xviii® siècle, permet seulement à tous les citoyens l'accès des plus hautes fonctions, s'ils prouvent leur aptitude à les remplir. Jamais ce mot ne dut exprimer la confusion des capacités : c'eût été de la sottise pure. Celui-!;» est fou qui, ayant de bons muscles et un cerveau dépourvu de science, veut accomplir la besogne d'un enfant chétif où celle d'un philologue méticuleux. Voilà pourtant la thèse de nos parlementaires. Ils n'auront pas de cesse que le lampiste de gare ne dirige la locomotive et que le mécanicien ne récure les quinquets. Plus tard, ils légiféreront, afin que la charrue traîne les boeufs à leur tour, cl que les bœufs soient contraints de faire un stage
parmi les socs, en traçant le sillon avec leurs cornes et leurs sabots. On décrétera bien quelque jour, au nom de l'égalité, que les hommes auront à s'arranger pour devenir enceints et accoucher, avant de faire les amants. Ou bien l'égalité n'est qu'un mot.