CHAPITRE XXVII
Je connais un propriétaire qui, dans un quartier de Paris, possède tout un bloc de maisons. Les magasins furent loués très longtemps à ceux qui fournissent de denrées alimentaires les travailleurs. Aux petits patrons, les arrière-cours offraient des ateliers sonores. Mon homme touchait de fortes rentes, car l'industrie métallurgique prospérait qui dispensait les salaires aux ouvriers et les commandes aux artisans. Ceux-ci dépensaient dans les boutiques une paye importante. Lorsque le possesseur de ces immeubles commença de vieillir, il eut moins de goût pour satisfaire ses désirs de luxe. Une assez grave maladie le força d'abandonner ses joies coutumières, celles de la gourmandise et de la volupté. Quelques trimestres se succédèrent sans qu'il pût dilapider le produit des loyers échus. Les billets de banque s'entassaient au fond de ses tiroirs. Il pensa tirer de cet argent un bon revenu.
Quelles que fussent les offres alléchantes proposées
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par les fondateurs d'usines en France, par ceux qui veulent capter dans les turbines la force des cascades alpestres et pyrénéennes pour la transformer en énergie électrique, quelles que fussent les objurgations des savants qui découvrent, dans leurs laboratoires, les moyens soit de raffiner mieux le pétrole, soit d'obtenir l'alcool nécessaire aux moteurs en sublimant le vin en mévente, le capitaliste refusa de s'associer à leur génie créateur. Il se méfiait. Notre grand défaut national, la défiance, posséda son âme. Tout ce que nos talents nationaux inventent lui paraît chimérique cl fol. Il se fait vêtir à Londres. Il ne fume que du tabac d'Egypte. Sa table est couverte de sauces et de conserves yankees. Son automobile porte une marque allemande. Il achète la plupart de ses meubles chez les ébénistes anglosaxons. Ses chaussures proviennent de Chicago et sa bière de Munich. Il n'a de foi qu'en les boniments des commis-voyageurs étrangers. Ce qui naît on France, ce qu'engendre l'esprit latin lui semble d'abord médiocre et vil. A peine tolère-t-il que les pâtes d'Italie figurent dans ses potages et que le Xérès luise dans son verre à la fin du repas.
Imbu de ce snobisme, mon propriétaire résiste à toute suggestion de nos ingénieurs. Et. positif, froid, ironique, il les évince. Il a donc placé la forte somme en valeurs de tout repos. Loin de favoriser l'essor des idées neuves, il a renforcé des capitaux déjà ]>léthoriques. Puis, craignant les cambrioleurs et ses propres passions quelquefois ardentes, il a remis cette liasse de titres à une grande banque de Paris. Comme il n'est pas le seul, hélas ! à penser de la sorte, cette banque se trouve tenir dans ses caves des quantités considérables d'obligations. L'esprit de lucre aidant, les administra-
leurs s'ingénièrent à exploiter cette fortune en sommeil. Moyennant une légère rénuméralion, ils obtinrent de chaque dépositaire la promesse de laisser son argent dans leurs coffres-forts pendant une période assez longue. Sur la garantie de ces capitaux français, les administrateurs rassemblèrent des sommes, par divers moyens, et cherchèrent des emprunteurs solvables à qui prêter contre un gros intérêt.
Les établissements de crédit propres aux nations voisines acceptèrent ces conditions onéreuses. En Allemagne, surtout, les banquiers, soit directement, soit indirectement, se firent les débiteurs de notre richesse accumulée. Pourvus, ils ont, depuis vingt ans, collaboré avec les fondateurs d'usines à former cette admirable industrie nouvelle, devenue la rivale de l'industrie yankee sur tous les marchés du monde. Ainsi, toute cette force de production fut constituée avec les économies françaises. C'est l'épargne de nos propriétaires, de nos commerçants qui produit la multiplication et le succès des concurrents les plus redoutables pour nos industriels.
Mon ami propriétaire dut s'inquiéter il y a deux ans. Quelques-uns de ces locataires ne le payaient plus. Il attendit d'abord avec impatience et fraternité ; puis s'impatienta, d'autant que les quittances lui furent en plus grand nombre rapportées par le gérant. Bref, après quelques temporisations, les ménages d'artisans insolvables obéirent à la mise en demeure d'évacuer leurs logements, leurs ateliers. On se renseigna sur la cause de cette misère et de cet exode. Les trois gros industriels qui, jusqu'alors, avaient entretenu dans le quartier une vie laborieuse, restreignaient les commandes d'accessoires faites aux petits patrons, aux artisans. Ceuxci, dénués par le chômage, avaient quelque temps résisté
au mauvais sort. La crise se perpétuant, ils avaient connu la misère.
Bientôt les marchands chez qui la femme de l'artisan achetait ses aliments, son pétrole, son savon, son étolfe, s'aperçurent que leur clientèle diminuait. Les échéances devinrent très difficiles. Deux furent déclarés en faillite. Six autres, effrayés par l'exemple de cette catastrophe, liquidèrent et donnèrent congé sans avoir i)U vendre leur fonds.
Mon ami propriétaire attendit vainement que leurs boutiques, dûment réparées, tentassent des successeurs. Il dut se résigner à consentir des locations provisoires. On installa des déballages dans ses magasins. D'affreux gargotiers essayèrent inutilement d'attirer les consommateurs. Ils végétaient trois mois, un semestre, puis mettaient la clef sous la porte et déménageaient à la cloche de bois. Or, les ouvriers dés usines déclarèrent la grève parce que les directeurs choisissaient des femmes et des enfants à petits salaires pour accomplir les tâches des artisans disparus et même celles de certains manœuvres qu'on renvoya. A la délégation du Syndicat, les employeurs répondirent que les bénéfices étant amoindris par la concurrence allemande, il fallait, si l'on tenait à répartir les dividendes de l'action, causes de la cote en Bourse, diminuer les dépenses. De là, cet appel aux femmes et aux enfants. Le Syndicat n'acceptant point cette raison, la grève continua. Les ouvriers vécurent à crédit. Leurs fournisseurs, au bout de quinze jours, eurent de la peine à payer leurs traites. Ils demandèrent à leurs banquiers des renouvellements. Ceux-ci en accordèrent peu. Trois faillites furent inscrites au Tribunal de commerce. Trois boutiques furent vacantes.
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Le propriétaire de ces maisons dut vendre son automobile. Les douze mille francs que coûtait l'entretien du véhicule grevaient maintenant son budget. Ensuite, il abandonna son petit hôtel de la rue Ampère à sa fille et à son gendre, pour ne plus leur servir la rente promise, ce dont il se vit incapable. Il se retira dans sa campagne, non loin de Diepjje. La direction des usines, qui occupait la plupart des locataires, résolut d'arrêter les machines pour six mois, si les ouvriers refusaient la collaboration des femmes et des enfants. Sur cette menace, il y eut une reprise de la besogne. Mais l'irritation des travailleurs fut telle qu'ils accomplirent mal leurs lâches. La sévérité des contremaîtres intervint. Desamendes furent infligées tantôt à raison, tantôt à tort. L'injustice évidente de l'un des contremaîtres révolta tout le personnel qui réclama le renvoi. La direction, mal renseignée, ne voulut pas céder sur ce point de discipline. De nouveau la grève sévit.
Alors, ceux des ouvriers qu'accablaient les charges de famille et qui ne pouvaient se passer d'un salaire régulier, cherchèrent ailleurs dés places. Les mécaniciens, les ajusteurs en trouvèrent aisément, les uns dans d'autres quartiers, les autres en province, quelques-uns à l'étranger. Leurs logements furent abandonnés.
Vers ce temps-là mon propriétaire alla trouver les directeurs des usines et se lamenta. La situation était grave. Il démontra que ses revenus diminuaient d'un tiers. Il allégua la ruine du petit commerce. Il piia les chefs d'exploitation de céder aux travailleurs qui ne pouvaient plus payer leur terme depuis six mois. Ces messieurs lui montrèrent leurs chiffres. L'industrie allemande avait ravi la moitié de la clientèle européenne à son émule. Et pourquoi ? Parce que les capitalistes fran-
çais, refusant de subvenir aux besoins de l'industrie nationale, avaient offert leur argent, par l'entremise des banques dépositaires, à la concurrence germanique. Et voilà que les propriétaires de France se trouvaient fort lésés par leur propre ignorance des lois économiques, par leur imprévoyance.
Penaud et confus, mon ami se retira. Nécessairement, il dut imputer à sa défiance, à sa jalousie, à ses fâcheux calculs les pertes dont il souffrait. Aujourd'hui, trop tard, il s'efforce d'organiser une association de capitalistes destinée à soutenir l'industrie du pays contre les rivales. Et il se blâme quand il ouvre le journal, quand il y voit combien les grèves se multiplient, combien les cours des valeurs industrielles fléchissent. Il est le coupable. Il reconnaît son crime de trahison.