‹ La morale de la FranceChapitre 57 sur 60 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

La mort est folle. Aveuglément, elle cueille les meilleures vies pour des offrandes à la divinité des Lois- Inconnues. Un jour, elle marqua Léon Deschamps à l'heure de l'âge rigoureux et de l'énergie triomphante. De cette action, de cet esprit, elle faisait une chose, cettechose lourde et oblongue : un poids dans un cercueil de planches cirées que les hommes noirs emportent jusqu'au char funèbre, qu'ils enfournent à travers le catafalque, qu'ils laissent glisser, avec des cordes, au fond du tombeau. Morne protestation humaine, l'élite des penseurs, de poètes et d'artistes, que l'œuvre du défunt assembla, fut un cortège de deuil commentant la bêtisedu hasard, autour de la chapelle ardente, dans le Salon de peinture ouvert par la Société de la Plume aux talents nouveaux. Les élégances des figures plastiques veillèrent ainsi les derniers sommeils du maître en cette demeure de l'effort intelligent. Et c'était bien le contraste qu'il fallait à cet instant de glas. La vie glorieuse des

tableaux défiait, par raffirmation immortelle de l'art, les entreprises inutiles de la mort.

Léon Deschamps eut le mérite de coordonner les travaux de plusieurs générations. Dans sa revue La Plume, un éclectisme audacieux mais savant accueillait toutes les manifestations de l'âme contemporaine. A ce titre, et pour l'histoire, la série de ces tomes constituera le seul monument complet de l'indépendance spirituelle au cours de la période récente.

Le temple de la rue Bonaparte n'était pas un cénacl fermé par les soins d'émulcs jaloux. Le génie de la tradition gréco-latine y brillait au fronton des poèmes dont Jean Moréas nourrit notre longue fièvre admirative. En des épopées, des drames, et des strophes dont rien ne périra, Francis Viélé-Griffîn et Stuarl Merril rythme rent de sereines philosophies dues à la puissante énergie ■de leurs origines anglo-saxonnes. La fougue d'Adolphe Retté et l'élan de ses belles conceptions symboliques y vécurent intensément, tandis que les jeunes esprits de Saint-Georges, Bouhéiier et Maurice Leblond y propageaient dans une langue heureuse des théories naturalistes du xviii® siècle, y préparaient la renaissance de la vieille sensibilité française. Ces noms désignent des idées qui appartiennent à des groupes nombreux, éloquents, hardis, riches en personnalités originales et qui forment la meilleure élite du Paris mental.

L'œuvre de Léon Deschamps fut de rassembler ceforces, de les mettre en sympathie et concordance, laissant chacun libre d'agir au dehors, selon sa vertu propre. Si l'absurde mort n'avait interrompu sa tâche,- nous eu> sions bientôt connu une puissance analogue ^ celle de ces grandes corporations flamandes que Franz Hais. Rubens et Rembrandt éternisèrent en peignant les ph>

sionomies des protagonistes. De telles compagnies firent la grandeur des Hollandes. Les Sociétés fort anciennes de tir à l'arbalète unissaient de la môme façon les bourgeois de la cité, qu'elle fût wallonne, flamande ou batave. Les soins d'acquérir une expérience certaine en balistique n'accaparaient pas toutes les heures. Les ar- <îhers versifiaient, philosophaient à l'occasion de festins plantureux et très fréquents. L'un d'eux dessinait les figures rubicondes de la confrérie, ou certaines faces pâles à longs cheveux blonds, où les mâles allures de robustes quadragénaires. A la ville de Haarlem, Franz Hais légua la gloire des tableaux qui signifieront éternellement la vie de ces intelligents citadins, car ils firent de leur pays le premier sol de la liberté occidentale, au prix de luttes sanctifiées par le plus noble de leur sang. Pendant le xvii* siècle, les librairies d'Amsterdam, de Leyde, de La Haye, imprimèrent les vérités métaphysiques, morales et politiques interdites par l'Eglise et l'Etat chez les autres peuples.

Former les élites, les rendre compactes et puissantes, c'est accroître la patrie et l'humanité. J'ignore une œuvre supérieure dans le développement social. L'écri\ain n'existe que s'il exprime, scribe inconsciemment docile, l'idée de groupes ; le héros, que s'il se sacrifie pour leur espoir. Isolés, l'écrivain, le savant, le héros s'efforceraient en vain. Aux milieux qui les éduquèrent ils doivent talent, force et gloire, soit qu'ils aient reproduit littéralement la pensée commune, soit que cette pensée leur ait suggéré la thèse contraire. L'antithèse, c'est une imitation de la thèse intervertie.

Trente ans de République prêtent à la réflexion une matière expérimentale. Les sciences nouvelles de la sociologie, la psychologie des foules, commencent h

prouver de façon péremptoire. Ni les masses, généralemenl inertes ou naïvement sentimentales, ni les individus, presque toujours livrés aux appétits médiocres de leurs i)assions, ne servent la prospérité des Etats. Ceuxci s'accroissent par runi(|ue influence d'une élite. Elle est hiératique, guerrière, commerçante, financière, aristocratique ou savante, selon les nécessités immédiates des époques. Elle contrôle l'autorité souveraine, qui n'a besoin de liberté qu'aux phases de centralisation urgente. De tout temps, l'élite a mené le monde. Elle le mènera désormais avec plus d'évidence. Elle paraît l'organisme moteur des sociétés. On a noté maintes ressemblances entre les types de l'élite contemporaine et ceux des confréries anciennes peintes par les artistes flamands ou italiens des vieux siècles. Il suffit d'ouvrir les beaux volumes qu'écrivit M. Emile Michel sur Rembrandt et Rubens, pour saluer aux gravures des per sonnes de connaissance. Les gens de la Ronde de unit nous sont familier». Au lieu de pourpoints sombres et de cottes d'armes, au lieu de chaussés bouffantes, ils portent le veston et la culotte de sport, mais leur air semble i)areil. De mêmes plis tracent parmi la chair des visages le souvenir des mêmes souffrances, des mêmes efforts, des mêmes joies. Les barbes et les coiffures encadrent des mines scellant des préoccupations analogues. Pour différentes que soient leurs méthodes d'art. Rubens et Rembrandt restituent, dans maints portraits, la vie sensuelle ou mentale du temps présent : et cela justifie notre goût de leurs œuvres. Nous comprenons très clairement les ûmes qu'ils nous offrent révélées par les sceaux des visages. Les femmes nues que le dessin de Rubens cerne et anime satisfont notre désir de vérité précise qui préfère le frisson de la vie réelle, parût-il

en laideur, à l'imagination de forces chimériques ou rares, parussent-elles en beauté. Du moins, jugeonsnous belles deux manifestations de la sincérité créatrice : l'observation exacte et le choix.

Rembrandt peint d'abord la lumière. Les formes y sont des accidents qui favorisent les jeux de son éclat. La Présentation au Temple, chef de l'œuvre entier peut-être, montre excellemment cela, si l'on considère la toile même, à La Haye, ou si l'on examine une bonne reproduction, celle, par exemple, des livres d'art édités par Hachette. De là naquit tout l'impressionnisme moderîie subordonnant les objets et les personnages aux influences colorées du plein air restituant à la lumière sa souveraineté, malgré les habitudes qui éduquèrent l'œil et l'obligèrent à distinguer l'illusion des formes.

Le peintre de la Ronde de nuit, du Syndicat des Drapiers, le portraitiste des corporations reçut de ces élites l'enseignement de sa recherche. La leçon d'anatomie explique tout le secret de l'influence qu'une compagnie doctorale exerça sur l'artiste apte à rechercher avec science le mécanisme de nos sensations. Les eauxfortes désignent mieux encore les prétentions de l'étudiant de Leyde. Dans ce xvii** siècle où Pascal reconstitua la géométrie d'Euclide avec des barres et des ronds,, il s'agissait, pour Rembrandt, de reconstituer l'impression de la lumière telle qu'elle fut primitivement accueillie par la rétine de l'homme, avant les longues séries d'atavismes dont la leçon instruisait le cerveau, à priori, comme disaient les philosophes. L'anthropoïde percevait, l'enfant perçoit la nature comme la représentent Rembrandt ou Monet. tandis que l'être éduqué la perçoit à la manière de Van Dyck, de Memling, de Raphaël du Titien.

Plus vioiix que Rcmbianflt. Rubens compléta son âme auprès des élites italiennes. Il ne subit nullemenf les préoccupations savantes du Nord. Il appartient encoi à la Renaissance, à la dévotion sensuelle de la formr. au culte de la couleur. Il dessine d'abord, il enlumin<' ensuite. La lumière habille la forme. Son art demeunméridional en dépit de modèles septentrionaux.

Influences absolument contraires de différentes élit*sur deux peintres de même race, à peu près contemporains et tous deux maîtres ; car le Portrait d'Hélène Forment et la Kermesse, qu*on peut admirer au Louvre, comptent parmi les vingt toiles de premier ordre du» aux grandes époques de l'art.

Le rôle des élites corporatives dans la formation du génie national est le facteur important, et non le sentiment populaire qui vit des idées supérieures déformées par sa conception simpliste. L'histoire des Hollandes en impose les meilleurs exemples. Notre Michelet, éciivant les annales de la France, comprit à merveille cette vérité sociologique lorsqu'il décrivit, dans le plus beau chapitre de notre littérature, la vie des chaudronniers et des tisserands wallons, à propos de leur alliance avec Louis XI et de leur lutte commune contre le despotisnn' de la maison de Bourgogne.

Aux rues des villes hollandaises, belges et flamandes, quand le peuple sort de ses usines et de ses bureaux, l'orgueil de cette suprématie le rend brutal envers qui lui semble étranger. Une Anglaise, vêtue selon des élégau ces inopinées, pour lui, est immédiatement assaillie par les rires et les gestes comiques de la foule. Butors el méchants, les Bataves dévisagent, critiquent à aoIx haute, toisent insolemment. L'étranger pressenti leuisemble ridicule, tout à fait inférieur, arrogant de fouler

leurs trottoirs. Que le tramway soit prêt au départ, un dimanche, la masse des promeneurs se rue à l'assaut clo la plate-forme. Les poings s'abattent, les coups sonnent. La bousculade devient immédiatement bagarre. Mufles blêmes, mâchoires en avant, coudes en dehors et qui percent, ils se battent, hurlent, triomphent. Il faul parcourir, un jour de fête, les rues d'Amsterdam. Un<^ populace terrible, farouche, braille, insulte, danse comme dans toutes les kermesses de Steen, de Téniers, de Rubens, la pipe en bouche. Les voitures ne peuvent fendre cette foule hostile. Les personnes de l'aristocratie sortent peu, évitent les lieux publics et vivent enfermées dans les clubs, tant le contact avec le peuple lui paraît dangereux. Rien de cette politesse familière aux Latins qui rend la flânerie charmante sur nos boulevards, où le chemineau et le dandy usent d'égards réciproques. Et je ne parle point du bas peuple hollandais, mais dos commis, des comptables, de la classe moyenne.

Un peuple tel sera toujours l'adversaire redoutable. Les Anglais l'apprirent au Transvaal. La certaine impéritie de leurs généraux dompta péniblement la rage boër d'indépendance. J'ignore ce que l'on enseigne à Wolvvich. Il semblait alors que pas un chef de l'armée britannique n'eût ouvert les ouvrages de vulgarisation relatifs à la grande lutte des armées européennes, aux événements de 1870. Leurs états-majors ne surent pas s'éclairer. La marche sur la Tugela fut guidée par une série d'erreurs enfantines. La brigade anglaise, arrangée comme les soldats de plomb d'un collégien, donna le plus niaisement du monde dans une embuscade d'artillerie. Six mois tous les tacticiens d'Albion furent cernés dans leurs camps par une milice de rustres mal décidés à l'offensive, mais qui connaissaient du moins les él<'

ments do ]a manœuvre en corps d'armée elles règles de l'échiquier de guerre.

Ce petit peuple, instruit par les traditions de ses élites corporatives, tint en échec plusieurs années deux cent cinquante mille soldats de la Grande-Bretagne, et lui coûta six milliards. Depuis, les consolidés anglais ont baissé de sept points.

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