CHAPITRE XXXI
Près de moLirir, rapportent les gazettes d'outre-- Océan, deux Américains préparèrent leurs funérailles. L'un régla les détails de la cérémonie, fil entrer le pasteur, les chantres, les deuillants jusque sa chambre d'agonie, puis assista. On accomplit le service mortuaire devant ses derniers regards. Le suprême psaume terminé, il tourna la tête vers la ruelle et trépassa, content de la belle ordonnance, de la tenue exemplaire des invités, en accord avec les convenances et les prescriptions religieuses. L'autre commanda les violons et le festin pour ses amis, détermina le lieu du banquet champêtre en son parc, lança des communications, dénombra ce qu'il faudrait de volailles, de moutons, de fruits, d'œufs et de boissfMi aux convives. Il fit parer. parfumer la maison, creuser la fosse au milieu d'un pari erre exquisement fleuri, mourut entre ces préliminaires d'une allégresse qui continua devant sa tombe.
Je préfère le sentiment de celui-ci, car nous gardons lie la njort une idée ridicule et barbare. La science nous
30i LA MORALE DE LA FRANCE
enseigne que la vie ne cesse jamais. A peine le cœur finit-il de battre, des milliers d'ôtrcs se développent en nous, pullulent, se répandent, luttent, s'absorbent, (loviennent gaz, germes et ferments, revêtent mille tra- \ cstissemenls divers qui se mêlent aux essences de la nature, la complètent. Chaque organisme, si minuscule (jii'il soit, accueillant des sensations, vivant d'instincts assouvis ou réprimés, subit la loi de plaisir et douleur. 11 est donc par là même pourvu d'une conscience rudimentaire mais proportionnelle au total de son existence propre. Le désir de s'assimiler une nourriture atomique peut valoir à tel bacille des passions violentes identiques à celles de nos plus géniaux ambitieux s'il s'agit de conquérir cette nourriture avant les autres affamés de l'espèce. Aussi bien que l'homme, le vibrion ramène à sa mesure propre l'univers. Les religions firent de Dieu vm vieillard à barbe blanche, comptable de nos péchés et de nos vertus, qui paye d'un billet de concert angélique ou d'un mandat d'arrêt infernal le bon et le mauvais dévot. En Europe, des populations entières estiment encore cette conception et traitent d'athée celui qui définit Dieu l'Ensemble des Forces connues et inconnues. On peut donc supposer que le microbe ramène pareillement aux limites de sa logique la version du monde. Et cette logique, comme la nôtre, aussi péniblement que la nôtre, induit, déduit, croit, raisonne, doute.
La vie ne cesse pas à la mort. Elle change simplement de mesure. Elle devient divisible. Nous troquons une existence contre une infinité d'existences, aussi chargées de douleurs et de joies que la présente. Oui s'imagine trouver le î-epos par le suicide commet une très grossière erreur
Voilà pour le corps, pour la matière.
Mais, d'autre part, l'essentiel de nous, ce sont nos idées, ou, si l'on veut, nos sentiments, lesquels déguisent des instincts invétérés, des coutumes spirituelles transmises par l'atavisme, des idées savantes obscurcies par le vulgaire, des philosophies atrophiées, objectivées. L'idéal de l'humanité fraternelle, de la patrie triomphante, de l'amélioration politique, de la science accrue, tout espoir collectif de victoire et de progrès, reposant sur l'amour mutuel des hommes, voire des époux et des amants, cela forme le principal de la vie. Lorsque nous jugeons notre peine trop grande pour gagner le pain, notre haine envers les dispensateurs de l'aise rencontre d'autres haines pareilles qui se groupent, se proposent un idéal de meilleur sort et tachent de le réaliser, soit au moyen de la politique, soit au moyen d'efforts individuels mis en commun. Les amants que contrarie, au seuil de la passion libre, la doctrine religieuse et légale, se révoltent, veulent d'autres mœurs, construisent un idéal de volupté affranchie. Autrefois, les malheureux imaginaient le meilleur sort au ciel et devenaient les fanatiques voulant contraindre le monde à désirer leur salut. Ces idées générales : amour, socialité, mysticité, constituent, pour la plupart des gens, le principal de l'existence. La défense des intérêts personnels et la ruse qui les aide ne sont que des modes de la solidarité. Celle-ci recherche le meilleur. Ce vœur du meilleur, quelle que soit son apparence, héroïque ou égoïste, devient, au total des individualités, la vie.
Celte vie-là, non plus, ne cesse à la mort de noire organisme spécial. "L'espoir du triomphe relatif par la richesse, la victoire, le génie, l'amour, subsiste lel quo
306 I A MORALE DK I.A FRANCE
nous l'enseignons à nos proches. Il subsiste en no:> enfants. Les amis le propagent de conversation en cou vcrsation. La famille le transmet avec l'héritage et h atavismes consanguins. L'idée de Fullon ne mourut paavec lui, ni celle de Danton, ni celle de Laplace, ni celhde Newton. Voilà plus d'un siècle qu'elles se magnifient. L'idée de Fulton s'appelle l'industrie à vapeur, celle de Danton, la République, celle de Laplace et de îVe\\ton. la science actuelle.
Les idées vivent plus longtemps que les races. Nous n'existons tous, cependant, que par elles. Nous sommes leurs bouches qui les expriment, leurs yeux qui observent afin de les agrandir, leurs gestes qui agissent afin de les renforcer. Venons-nous à disparaître, les idées se perpétuent et s'accroissent. Mieux encore. Le martyr meurt, les soldats sont exterminés parce qu'une idée se croyant meilleure voulait vaincre celle du martyr et des soldats. Or, voici que l'idée vaincue conquiert ses vainqueurs. Dans notre histoire occidentale, cela se prouve depuis vingt siècles. Abattue par tous les barbares de l'Orient et du Septentrion, l'idée grécolatine et chrétienne régit ses triomphateurs, s'installe dans leurs organes,. Le Code Justinien règle les différends germains et anglo-saxons, outre les conflits latins, lequel des révolutions couvent : car le faible ap{>arent peut être le fort réel.
Ce qu'on nomme la matière ne meurt pas. Ce qu'on nomme l'idée ne meurt pas. Quoi donc meurt de nous ? Ces deux états normaux de notre individu persistent. Où est l'anéantissement ?
L'Américain résigné à finir sa phase d'humanité eut raison de commander les danses et le festin. Toute nouveauté n'est-elle p»s un plaisir ? Sa curiosité prête
à se satisfaire se pouvait réjouir. Elle invita les meilleurs amis. S'il fut lecteur philosophe et savant, il espéra, dépouillé de la chair divisible, pénétrer dans la conscience totale de l'idée connue seulement jusqu'alors, par ce qu'il en exprimait, humble organe, au gré de ses appétits obscurs. Ayant été le phonographe et la machine, il put espérer devenir l'être pensant qui dictait le son, inspirait le geste de l'instrument. « Rien ne se perd, rien ne se crée, » prouvent toutes les philosophies. La conscience personnelle n'échappe point à ces lois. Elle devient la conscience de l'Idée, seule force digne d'être considérée comme une.
Après la mort, on doit s'introduire en une existence plus divisée de l'état matériel, en une existence plus totalisée de l'état mental. Mais voici le ciel et l'enfer ! Ceux qui, par la pratique forcenée de l'intelligence, do l'héroïsme ou de l'amour, accrurent la mise spirituelle, parviendront en la vie de l'Idée, munis d'excellentes affinités qui la leur feront mieux concevoir, qui leur permettront d'en mieux jouir. Ceux qui, par le souci de l'instinct, auront accru la mise des appétits matériels, jouiront négativement, aveugles, de la totalisation mentale, tandis que leur énergie trouvera son expansion dans la divisibilité de l'état matériel. Ils s'éperdront dan> l'obscurité des métamorphoses embryonnaires.
Selon les simples avis de la morale courante, habituons-nous donc à chérir les idées, à négliger la suprématie des instincts. De nos sentiments tirons la mentalité raisonnable qu'ils dissimulent. Le cœur ment toujours, si la raison ne transparaît en lui.
Vers l'époque de la première socialité, quand la horde humaine traversait la steppe et la forêt, chassant la proie, évitant le fauve, si l'un dos ancêtres succom-
bait, une force connue, une force qui avait vaincu des périls, rejoint le gibier, écarté l'ennemi, une force utile était détruite. La peur des dangers à courir sans l'aide de ce frère épouvantait l'inquiétude unanime. Des lamentations, des cris émouvaient l'air. Les faibles que protégeait le défunt allaient devenir les victimes de leurs adversaires ; les enfants, les femmes allaient subir un autre maître. La douleur était véritable. Elle insultait au destin hostile. La horde pleurait, sincèrement, parce que, de cette mort, le péril était accru pour tous.
Après l'association, des hordes en tribus, on ne regretta plus que les hercules exterminateurs de fauves, et les vieillards dont la science acquise remplaçait les enseignements des prêtres, des livres.
Aujourd'hui, ces raisons naïves de craindre nous délaissèrent. Il faut qu'une très longue affection ait allié deux êtres, pour que la peine ne soit pas feinte.
En famille, la cohabitation, le besoin, l'assistance qui lie tacitement les époux, les parents, et la descendance, leurs habitudes entretiennent une connaissance parfaite du semblable. Alors, nous nous apitoyons sur les défunts à cause des, plaisirs qu'ils ne goûteront point : sur nous-mêmes, à cause d'une aide pratique ou moralqu'ils ne nous prêteront pas. Mais il faut qu'il y ait eu entre le mort et le vif une alliance sûre, éprouvée. Sinon, le fds lui-même, longtemps séparé du père ou de la mère, apprend leur fin sans émoi. Quant au reste des hommes, leur chagrin se résume par une brèvr exclamation qui s'adresse à la fragilité générale do l'existence.
Aussi, toutes ces pompes des funérailles, ce respect de la mort, valent-ils un mensonge inutile. Pourquoi
déranger nos amis de leurs affaires, de leurs plaisirs, afin qu'ils suivent, en bavardant à voix basse, le char du cadavre, afin qu'ils se travestissent en noir ? A quoi sert ce dérangement ? Que prouve-t-il ? Le contraire de l'affliction. Chacun reconnaît là ses amis. On renoue des liaisons. On se raconte de bonnes histoires. On se salue. On mesure le degré des situations acquises ou perdues. On revoit une ancienne maîtresse vieillie. Les intrigants se font présenter. Les miséreux sollicitent. Les habiles amorcent une affaire. Rien ne marque mieux le mensonge de la douleur. A peine peut-on s'apercevoir du cercueil bousculé par les croque-morts, et que le portail noir de l'église avale. Cette attitude est un outrage au défunt, si la peine doit être manifeste.
Et pour la seule personne du cortège, fils, époux, mère, que ce deuil navre réellement, c'est l'heure atroce. Il convient de heurter son désespoir à toutes ces indifférences fardées de tristesse au moment de la poignée de main. Les gens défilent, solennels, grotesques, enluminés, bavards, décqnts, poseurs, affectant l'effusion : cabotins divers. Cependant, il vous faut voir celui que vous aimiez vêtu de cette caisse lourde qu'on hisse, qu'on tire, qu'on porte, qu'on dépose, et qui répand une •odeur nauséabonde. Quelques chants salariés d'une façon scandaleuse ; un prêtre qui marmonne pour Targent ; un char dont chaque tour de roue enrichit le décorateur funèbre ; des passants ennuyés du salut obligatoire ; la cloche du cimetière ; du vent aux cyprès qui frissonnent ; la puanteur plus forte de la décomposition cadavéreuse ; un trou. Le cercueil grince dans les cordes. On crie : « Oh î hisse ! » On enfouit. Ça y est. Les fossoyeurs essuient leur front.
C'est dégoûtant, non solennel ou triste. Cérémonie
310 LA MORALi; DE LA FRANCE
répugnante, mensongère, faite d'outrages à toute peu sée noble,
L'Américain obligea ses amis à de la sincérité. Il eut raison. Pour bâcler l'affaire, saluer l'importance des gens, écouter le solliciteur, se rappeler au souvenir du grand personage, toutes occupations d'enterrement, le banquet ne vaut-il pas mieux que la mascarade de la douleur ? La réunion est un dernier service rendu par le défunt à son entourage. L'heure de cette utile potinière ne doit pas être morose, puisque la mort n'afflige sérieusement personne des invités.
Ouant au désolé réel, il ne souhaite que la solitude où s'évoqueront les images de l'être chéri. Il voudrait qu'on l'écarté de cette boîte ignoble, de ces draperies lugubres, qu'on enlève mystérieusement la nuit, sans affluence inutile de faux pleureurs, la chair du mort. La consolation est de se souvenir. Pourquoi l'obsession de la pourriture, du cortège ? Un billet de part ne suffitil pas à provoquer l'exclamation usuelle des tiers et à les instruire de cette fin ?
Si le temps vient d'être sincère, commençons par le vouloir à ces occasions-là. Dérobons à l'outrage des gens le corps de qui nous aimâmes. Qu'on l'emporte, la nuit, sans parade, sans mensonges de deuil, en un tombeau lointain. '
Nous, cependant, tâchons de réfléchir congrûment à la transformation nécessaire. Ne la considérons point trop mal.
Si elle restitue notre conscience au total de l'Idée, peut-être la mort marque-t-elle la nubililé de l'esprit.