CHAPITRE XXX
Emue par le délaissement où s'étiolent les jeunes filleg ^ans dot, une lectrice m'invite à défendre la cause des ménages volontairement stériles qui jouiraient de toufe J'aise avec un budget modeste si nul enfant ne survei)alt pour mordre au gâteau conjugal. Cette sorte de meurtre préalable à la vie façonnée du germe ne semble point choquer ma correspondante. Avec désinvolture, ello subordonne l'intérêt de la nation qui lui vaut les avaï^tages d'une vie civilisée, c'est-à-dire multipliée, aux întilrêts, moins importants, du couple amoureux.
Mille fois offerte et contredite, cette thèse renaît (Bj^nstamment de ses diverses solutions, comme le phénix de ses cendres. C'est que Ton aimerait avoir, sur le sujet, une certitude morale ou immorale. L'homme ne ^^ contente pas de suivre son avantage brutalement. Tout de même il sent, de manière obscure, que si des générations aïeules luttèrent, souffrirent, créèrent pendant mille et mille années pour que Tesprit de l'humanité
s'acciûl jusqu'à la rendre en partie maîtresse des éléments, ces ancêtres n'accomplirent pas l'énorme tâche afin seulement que deux petits époux s'aiment dans un logis enguirlandé par le luxe de pacotille, sans croire à l'avenir miraculeux de la pensée dont la gent humaine est l'organisme producteur.
Or, le génie d'invention est la résultante de très nombreuses idées mises en contact, en conflit et, par celte lutte, fortifiées. La population des grandes villes enferme des élites initiatrices, parce que l'agglomération des cerveaux nécessite l'abondance des propos actifs et divers dans les tavernes, les salons, les temples, les universités, les théâtres, les bibliothèques. L'adolescent qu'instruisirent les livres d'une bourgade est attiré dans les capitales. Son intelligence, il le pressent, deviendra fertile si les rencontres de vigueurs pareilles la fécondent par la discussion, le scepticisme et l'enthousiasme. Ces facultés indispensables à l'évolution des races sr forment au milieu de beaucoup de vies rassemblées. Ainsi l'énergie électrique dépend de la quantité d'éléments casés dans la pile. L'esprit créateur d'une nation, en notre époque de travail intense, s'augmente parallèlement à sa population, à ses rivalités, à ses concur rences. Les quatre-vingts millions de Yankees, lo soixante-quinze millions d'Allemands manifestent le meilleur du génie industriel et commercial qui caractérise l'ère du xx® siècle, comme jadis les innombrables millions de Chinois et d'Hindous suscitèrent les plus délicats des arts, les plus nobles des morales, les plus lyriques des poèmes.
Voilà pourquoi le premier devoir social, c'est de favoriser la vie. Voilà pourquoi les crimes suprêmes sont le meurtre, le suicide et l'avortement, puisque nous
Ôloiis, par CCS divers moyens, à notre évolution les cliances de son mouvement, de son énergie, de sa pensée (|ui modifie l'univers ou l'approprie aux besoins de nos descendants.
Du reste, la société ne se constitua que dans le but de mieux favoriser la vie. L'indigène d'Australie. passe toutes les heuies dans les angoisses de la faim à poursuivre un gibier agile que le boomerang atteint rarement et que remplace souvent, dans l'estomac du chasseur, un peu de terre mâchée. Mais les moins heureux < l'entre nous trouvent à la porte des fermes toujours un morceau de pain et une vieille veste, dans la grange un abri et une paillasse. Veulent-ils travailler ? Le sommeil paisible dans un logis chaud, les aliments variés, les habits confortables, les plaisirs des villes illuminées, les li(iueurs délicieuses, les récits des journaux, les prestiges des cirques et des théâtres, récompensent l'effort. Dans les campagnes, la sécurité du laboureur lui permet les longs espoirs. Mais, pour conquérir ces avantages, il a fallu la cohésion progressive de la famille, de la horde, de la tribu, l'organisation du matriarcat, puis du patriarcat, l'établissement de la coutume, puis de la loi, qui protégea le faible contre la brute, dans l'intérieur du camp, qui diminua les querelles meurtrières, en assulant la paisible jouissance de l'épouse et du butin. La loi sut défendre ces biens matériels et moraux. Réglementant l'obligation de combattre les envahisseurs, elle honora la prolifîcation, cause des batailles gagnées, des champs défrichés, des villes édifiées, des arts révélateurs. Et pour récompense, le père de famille eut, dans le monde antique, tous les pouvoirs religieux.
Hygiène des sociétés, la morale ne peut (jue réprou- \cv ce qui détruit leur force future. L'existence d'un
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peuple ne se limite point à l'existence brève d'une géji ration. C'est un égoïsme n;iïr d'oublier les sacrifices que s'imposèrent les aïeux en faveur de notre aise prr'*sente, de renier leur testament, maître de nos vies, detinées avant tout à préparer la magnificence des temj'futurs.
Donc, la stérilité volontaire est un crime. Ne le nions pas. Elle l'est d'autant mieux aujourd'hui que l'Etat recueille les enfants, sur le désir des mères. Un jeune ménage qui s'estime trop démuni pour élever sa progéniture peut la confier à la République. On alléguera les soins insuffisants des nourrices désignées par l'Assistance et la mortalité des poupons remis en leurs bras mercenaires Mais ce sont là des malheurs qui disparaîtront lorsque les amis de M. Piot s'occuperont vraiment de l'idée autour do laquelle ils bavardent. A tout prendre, et si considérable que paraisse cette mortalité, un quart des mioches survit. Ce quart-là, c'est, dan^ l'avenir social, une foule de producteurs, une élite d'émulés, un groupe do talents aptes à former le génie créateur d'une époque peut-être.
Puisque licence nous appartient de transférer à l'Administration les devoirs de la maternité, de la paternité, il ne subsiste pas de motif pour fonder des unions st* l'iles. Jeunes filles sans dot, mariez-vous ; enfantez ; cl puis, si vous n'acceptez pas la dure obligation de consacrer votre existence aux petits, donnez-les à la patrie. Elle éduquera les plus a igoureux. Ils lui vaudront do la puissance.
Il importe de réagir contre l'individualisme qui nous perd. Chaque jour, la biologie nous enseigne que l'individu n'existe pas hors des contingences ambiantes. Noaïeux, l'air, le climat, l'eau de notre boisson natale, lo
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décor du pays où notre esprit s'éveilla, les accidents e\ les événements qui nous affectèrent, les conditions de îa métamorphose économique, politique et morale, le contact avec tel éducateur, tels amis, telle amante, tel amant, voilà quelques-uns des mille facteurs composant noire être variable.
Nous pensons avec des idées bien anciennes, nous exprimons les avis de notre entourage, nous aspirons à certaines félicités que rendirent désirables, par contraste, nos malheurs particuliers, ceux de notre condition, de notre santé, de nos appétits, toutes choses déterminées en dehors de notre vouloir. Aucun de nous n'existe, sinon comme le, résultat provisoire et la cause momentanée de Tout.
En conséquence, il devient logique de traiter notre \ie comme une œuvre de collaboration à la synthèse sociale. Sauvegardons notre personne. Examinons ses goûts qui sont dictés par les lois encore obscures de l'évolution générale. Mais ne séparons jamais notre être spirituellement du milieu qui le produisit afin de l'utiliser au bénéfice de l'avenir. C'est là, me semblet-il, le principe de la nouvelle morale : soyons solidaires.
Or, il apparaît bien que l'humanité est l'appareil à penser de la planète. Sur le corps de la Terre, nous fonctionnons comme cellules cérébrales. Notre devoir consiste donc simplement à persévérer le mieux dans notre être, en mullipiant les vigueurs de l'Esprit. Et -c'est le deuxième principe de la nouvelle morale : soyons savants.
La science n^éclôt et ne progresse que si les vies s'agglomèrent en grand nombre. Plus il se formera de ces agglomérations, plus le talent et le génie seront engen-
drés. Donc, favorisons la vie. Et c'est le troisième principe : soyons créateurs.
Notre pessimisme affirme que le malheur gâche les minutes. Beaucoup se refusent à l'œuvre de paternité parce qu'ils estiment coupable de livrer aux misères de la lutte un enfant chétif et dépourvu. Raisonnement assez juste d'apparence. Mais il faut concevoir que notre religion se doit à la société, point à l'individu. Tant pis s'il souffre. L'œuvre commune exige l'appoif de cette douleur. Et nous n'avons pas le droit de soustraire cet élément d'évolution à la planète en gésine de beauté. Les théodicées phéniciennes exprimèrent cette vérité par le terrible symbole du sacrifice humain, par l'offrande d'enfants égorgés à tous les Baals et à tous les Molochs, personnifications des Forces naturelles.
Notre orgueil reste médiocre. En général, il se borne à l'exaltation de notre importance individuelle. C'est bien petit. Grandissons-nous à la mesure de notre corporation, de notre patrie, de notre science, de nos o? poirs. Oublions davantage les brèves douleurs, les br» plaisirs que nous sommes nominalement, pour fixer notre attention sur ce que nous fûmes, il y a vingt mille ans, dans la caverne de nos pères velus, et sur ce que nous serons dans vingt mille ans, maîtres des airs et des fluides, comme les dieux que rêvèrent les mythologies. Grandissons-nous.
C'est la bonne façon de se résigner plus fièrement. Admettons que nos joies et nos peines sont celles de la planète même, qu'elles procèdent des lois d'action et de réaction nécessaires à la connaissance, de notre personne, des choses. La magnificence de cette conception est la seule consolatrice efficace.
J'avais, un jour, conseillé aux jeunes gens d'ap-
prendre réconomie politique pour devenir de bons employés de commerce. L'un m'avertit de sa déception. Ayant fait ces études, il n'avait pas trouvé l'accueil attendu chez les patrons de qui l'avarice avait choisi de petits ignorants qu'on peut mal payer, bousculer, manier à loisir. Le chef de maison redoute dans le collaborateur instruit un rival, en tout cas, un commis exigeant. Je crois que le cas de mon correspondant est le rare. Sans doute la malchance lui échut. Et puis, si pénible que cela semble, il faut bien se résoudre, en ce temps de concurrence, à recevoir de maigres émoluments d'abord. Les qualités acquises par l'instruction ne tardent guère à convaincre, à séduire. Les jeunes ingénieurs yankees acceptent de travailler à l'étau dans les usines. On les voit accomplir, les mains gantées, la besogne de l'ajusteur et du forgeron, cela pendant plusieurs années, avant de conquérir les privilèges et les tâches spéciales de leur grade réel. En pays latin, nous manquons trop de cette fierté qui rend noble tout ce qu'elle entreprend. Aux Etats-Unis, un grand nombre d'ouvriers en pantalon de serge sont pourvus de ce savoir. Ils ne prétendent point à mieux pour cela. Seulement, ils jouissent de leur intelligence érudite en façonnant la matière. Ils raisonnent sur les causes et les conséquences lointaines de leur acte social. Ils se remercient de cette pensée qui leur rend le labeur aimable en dépit des injustices si lentes à s'amender.
Quant aux jeunes filles sans dot, de qui le destin nous occupe, elles peuvent à leur gré conquérir des charmes aussi prestigieux que ceux de l'argent. Dans le milieu parisien où je fréquente, la moitié des épouses, pour le moins, se marièrent pauvres avec des hommes riches ou vaillamment résolus à travailler beaucoup pour
gagner beaucoup. Seulement, elles surent faire de leur corps et de leur esprit des manières de chefs-d'œuvre. Ceux qui s'unirent avec elles se promirent d'avoir aussi devant les yeux perpétuellement de la grâce, de l'enjouement, de l'élégance, et près des oreilles, du savoir, de la subtilité, de l'ironie, de la bonté perspicace. Cela parut appréciable comme de grosses dots, pour le moins. Et ce monde-là vit sans malheurs excessifs. Jeunes filles, constituez votre dot avec le goût des arts, Ae la distinction et de l'indulgence. Apprenez, dan« les musées, à devenir belles comme les statues, e|, dans les bibliothèques, à devenir amusantes comme le» livres. Evitez le faux luxe à bas prix, la hideur des modes au rabais. Habillez-vous comme la sainte Vierge, avec des voiles et des draperies simples qui ne déforment pas les prestiges de vos lignes. Et l'on vous aimera pour vous-mêmes. Et puis, ne soyez pas trop difficiles dans le choix du fiancé.
Les deux jeunes filles d'un gr^nd esthète anglais, homme presque opulent, élurent pour maris deux jeunes ouvriers. Ainsi voulurent-elles montrer au monde quelle mission incombait à l'épouse capable d'apporter dans la vie du travailleur les consolations des arts et de la politesse raffinée. Cet exemple est un des plus vénérables que l'âme du xix® siècle ait donnés aux temps futurs. Imitez, jeunes filles, cette grandeur des deux Anglaises. Bourgeoises, allez vers ce travailleur pour animer sa vie, pour la parer. Il ne réclamera point la dot que veut la cupidité de votre caste. Et il \ous aimera dans une commune noblesse d'existence.