MONSIEUR VICTOR BROCHARD
Membre de l'Inslilut
Hommage respectueux et reconnaissant.
Li MORALE DE LA RAISON TIIÉORIOUE
PRÉFACE
En intiluiant ce livre la Morale de la raison Ihéorique, nous avons voulu éviter toute équivoque sur le but que nous nous sommes proposé en l'écrivant et, dès le titre de Touvrage, faire acte de la plus entière sincérité.
Nous n'avons nullement, en elïet, la prétention de répondre ici à la question suivante : « Qu'est-ce que les hommes doivent penser sur la morale et que doivent-ils faire dune façon absolue ? » Nous désirons simplement essayer, dans la mesure de nos forces, d'éclairer celle-ci : « Qu'est-ce que doit être la morale pour pouvoir se réclamer de la raison théorique ? » Autrement dit : « Qu'estce que les hommes doivent penser sur la morale et que doiventils faire, s'ils veulent prendre pour guide unique de leurs croyances et de leurs actes, les principes de la raison théorique; s'ils décident que ce que l'expérience et le raisonnement persuadent est bien l'expression de ce qui existe, et que ce qui est contraire à l'une et à l'autre doit être considéré comme injustifiable ? »
C'est dire que notre livre n'est, à nos propres yeux, qu'un ouvrage hypothétique. Il s'adresse à ceux qui ont confiance dans la puissance métaphysique de leur esprit et à ceux-là seuls.
Chesson. i
LA MORAXH DE LA RAISON TIILORIQUE
Il ne visti h persuader que ceux qui croient indispensable d'établir les bases d'une morale rationnelle ; ceux pour qui, contrairement Il l'opinion des philosophes qui admettent des évidences morales, il n'y a pas d'évidence valable en dehors des évidences logiques.
Et, sans doute, nous aurions préféré faire une œuvre plus décisive. Mais, il est nécessaire de l'avouer, au point oij est parvenue la réllexion philosophique, un esprit entièrement sincère doit se reconnaître incapable de prouver tout ce qu'il faudrait avoir démontré pour être sûr de posséder une solution délinitive du problème moral.
C'est ce qui résulte de l'étude des termes dans lesquels ce problème se présente.
Le problème moral s'impose d'une façon irrésislible à qui constate, à la fois, l'existence très générale du sens moral dans riiumanité et la diversité des modes de conduite que ce sens moral approuve et réprouve.
Les hommes ont, pour la ]>lupart, une conscience. Presque tous, avant d'agir, semblent trouver en eux certaines résistances et certains encouragements, qui tantôt les détournent des actes qu'ils sont disposés à accomplir et tantôt lesy portent. Presque tous, après avoir agi, pandssent ressentir soit une satisfaction d'eux-mêmes, irraisonnée et involontaire, (pii les force à s'approuver et àsestimer pour ce qu'ils ont fait, ([uand ils ont obéi ci leur sens moral, soit, au contraire, un mécontentement et un mépris douloureux de leur [jropre moi, (juand ils n'ont pas tenu com|)te de ses suggestions. De là vient, chez la plu[)art des hommes, la disposition qu'ils ont à traduire sous formes d'ordres, '« d'impératifs catégoriques », ce qu'ils sentent ainsi bon ou mauvais sans savoir pourquoi. El, comme aucun individu ne comprendrait qu'il eût un
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devoir si les autres n'en avaient pas un comme lui, de là vient que chacun généralise son sentiment et déclare universellement bon ou mauvais ce qu'il sent personnellement bien ou mal. C'est ainsi que se développe chez les individus la conviction qu'il existe un bien, un mal, un devoir absolus, et que ce bien, ce mal et ce devoir sont précisément ceux que leur propre sens moral leur fait connaître. Conviction enracinée au cœur de presque tous les hommes et au nom de laquelle ils se louent et se blâment : ils se récompensent et ils se punissent les uns les autres.
Par malheur, si les hommes sont, en général, d'accord pour affirmer qu'il y a un devoir, ils ne le sont plus pour dire quel est le devoir. Tn philosophe a pu écrire un volume intitulé : rÉvôluiion lie la Morale (1); et, que l'on considère l'humanité dans son développement au cours du temps, ou dans son expansion à travers Tespace, on est également stupéfait de la prodigieuse dilVérence qui sépare ou même oppose les sentiments moraux chez les individus.
Suit-on l'histoire de 1 humanité dans son évolution au cours du temps? Les coutumes des époques barbares, les institutions pri- TTîitives, les religions antiques, la nature des actes que racontent avec un ton d'approbation ou sans étonnement les premiers conteurs et les premiers poètes connus, tout prouve que le sens moral s'est singulièrement transformé. Le cannibalisme, puis l'asservissement et la mutilation des vaincus, le pillage, les sacrifices humains, l'esclavage de la femme et des enfants, le concubinage, ont paru des actes non seulement naturels, mais recommandables à la plupart des populations primitives. Même il n'est pas besoiu de remonter très haut dans l'histoire de l'humanité pour constater les variations du sens moral. Le servage, la traite des nègres ont mis des siècles à disparaître. La torture, comme instrument
(i) Lélourncau, VÉvolulion de la Morale. Paris. L. Bataille ot 0% 189^.
d'instruction judiciaire et dans les exécutions capitales, a été employée sans soulever l'indignalion jusqu'au seuil du xix'- siècle. Le sentiment public sur la valeur morale de la propriété, de l'instruction, sur la nature de l'État, et sur les rapports qu'il doit soutenir avec les individus, sur les relations normales el morales entre peuples à l'état de paix et à l'état de guerre est encore aujourd'hui tout à fait chancelant. Et l'on peut dire, sans être taxé d'exagération, que, dans l'Europe actuelle, qui se pré • tend civilisée, la plupart des individus n'estiment encore vraiment que la fortune, la naissance ou la force [i).
Compare-ton, d'autre part, les sentiments qu'éprouvent les diverses races humaines actuellement existantes à propos du bien et du mal? La diversité de ce qu'elles louent et condamnent est plus étonnante encore. Les idées admises, sanctionnées par la conscience publique et même par la loi, sur la pudeur, le meurtre, le respect des femmes, des enfants, sur la justice, la bonté, sur toutes les questions que pose la morale sont soit ignorées, soit méprisées des trois quarts de l'humanité. Inutile de rapporter ici les faits innombrables qui le prouvent surabondamment ; ils sont aujourd'hui très connus (2). Ni les populations anthropophages du Centre de l'Afrique, ni les habitants des îles Fidji, ni les Esquimaux, ni les Hindous n'attachent la même importance que nous aux mêmes actes de la vie. Pascal avait raison quand il écrivait : « Le larcin, l'inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses (3). » L'ethnologie contemporaine a prouvé qu'au début du xx« siècle il en est encore
ainsi.
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(i) Cf. Herbert Spencer, Jus//ce, traduction Caslelol(Guiilaumin, 1898]. Létourneau, op. cil. '"^- If
(2) Cf. Létourneau, l'Évolution de la Morale; en particulier : les cliapitres sur la Morale bestiale et la Morale sauvage.
(3) Pascal, Pensées, éd. Brunschwicg, section V, 29'|.
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Comment donc éviter, devant le spectacle des contradictions que présentent les sentiments humains, d'être ébranlé dans les convictions morales que l'on a ? D'autres hommes que moi croient en toute sincérité que ce qu'ils sentent bien ou mal est le bien ou le mal absolu, comme je le crois moi même. Puisque nous sommes en désacord, s'ils ont raison, j'ai tort, et si j'ai raison, ils ont tort. Rien, d'ailleurs, ne me démontre d'une façon immédiate que j'aie raison plutôt qu'eux. Et si je sens vivement ce que je sens, les autres ne senteût pas moins vivement ce qu'ils sentent. Oue vaut donc mon sens moral ? Que vaut-il dans sa matière? J'ai peut-être tort de sentir ce que je sens à propos du bien et du mal ; quand j'obéis à ma conscience, je cède peut-être à un préjugé sans valeur. Je suis peut-être atteint de dilïormité morale. Que vaut-il dans sa forme même ? Qui sait s'il y a une façon normale et morale de vivre? Est-il bien sûr que tous les hommes soient convaincus qu'il en existe une? Et, quand ils le penseraient tous, ne pourraient-ils pas être tous les jouets delà même illusion ? Ce ne serait pas la seule erreur commune à laquelle l'humanité serait sujette. N'en est-ce pas une dont tous les hommes sont les victimes que celle de l'extériorité des qualités secondes des corps? — Questions fatales, qui s'imposent à l'esprit. Questions cruelles, qui donnent le vertige.
Ce sont ces questions qui, groupées, fournissent les termes exacts dans lesquels se pose le problème moral proprement dit : Y at-il un bien et un mal ? S'il y a un bien et un mal, quels sont-ils ?
Si tel est le problème central de l'Éthique, un grand nombre des écrivains qui traitent de questions relatives à la morale le laissent évidemment tout à fait de côté.
Ce n'est pas s'en occuper que d'affirmer, sans même essayer de le prouver, qu'il existe une loi morale, laquelle s'impose soi-disant
à nous, que de donner de cette prétendue loi monde arbitraire une formule elle-même plus ou moins arbitraire, que d'analyser ensuite le contenu de cette formule pour en extraire déduclivement tout un système de devoirs, enfin que d'examiner ce que doit être Thomme, étant donné que, par hypothèse, cette loi morale s'impose à lui. Procéderde cette façon-la, c'est peut-être faire une confession philosophique ; ce n'est pas faire œuvre de philosophe ; car, c'est ériger son propre sentiment moral en loi absolue sans se demander un seul instantsi cesentiinent n'est pas un préjugé; c'est, par suite, élever une constiniction systématique qui peutéire fort belle, mais dont l'unique défaut est de manquer de toute espèce de fondement. C'est raisonner en logicien sur une morale arbitraire. Ce n'est pas chercher en toute sincérité quelle est la façon rationnelle et raisonnable de se conduire dans la vie (f).
Ce n'est pas s'en occuper davantage que d'étudier, après avoir défini plus ou moins empiriquement les faits d'un caractère moral, comment les phénomènes qui s'y rapportent se développent, se transforment et évoluent dans la société (^2). Et, sans doute, une lâche de ce genre est d'un intérêt considérable. Mais l'avoir menée à bien, ce n'est pas avoir éclairé le moins du monde celui qui se demande : « Comment dois-je vivre?.) Car il ne résulte nullement de ce que les sentiments moraux se développent et se modifient suivant certaines lois, qu'il faille vivre selon leurs suggestions ou les mépriser. Une étude sociologique des choses morales est une étude très importante. ^Fais elle ne saurait, en aucun cas, être considérée comme capable de fournir par elle-même unesolutlon du problème moral proprement dit (3).
(i) Ce dt''faut est celui d'un grand nombre des ouvrages écrits sons l'inspiration de la philos(»i)hie morale de Kanl. Cf. Nietzsche, la Généaloyie de la morale. Aurore.
(2) Cf. Durkheim, la Division du travail ftorial. Prrfare (Paris, F. Alcan).
(3) M. Durkheim fait remaniuer que, à supposer que l homme veuille vivre, <« une
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(Juels sont donc les écrivains qui s'occupent vraiment du problème moral ? 11 ne faut pas se le dissimuler ; ce sont ceux-là seuls qui l'abordent en métaphysiciens. Faire une analyse des sentiments moraux les plus répandus dans 1 humanité, c'est établir un fait : la façon dont les hommes sentent généralement en matière de morale. Faire une étude du développement des sentiments dits moraux dans le monde, c'est découvrir une série d'autres faits : une partie de l'histoire de l'humanité et des lois suivant lesquelles elle se transforme. Or le problème moral n'est pas un problème de fait ; c'est unproblème de droit. Pour le résoudre, il faut contrôler les sentiments moraux dans leur forme et dans leur fond. Il faut se demander : les raisons pour lesquelles rhomme doit concevoir qu'il est dans le monde sont-elles ou ne sont elles pas de nature à justifier ceux des hommes qui se croient un devoir et qui lui obéissent? Bref, il faut se poser un problème métaphysique. j,
C'est pour ce motif que nous ne voulons présenter les conclusions de notre livre que sous une forme hypothélique.
Supposons que la raison humaine ait réussi à prouver, à l'aide d'expériences qui lui paraissent concluantes et de raisonnements (|ui lui semblent indiscutables, que l'homme occupe dans le monde une situation telle qu'il doit avoir ou n'avoir pas confiance en son sentiment moral. Assurément elle sera tentée alors desedéclarer définitivement satisfaite et de conclure que ce sentiment a telle ou telle valeur. Mais, en le faisant, n'outrepassera-
opération très simple •> transforme immédiatement les lois qu'étahlil ce qu'il appelle « la science de la morale » en « règles impératives de conduite » (Préface, p. v). Mais il reste justement à prouver qu il est raisonnable* de la part <le lliomme de vouloir vivre et de vouloir vivre en acceptant les conditions de la vie au lieu de chercher à les moditier. Or, au fond, c est là tout le problème moral.
t-elle pas son droit ? Cela dépend, évidemment, de l'idée qu'elle doit se faire de sa propre portée. Si, en effet, la raison est en droit de penser que ce qui lui apparaît comme indiscutable est l'expression de ce qui existe, elle sera en droit de penser également que ce qu'elle ne peut éviter de considérer comme la situation de l'homme dans le monde est bien sa situation réelle, et que, par conséquent, en connaissant cette situation, elle connaît la vraie valeur du sentiment moral. Mais, si la raison est obligée de douter de la valeur métaphysique des propositions qui lui paraissent prouvées, si elle est forcée d'avouer que l'intelligible et l'indiscutable peuvent fort bien n'être pas semblables à l'être, alors, elle ne saura pas ce que vaudront ses conclusions. Elle devra se dire que ce qui lui parait être la situation réelle de rhomme dans le monde peut fort bien n'en être que la situation possible. Elle devra, par conséquent, juger que ce qui lui paraît être la valeur vraie du sentiment moral peut fort bien n'en être que la valeur possible. Elle devra donc, après comme avant l'examen qu'elle aura fait, conserver un doute sur la valeur exacte de ce sentiment. »
Or il y a des philosophes qui ont pensé, il y en a qui pensent encoreque les conclusionsdela raison théoriquesontprofondément suspectes. Ceux là se sont fait soit des arguments sceptiques, soit des arguments criticistes contrela valeur des propositions en apparence le plus solidement établies par la raison spéculative, un rempart derrière lequel ils ont élevé l'édifice d'une morale de pure foi.
Telle est l'attitude de Pascal, lorsque, fort de l'argumentation sceptique de Montaigne, il nie que la raison puisse jamais nous faire rien connaître de certain, il proclame qu'elle pourrait bien n'être qu'une vieille coutume (1), il déclare que rien n'est si con-
(i) Pascal, Pensées y éd. Brunschwicg, section II, vp^fi.
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forme à la raison que le désaveu de la raison (1), il place au dessus d'elle, en affirmant que les principes se sentent et les propositions se concluent (^2), les raisons du cœur que la raison ne connaîtpas (3). Telle est l'attitude de M. Secrétan (/,), lorsque, armé de toute l'œuvre spéculative de la philosophie critique, il n'hésite pas à proclamer l'existence « d'évidences morales )> (5) auxquelles il convient de sacrifier les évidences logiques, si elles sont en désaccord entre elles, et il écrit la page suivante qui est un chef-d'œuvre de franchise philosophique : « A nos yeux, l'obligation est certaine ; pour l'intellectualisme, elle ne l'est pas. 11 invoque le droit absolu de la pensée de tout analyser, de tout dissoudre sans s'arrêter devant cpioi que ce soit. Naus, au contraire, nous nous couvrons du respect pour ce qui paraît respectable avant toute analyse et plus vénérable encore après l'investigation. Nous prétendons qu'il y a quelque chose d'absolument intime et sacré dans le devoir; nous estimons que l'être moral na pas le droit de mettre en doute la sainteté du devoir. Nous ne voulons pas qu'on lasse évanouir le devoir. 11 y a là, suivant nous, une certitude immédiate d'un ordre spécifique et supérieur. L'intellectualisme ne saurait nous déloger de cette forteresse. // ne peut qu'en appeler à certains préjugés comme nous en appelons peut être à des préjugés contraires ; mais il ne nous réfutera pas plus que nous ne saurions le réfuter; les deux positions sont imprenables (6). »
Telle est l'attitude de tous ceux qui, plus ou moins inconsciemment, proclament la primauté du sentiment sur la réflexion abstraite et scientifique, et se déclarent prêts à sacrifier toutes les évi-
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(i) Ibid.y section IV, 272.
(2) Jbid., section IV, 282.
(3) Ibid.y section IV, 277.
(4) SccrtMan se réclame d'ailleurs de Pascal, le Principe de la 3/ora/e,p. 89.
(5) Secrétiii, lOid., p. 5y.
(6) Idem, Ibid., p. l35.
dences rationnelles et logiques à une Iradilioii morale qu'ils veulent conserver coûte que coûte parce qu'ilsy croient fortement. Évidemment, pour ceux qui ont pris un tel parti, liiittrètde la tâche que nous avousentreprisenepeutmanquer d ètretrrs faible, pour ne pas dire nul. A quoi bon réllécbir sur les princi|)es qui devraient être ceux dune morale digne de porter le nom de morale de la raison thtorique, si les évidences théoriques sont négligeables auprix des certitudes « sensiblesau cœur > (1). In tel travail ne peut être qu'un jeu d'esprit, une jonglerie de mots et de raisonnements. Surtout, il doit être jugé méprisable s'il n'aboutit pas à une justification même aveugle des sentiments admis sur le devoir et des idées de la morale courante.
Or, évidemment aussi, M. Secrétan dit une vérité incontestable lorsqu'il aflirme (|ue la thèse qu'il soutient est irréfutable ; et tout philosophe sincère avouera que la forteresse où il s'est réfugié est, comme il le dit, imprenable. Nous n'avons aucunement l'intention de nous étendre ici sur les arguments soit des sceptiques, soit des criticistes. Mais deux choses sont dune évidence immédiate. Nul ne découvrira jamais une marque de la vérité capable de confondre un scepli(iue. Nul ne démontrera jamais à un criticiste conséquent que l intelligible, ce dont l'esprit humain ne peut arriver à douter, se confond avec l'être et est autre chose que ce qui s'impose à l'esprit parce qu'il est fait comme il l'est. Nul ne saurait, en effet, par la raison, établir d'une façon péremptoire quelle est l'exacte valeur de la raison.
Il est, par conséquent, et il sera toujours possible d'opposer avec un air de victoire, à toute morale qui se présentera avec la garantie de la raison théorique, une morale diiîérente fondée, au mépris de tout raisonnement, sur ce qu'on appellera des « évidences morales » ; de rejeter ce qu'établit le rationalisme au nom
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de ce que le cœur sent ; de faire reposer l'éthique tout entière sur un argument comme celui-ci : « Je trouve en moi le sentiment de l'obligation. Je rougirais d'en suspecter l'autorité (i). »
C'est pour reconnaître la vérité de ces propositions que nous ne voulons pas présenter comme définitive et absolue une conception de la vie que nous considérons comme rationnelle, parce qu'il nous semble que l'expérience et le raisonnement s'accordent pour l'imposer. Nous n'ignorons pas qu'en abordant l'élude de ce que devrait être une morale pour pouvoir être appelée la morale de la raison théorique, nous laissons derrière nous trop de pro blêmes non résolus pour avoir la prétention d'établir des conclusions auxquelles personne ne puisse échapper. Nous savons que celui qui ne veut croire que sa raison théorique peut être accusé de faire en elle un acte de foi sentimental tout à fait analogue à celui que fait quiconque refuse d'en tenir compte, au nom d'une idée morale à la certitude de laquelle il est prêt à sacrifier toutes les évidences logiques. Nous avouons très volontiers qu'aujourd'hui encore on peut, en adoptant soitl'attitude de Pascal, soit celle de M. Secrétan, sauvegarder une foi morale quelconque contre toutes les objections de la scienceet de la réflexion rationnelle. Et, comme nous avons voulu faire un livre de bonne foi, nous tenons aie déclarer formellement dès la première page pour: éviter tout malentendu.
Seulement, si nous croyons nécessaire de reconnaître les droits h l'existence des morales de pur sentiment, nous pensons qu'il ne l'est pas moins de faire les deux remarques suivantes.
D'abord, ceux qui se jettent dans une foi morale au mépris des conclusions de la raison spéculative, ou, tout au moins, en sepas-
(i) Seciélan, IbiiL, p. 119.
^1) SccnHan, Ibiil,, p. 127.
sant de son approbation, ne doivent pas oublier que la morale telle qu'ils la présentent nest rien moins que rationnelle. Un philosophe pourra toujours, sans sexposer à aucune objection décisive prendre le parti de préférer son sentiment à sa raison et de proclamer la faiblesse de celle-ci au nom de la force de celui-là. Alais il faudra, pour que son attitude soit légitime, qu'il ait conscience de ce qu'il fait au moment où il le fera. Il faudra qu'il ne crée pas une équivoque en abusant du nom de raison pour appeler son sentiment la raison pratique. La foi se passe de la raison et est en droit de la mépriser. Encore faut-il quelle ait le courage, quand elle le fait, de ne pas se donner pour un edet de cette raison même qu'elle méprise.
Ensuite, ceux qui nient la valeur de la raison théorique et se réfugient dans le sentiment, doivent logiquement s'interdire tout raisonnement destiné à prouver que le sentiment qu'ils éprouvent est préférable à celui des autres. Quiconque formule une preuve admet implicitement que la raison théorique a une valeur, qu'il faut la croire, que l'intelligible et le démontré ne sont pas indi/Térents. Or quiconque croit en sa raison, doit croire en elle jusqu'au bout et lui obéir. On peut critiquer la raison théorique, vouloir vivre en dehors d'elle et n'écouter systématiquement que les fameuses raisons du cœur de Pascal, Ju risque d'être la dupe de ses habitudes et de ses préjugés. Mais on doit alors s'interdire de rien chercher à démontrer et éviter en toute circonstance de faire appel au raisonnement. A toute objection, on peut alors répondre : « credo quia absurdum » et l'on peut cracher sur la raison du haut de sa folie. Mais on doit résumer la morale tout entière dans cette proposition unique : « Vis selon ton sentiment », proposition qui justiiie à la fois le chrétien et le fétichiste, le sentimental et le rationaliste intransigeant, saint Vincent de Paul et les habitants des îles Fidji, bref, tous ceux qui font ce qu'ils font sans aucun remords, quoi qu'ils fassent.
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En somme, et ce sera la conclusion dernière de ce livre, il y a aujourd'hui, et il y aura vraisemblablement toujours, en morale deux attitudes possibles et défendables : l'attitude de ceux qui mettront, au nom de ce qu'ils appelleront des évidences morales, les croyances qui leur sont chères, et qui ne sont, peut-être, que le fruit de leur instinct ou de leur éducation traditionnelle, au-dessus des réllexions de la raison théorique et qui n'accorderont leur confiance à celle-ci qu'autant qu'elle justifiera celles-là; l'attitude de ceux qui mettront la raison théorique au-dessus de toute chose, et qui se déclareront prêts à sacrifier tous ceux de leurs instincts et de leurs sentiments qui ne s'accorderont pas avec elle. — C'est pour ces derniers seuls que nous écrivons. Quant aux autres, nous admirons très volontiers la générosité de leur cœur. Nous reconnaissons du reste que, comme le dit M. Secrétan, u leur position est imprenable ». Car l'irralionalisme moral, lorsqu'il estconscient de lui même, ne saurait être discuté rationnellement. Nous n'en croyons pas moins indispensable, si l'on veut établir une morale philosophique, d'examiner ce que devrait être la morale pour pouvoir se réclamer de la raison théorique.