PART DE LA MORALE DANS LA COMÉDIE DE MOLIÈRE
(( Quel eal l'écrivain qui honore le plus mon règne? — Sire, c'est Molière, » avait répondu Boileau à Louis XIY avec la justesse de jugement qui fait son suprême mérite aux yeux des amis des lettres. Deux siècles de postérité , deux des siècles les plus polis , les plus littéraires , et aussi les plus critiques , ont confirmé cet arrêt du Législateur du Parnasse. Molière est, avec La Fontaine, l'écrivain du grand siècle demeuré le plus populaire (1). Malgré tant de changements de langage , de mœurs et d'idées , il semble destiné à vivre toujours jeune parmi les Français ,
(1) Sur rinfluence et la popularité de Motiére, non-seulement en France , mais en Europe , voir A. Legrelle , Holberg eonHdéré comme imitateur de Molière , diap. I, I.
ainsi qu'Homère parmi les Grecs. Cest un des hommes rares dont Finallérable figure reste debout au milieu des générations qui disparaissent , comme les sommets neigeux qui brillent encore d'un pur éclat quand les hauteurs moindres sont déjà dans l'ombre. Son génie ^ avec celui de quelques Grecs illustres, est une des plus éclatantes personnifications de r esprit humain; et il a pour nous le mérite attrayant d'être un des types les plus purs de F esprit français (1).
Mais y si consacrée que soit une gloire , nous n'admirons point aujourd'hui sur parole et par tradition. Nous prenons plaisir à déconstruire pièce par pièce l'édifice des célébrités anciennes. Nous prétendons n'adopter que des opinions libres et raisonnées, absolument indépendantes de toutes les opinions antérieures. Nul temps n'a produit plus de livres critiques ; et quand notre critique s'applique à des œuvres si solidement belles qu'elle ne peut espérer d'y trouver à mordre^ elle ne se tient pas pour inutile : elle veut alors se rendre un compte exact de ces chefe-d'œuvre ; après les avoir reconnus inattaquables et s'être assurée qu'ils sont de tout point dignes d'admiration , elle prétend étudier en quoi et par quoi ils le sont : et elle n'est point satisfaite tant qu'elle n'a point démêlé les divers éléments dont se constitue ce tout rare et complexe, le beau.
Il ne nous suffit plus, comme aux premiers spec-
(i) D. Nisard, Histoire de la lÀttérature française ^ liv. I » chap. i, l%d, i,5.
tatears de Molière , qu'une comédie nous charme par la vérité des caractères, Fhabileté de l'intrigue et l'agrément du langage : nous voulons savoir quel esprit secret l'anime, quel but invisible aux yeux vulgaires s'est proposé l'auteur, au nom de quels principes latents il a fait parler et agir les personnages qui s'agitent devant nous. Sans doute, le sujet de la pièce est heureux , les caractères sont d'un comique irrésistible , le dialogue est d'une vivacité naturelle , le style d'une pureté hardie : tout cela fait un plaisir extrême. Mais est-ce tout ? Quand les derniers applaudissements s'éteignent avec les lumières, est-ce assez d'avoir ri? Et lui, quand, après la pièce, l'auteur dépouillait le costume de l'acteur, le pourpoint troué d'Harpagon ou l'habit vert d'Alceslej était-ce assez pour lui, que cette franche gaieté dont il avait enivré le parterre, et s'en allait-il content quand on avait ri ?
Le célèbre précepte d'Horace, utile dulci^ est une utopie. Les arts ont pour but de phire : être utile , instruire, moraliser, sont choses accessoires qui peuvent manquer dans les œuvres d'art sans qu'elles perdent pour cela rien de leur valeur artistique (1). La morale est une règle précise qui s'impose au nom d'une autorité supérieure et s'enseigne par des leçons
(1) « Mon esprit se refuse à convenir que Ton doive condamner un écrivain poar avoir songé seulement à noas amuser et à nous intéresser, ni qu*on puisse exiger que tous, partout et toujours , se considèrent comme ayant diarge d*ftow,
i PâKt de la morale
spéciales 9 non une théorie variable et facile qu'on puisse insinuer aux hommes sous différentes formes plus ou moins agréables ^ comme ces médicaments anxers que l'on cache dans des gâteaux.
Les drames y tragiques ou comiques , sont au suprême degré des œuvres d'art. Les auteurs dramatiques poursuivent le beau dans la représentation du cœur humain^ comme les sculpteurs dans celle du corps. Ils cherchent à plaire par l'émotion, et le degré d'émotion qu'ils excitent est pour eux la mesure du succès (1). Leurs œuvres ne sont pas souvent immorales, parce que l'immoralité n'est pas souvent propre à exciter une émotion qui plaise. On peut même dire en général que l'ensemble en doit être morale ainsi que vraisemblable^ à cause de la mystérieuse intimité qui unit le vraiy le beau et le bien , et fait de leur réunion la condition normale et habituelle du plaisir. Mais ceux qui veulent voir dans les œuvres dramatiques vraiment belles des intentions morales, prêtent presque toujours aux auteurs une pensée qu'ils n'ont point eue.
Pour la comédie, qui, dit-on, castigat ridendo mores , il faut reconnaître qu'elle corrige bien peu de
obligés de nous moraliser. » Catien- Arnoult, Répofise au remerdment de M. Gustave ^Hugues (Académie des jeux Floraux , 1866).
(1) C*estropinion de Molière : c Je voudrois bien savoir si la grande règle de toutes les règles n*est pas de plaire , et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin, b La Critique de V Ecole des Femmes, se. vu. — En fait , la sculpture , la peinture , la musique , les Vénus , les Erigone , les Léda , les partitions les plus vantées , n*ont d'autre but que de plaire ^ même au risque de corrompre.
DANS LÀ COMÉDIE DE MOLIÈRE. g
choses (1). Ce n'est pas aux Aristophane ou aux Ménandre que les Athéniens durent ce qu'ils conservèrent d'héroïsme et de droiture ; et personne n'oserait souhaiter que les Français eussent pour tout caté* chisme de morale le théâtre de Molière.
On peut à première vue douter que le but de la comédie soit purement artistique. D'abord , si elle n'a pas d'intentton morale^ elle a certainement une influence sensible sur les mœurs. Ensuite ^ plusieurs auteurs^ et Molière lui-même, ont été obligés de mettre en avant l'utilité morale, pour assurer le succès de leurs pièces, pour les défendre contre une critique hostile, ou même pour en obtenir la représentation (2). Enfin , il est impossible qu'un homme d'un grand esprit, un profond observateur de l'humanité, n'ait point des principes qui percent dans ses œuvres , et ne tire point continuellement une espèce de morale de l'observation pénétrante qui est la source vive où puise son génie. Mais une influence incontestable, un prétexte plausible, des principes inspirateurs, ne doivent point être confondus avec un but avoué.
Le but de la comédie est de faire rire : voilà la vérité. Quand Molière a écrit les Femmes savantes , le Misanthrope ^ même le Tartuffe , il songeait à nous divertir, et ne se proposait pas de faire un sermon
(1) Voir M. Raynaud , Les Médecins au temps de Molière , chap. VIL
(2) Voir les Placets au sujet du Tartuffe et la Préface de la môme pièce, v^
sur les planches. L'idée que le théâtre doive être une école de mœurs n'a jamais été que le rêve irréalisé de ceux qui n'y ont rien produit de remarquable^ et qui ont cru suppléer à TinsufOsance du talent par la moralité de l'intention (1).
Enfin, pour ruiner cette théorie, qui a eu pourtant des partisans estimables (^) , ne suffît-il pas de poser cette question : Par où est-ce que la comédie frappe les vices ? — Par le ridicule. Si donc sa morale n'a point d'autre sanction, on peut dire que c'est une morale immorale y puisqu'elle est appuyée uniquement sur l'amour-propre , un des vices quB les vrais moralistes cherchent d'abord à extirper. Y a-t-il grand fond à faire sur un homme qui n'est vertueux que par la crainte d'être moqué?
La théorie de fart pour l'art est vraie chez les
(1) Voir la Préface des Deux Sœurs de M. E. de Girardin.
(2) On ne dte ici que ceux qui ont parlé de Molière à ce point de vue. Dès 1696, Perrault , dans Les Hommes illustres qui ont paru en France pendant le dixseptième siècle , disait en parlant des comédies de Molière : « On peut dire quelles furent d*une grande utilité pour bien des gens. » — De Gailhava, De VArt de la Comédie , liv. II , chap. xun , Du but moral : « Molière travaille à rendre les hommes plus agréables dans la société. — Molière instruit Thomme dans plusieurs arts, ou contribue du moins à leurs progrès. -— Molière fait ses efforts pour rendre les hommes plus heureux. — Molière s*applique à rendre les hommes meilleurs. » — Laharpe, Cours de Littérature, II* partie, liv. I, chap. vi, section 1 : «( Molière est certainement le premier des philosophes moralistes... Ses comédies bien lues pourraient suppléer à Texpérience, etc. » — Auger, Discours préliminaire aux Œuvres de Molière (1819) : « Le but de la comédie est de corriger, son moyen est de faire rire. » — Goldoni, Molière, act. 1, se. vi, et act. IV, se. X : <i Molière est un sage... Grand homme, qui a reçu du ciel le don puissant de corriger les vices et les ridicules , et qui , habile à emmieller les bords du vase , nous mène à la vertu par le plaisir même. »
grands artistes. On va à la comédie pour s'amuser : — et vraiment oui^ Molière sWallait content quand on avait ri.
Que Molière ait quelquefois prétendu que ses comédies avaient un but moral (1) y soit par nécessité, soit par une de ces illusions communes aux auteurs, qui sont facilement entraînés à s'exagérer la portée de leurs œuvres , soit plutôt par une réflexion après coup sur l'influence morale qu'elles pouvaient avoir (2) , il n'est pas moins vrai qu'il se faisait une opinion plus modeste de ce que peut être la bonne comédie au point de vue de la morale : « J'avoue , dit-il , qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter que le théâtre ; et si l'on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut y il est certain que la comédie en doit être , et je ne trouve point mauvais qu'elle soit condamnée
(1) « Si remploi de la comédie est de corriger les vices des hommes , je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés... Nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction... lUen ne reprond mieui la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts... La comédie n'est autre chose qu'un poëme ingénieux , qui par des leçons agréables reprend les défauts des hommes.. v On doit approuver les pièces de théâtre où Ton verra régner Yinstniction et Thonnéteté. » (Préface du Tartuffe.) « Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant..., j'avois eu la pensée que je nerendrois pas un petit service à tous les honnêtes gens, etc. » {Premier placet sur le Tartuffe.) Il est à remarquer qu'on ne trouve que là , dans tout Molière , l'idée que la comédie puisse avoir un but moral.
(2) Peut-être aurait-on trouvé des idées de ce genre dans les Remarques que Molière comptait donner un jour sur ses pièces , comme il le dit dans la Préface des Fâcheux,
avec le reste. Mais supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement ^ je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie (1). »
Innocent , c'est trop dire : mais est-ce là le langage d'un homme qui veut enseigner la morale ?
S'il avait «eu l'intention d'enseigner quelque chose, il faudrait lui reprocher d'avoir dissimulé son enseignement avec tant d'habileté , qu'il y a telles de ses pièces où les critiques n'ont pas su se mettre d'accord pour deviner son opinion , comme le Misanthrope , par exemple , objet de tant d'interprétations , de louanges, de blâmes et même d'anathèmes (2).
Quand on veut instruire, on ne cache pas sa doctrine sous des voiles si brillants et si impénétrables. Il y a un plus grand nombre de ses pièces où , avec toute la bonne volonté du monde , on ne peut trouver d'autre intention que l'intention formelle de faire rire , mais de ce rire convulsif qui prenait Nicole ^ à la vue de M. Jourdain en habit de marquis (3) , et secouait encore son ombre aux enfers (4). Qui pré-
(1) Préface du Tartuffe. — « Il ne me soucie guère que le tliéâtre soit une succursale du temple ou une annexe de Fécole, et , sans lui donner une mission si haute , je me contente de le trouver un lieu commode pour y passer agréablement quelques bonnes heures d'un temps bien perdu , sans remords ni regrets. » Catien- Amou]t,i{épon8e au remerctmeni de M. Gustave d'Hugues (Académie des jeux Floraux f 1866).
(2) Voir plus loin, chap. III, p. 43.
(3) Le Bourgeois gentilhomme , act. I , se. i. (i) Brécourt , U Ombre de Molière , se. ix.
tendra jamais découvrir un but moral à YAmphitryoH' ou au Malade imaginaire ^ a moins que dans celui-ci Molière n'ait voulu instruire rhumanité du danger de prendre trop de remèdes, et lui prêcher dans celui-là les joies de l'adultère (1)? Pour d'autres pièces, comme P Avare (2) ou le Festin de Pierre (3) , ne faudrait-il pas avouer que le sublime talent déployé par l'auteur était vraiment superflu pour développer le lieu commun que l'avarice est un vice honteux, et que les débauchés font souvent une mauvaise fin ?
D'ailleurs, les types mis sur le théâtre sont peu propres à instruire, parce qu'ils sont artistiques. Il n'y a jamais eu d'avares comme Harpagon ni de débauchés comme don Juan y pas plus qu'il n'y a eu de femmes comme la Vénus de Milo. C'est en cela que le génie est créateur, quand il compose pour plaire quelque figure idéale , conforme à l'humanité , mais différente d'elle pourtant. Dans une mesure fixée par son goût, il outre les vertus ou les vices humains, afin d'attacher les regards par des traits saillants, et de remuer les âmes par des émotions supérieures. C'est là sa gloire ; mais c'est aussi ce qui rend ses œuvres peu instructives, et leur ôte le caractère d'exempies y qu'elles devraient avoir pour enseigner avec fruit la morale. On peut voir nettement la différence
(1) Voir plus loin, ch. IX.
(2) /d., chap. II , p. 33.
(3) Id.j chap. II , p. 22.
de Tartiste dramatique et du moraliste dans la critique de Tartuffe faite par La Bruyère (1 ) : La Bruyère a raison^ quand il dit que Thypocrite dans la réalité n'agit point comme Tartuffe; et Molière a raison quand y sur la scène, il fait agir son Tartuffe autrement que l'hypocrite réel. Le moraliste, dans les portraits qu'il trace , distingue le bien et le mal pour enseigner à fuir l'un et à rechercher l'autre : l'auteur dramatique les met en contraste lumineux pour exciter les émotions, et s'inquiète médiocrement d'être vrai, pourvu qu'il soit émouvant (2).
Enfin , qu'est-ce encore une fois que la science du
(1) « 11 ne dit point ma haire et ma discipline , au contraire : il passerait pour ce qu*il est, pour un liypocrite , et il veut passer pour ce qu*il n*est pas , pour un homme dévot ; il est vrai qu*il fait en sorte que Ton croie, sans qu*il le dise, qu*il porte une liaire et qu*il se donne la discipline... S'il se trouve bien d'un homme opulent à qui il a su s'imposer, dont il est le parasite, et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il ne lui fût du moins ni avance ni déclaration : il s'enfuira , il lui laissera son manteau, s'il n'est aussi sûr d'elle que de lui-même. Il est encore plus éloigné d'employer pour la flatter et pour la séduire le jargon de la dévotion; ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais avec dessein, et selon qu'il lui est utile , et jamais quand il ne serviroit qu'à le rendre très-ridicule... 11 ne s'insinue jamais dans une famille où se trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir : fl y a là des droits trop forts et trop inviolables ; on ne les traverse point sans faire de l'éclat , et il l'appréhende ; sans qu'une pareille entreprise vienne aux oreilles du prince , à qui il dérobe sa marche, par la crainte qu'il a d'être découvert etdeparoUre ce qu'il est. » La Bruyère, Les Caractères , De la Mode.
(2) Ce manque de vérité et même quelquefois de vraisemblance , qui est un caractère des œuvres artistiques , a été reproché à Molière par les critiques qui ne se sont pas placés au point de vue de Fart : « Il a outré souvent les caractères. Il a voulu par cette liberté plaire au parterre, frapper les spectateurs les moins délicats, et rendre le ridicule plus sensible. Mais quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré et par ses traits les plus vifs pour en mieux montrer Texcès et la difformité , on n'a pas besoin de forcer la nature et d'abandoimer le vnûsem-
bien et du mal^ dans les œuvres d'un comédien qui ne la fonde que sur la crainte du ridicule^ c'est-à-dire sur Tamour-propre y et qui ne peut guère offrir à sa morale d'autre sanction sensible qu'un miracle , une intervention directe de Dieu (1 ) ou du roi (2) , venant à point nommé prouver, par leur autorité indiscutable , qu'il ne fait pas bon les braver ? S'il y a ( et on le recherchera (3) ) , dans la 43omédie de Molière , une autre sanction morale que le ridicule ou le miracle, c'est une sanction cachée, comme la morale elle-même, et par là bien différente de celle que doit proposer un vrai moraliste.
Sans doute , on peut trouver la morale partout. Un être libre, l'homme, ne peut rien faire où elle ne soit intéressée plus ou moins. Mais elle n'est ni le
blable. » Fénelon, Lettre à V Académie françoUe , VII. — G*est son amour absolu du vrai qui a fait dire à Boileau :
C'est par là que Molière illastrant ses écrits Peut-être de son art eût remporté le prix , Si , moins ami du peuple , en ses doctes peintures , Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures.
Artpoétique,lllt^93.
Boileau , peintre élégant de portraits , ne comprenait pas que des grimaces pussent être artistiques , sublimes même. Molière , qui voulait faire rire , cherchait au contraire ces exagérations , et pensait qu*on ne devait ni les blâmer ni s*ea offenser : « Les véritables savants et les vrais braves ne se sont point encore avisés de s'offenser du Docteur de la comédie , et du Capitan , non plus que les juges , les princes el les rois ,• de voir Trivelin ou quelque autre , sur le théâtre, faire ridiculement le juge, le prince on le roi. » Préface des Précieuses ridicules.
(1) Dénoûment du Festin de Pierre.
(2) Dénoûment du Tartuffe.
(3) Voir plus loin , chap. XI,
principe ni le but de tout ce que fait l'homme ; et l'on ne saurait trop insister sur la distinction à établir entre le peintre dramatique^ qui représente les mœurs en tableaux plus ou moins fidèles'^ quelquefois fantastiques^ pour égayer ou attendrir un spectateur j et le moraliste qui recherche et enseigne les règles des mœurs pour rendre les hommes meilleurs. On peut dire de l'histoire , bien plus que de la comédie y qu'elle enseigne la morale , que l'historien écrit sous l'empire de certaines idées morales, que ses livres sont de grands tableaux de l'expérience humaine y qui ont par nature une influence morale. Seulement, pour l'historien comme pour l'auteur comique, ces choses se trouvent dans ses œuvres sans qu'il les cherche : elles sont inhérentes à son sujet; il les rencontre involontairement, et dans la matière qu'il traite et dans sa manière de la traiter , et pour tout résumer par un mot de Molière, il fait de la morale comme 3f. Jourdain fait de la prose (1).
Mais, de même que certaines gens font de fort belle prose sans y songer, certains ouvrages, sans avoir été écrits dans un but moral , ont plus que d'autres une influence sur les mœurs , et peuvent insinuer lentement dans le monde, d'une manière presque invisible , mais irrésistible , des éléments de moralité ou de corruption ; il y a des auteurs qui , sans être des moralistes proprement dits, méritent
(1) Lt Bourgeois gentilhomme , act. II , se. yi.
pourtant d'être étudiés comme tels y à cause de leur puissance observatrice y de leur sens droit , de leur popularité, enfin à cause du caractère universel et supérieur de leur génie. Dans cette juste mesure, nulle œuvre artistique plus que celle de Molière, nul auteur dramatique plus que lui n'est digne d'attirer l'attention au point de vue moral.
Molière déclare lui-même sur le théâtre quel est le but de sa comédie : <( Son dessein est de peindre les mœurs , et tous les personnages qu'il représente sont des personnages en Pair , et des fantômes proprement, qu'il habille à sa fantaisie pour réjouir les spectateurs (1). »
Donc, il peint les mœurs et habille des fantômes à sa fantaisie pour réjouir le spectateur : voilà ce divertissement qu'il appelle le plus innocent du monde. Mais non : le divertissement de Molière contient une morale qu'il ne cherche point, et qui pourtant s'y trouve. Dans ses peintures de mœurs , même artistiques et arrangées à sa fantaisie^ ce ^ont les mœurs humaines, c'est l'humanité qu'il peint. Nous ne pouvons voir de tels tableaux sans qu'il en résulte quelque réflexion sur
(1) L'impromptu de Versailles , se. m. Comparez à cette déclaration celle de la Critique de l'Ecole des Femmes ^ se. vu , déjà citée p. A , note 1. On retrouve les mêmes idées dans le Discours au Roi imprimé en tête des Fâcheux : « Ceux qui sont nés en un rang élevé peuvent se proposer Thonneur de servir Votre Ma* jesté dans les grands emplois ; mais pour moi , toute la gloire où je puis aspirer , c'est de la réjouir. » Dans la Préface du Tartuffe , bien que Futilité morale soit mise en avant, la conclasion est pourtant que la comédie prétend simplement à offrir un divertissement innocent (Voir plus haut, p. 7).
nous-mêmes y et une sorte de comparaison tacite faite par notre conscience entre notre propre personne et ces personnages en Fair produits devant nos yeux. Parmi ces types créés par le caprice du génie ^ les uns sont attrayants et nous séduisent par le charme de leurs actions et de leurs paroles ^ tandis que d'autres nous paraissent odieux ou ridicules; et nous sommes trop charmés par le spectacle pour séparer^ dans cette aflection ou cette répulsion momentanée qu'inspirent ces agréables fantômes^ le bien du mal et les défauts des qualités. Cette affection et cette répulsion ne s'appliquent qu'à des êtres imaginaires ; mais ni leurs mœurs ni leurs caractères ne sont purement imaginaires. La vigueur avec laquelle sont accusés les traits des personnages, la mesure savante avec laquelle le ridicule est porté graduellement jusqu'à sa dernière limite, excitent des sentiments d'une vivacité insolite et forcent absolument le rire. Comment nier l'influence morale d'un spectacle qui , en animant les vices ou les vertus personnifiées , nous les fait voir avec la même émotion que nous causeraient des personnes vivantes ; qui , en répandant la grâce y sait nous s^uire jusqu'à la passion^ et, en déversant la moquerie, nous obliger à nous moquer malgré nous ? Ajoutez que , pour assurer le succès , l'auteur étale les travers les plus saillants de l'humanité , ceux qui occu* peut le plus de place dans le monde et dans la personne de chacun ; en sorte que le type mis sur le théâtre , paraissant toujours tenir quelque chose de
DANS Lk COMÉDIE DE MOUËRE. 15
nou8*mémes ou de notre société (1 ) ^ ne peut nous laisser froids , ni par conséquent maîtres de notre jpgement. Ajoutez enfin que l'auteur est Molière, le peintre le plus habile et le plus sûr y le plus capable de rassembler en une seule image palpitante de vie et de passion (%) tous les traits divers ramassés dans mille personnages , le plus puissant à imposer l'approbation , l'admiration , l'enthousiasme : il est inu-
i tile d'insister pour faire comprendre la puissance rm-
\ raie de Molière.
Alors, on comprend aussi combien il est intéressant de connaître les idées morales de cet homme. Pouvait-il , sans être ému en quelque façon , étudier autour de lui la foule vivante du flot de laquelle il savait tirer ses types? Pouvait-il se livrer à l'étude approfondie du cœur humain sans être guidé par des principes et sans tirer des conclusions? Pouvait-il s'empêcher de juger et ceux qu'il copiait et l'idéale copie qu'il en produisait ? Pouvait-il cacher toujours son approbation ou son amertume sous un rire uni-
(1) tt Jusque-là , il y avoit eu de Tesprit et de la plaisanterie dans nos comédies ; mais il y ajusta une grande naïveté , avec des images si vives des mœurs de son siëde, et des caractères si bien marqués , que les représentations sembloient moins être des comédies que la vérité même : chacun s*y reconnoissoit, et encore son voisin, dont on est plus aise de voir les défauts que les siens propres. » Perrault , Les Hommes illustres qui ont paru en France pendant le dix^sepiième siècle, article J.-B. Poquelin de Molière (1696).
(2) « il a eu encore le don de distribuer si bien les personnages... qu*ils sembloient moins des acteurs de comédie que les vraies personnes quMIs représentoiest. » Perrault, Les Hommes illustres , art. Molière.
forme ? Enfin , son grand sens , sa délicate sensibilité, son observation pénétrante, toutes ses éminentes facultés pouvaient-elles s'appliquer à la peinture d'un caractère , à l'intrigue d'une passion , à la composition d'une scène de moeurs, sans y laisser jamais percer l'expression d'une opinion intime ou d'une émotion personnelle?
Une telle comédie, faite par un tel homme, dépasse son but malgré elle. Elle voudrait faire rire seulement , et elle fait penser. Elle voudrait se contenter de peindre, et elle juge. Elle voudrait n'offrir qu'un spectacle divertissant , et elle apporte un enseignement tacite qui s'insinue sans qu'on le sente , et s'établit silencieusement dans l'esprit par la force dominatrice du génie. Le théâtre de Molière est comme une tribune, du haut de laquelle les paroles ont un retentissement si grand qu'elles pénètrent partout , et une telle autorité qu'elles se fixent à l'état de maximes dans toutes les âmes. Malgré lui , cet homme, qui ne voudrait que divertir^ moralise ou corrompt par son divertissement.
Recherchons donc quels principes moraux régpaient chez lui, quel enseignement ressort de son théâtre , quelle influence y subit la foule qui vient s'y divertir : en un mot , quelle est la morale de Molière.
Cette recherche doit se borner à ses œuvres. S'il
avait d'autres idées que celles qui y percent, c'est
une question obscure d'abord , puisque pour l'éclairer on est réduit à des hypothèses , et ensuite peu
intéressante , puisque ses idées cachées n'ont pu avoir J'influence de celles qu'il a exprimées. D'ailleurs y pour des hommes d'un tel génie ^ leurs œuvres y c'est eux-mêmes : ils ne sont point des déclamateurs ; c'est avec leur cœur qu'ils écrivent. Ceux qui ont voulu voir en Molière un mélancolique habillant sa tristesse sous une gaieté forcée , ou un voluptueux sans autre pensée que le plaisir^ ont fait preuve , les premiers d'une clairvoyance voisine de l'imagination pure (1) , et les autres d'une ignorance réelle sur la philosophie de son maître Gassendi (%). Il faut étudier Molière dans Molière , et se contenter d'y bien voir si l'on peut, sans prétendre aller plus loin, ni deviner en lui un autre lui-même. Cette étude n'est point facile ; car Molière était un habile homme. Sans doute, ce contemplateur (3) de l'humanité portait un jugement précis sur ce qu'il observait; mais ce jugement, il ne le disait pas. 11 semblait fuir autant que possible la responsabilité morale inséparable de son œuvre. 11 se contentait de
(1) Sainte-Beuve, Port- Royal, tiv. III, chap. xv et xvi.
(2) Ga^endi, saint prêtre et éminent philosophe , n*a jamais été matérialiste ni épicurien que pour ceux qui ne Font pas lu sérieusement. Le prétendu épicttrisme de Molière, fondé sur les leçons de Gassendi, est une des plus curieuses chimères de rhistoire des lettres. Il était mieux apprécié par Goldoni, qui fait dire à Chapelle : « Nous avons suivi tous deux ensemble les leçons de Gassendi. Il faut avouer que ce grand homme a bien perdu sa peine ; il a fait là vraiment deux fameux élèves. » Molière, act. III, se. i. — Remarquez d'ailleurs que c*e3t par la pédante Armande et par la folle Bélise que Molière fait approuver la philosophie atomistique {Les Femmes savantes , act. III , se. ii). — Voir plus loin, sur la question de Gassendi , chap. XI.
(3) C*est Boileau qui dans Tintimité donnait ce surnom à son ami.
i8 PART DE LA MORALE
mettre les mœurs en tableaux, de dessiner nettement un caractère , de faire ressortir les travers d'un personnage par le contraste exagéré d'un autre, sans presque jamais dire ce qu'il pensait au fond, ni vouloir, comme le font souvent les modernes, proposer aux spectateurs , dans l'espèce de problème moral qu'il agitait devant eux , une solution si secondaire à ses yeux qu'elle manque absolument à quelques-uns de ses chefs-d'œuvre. Il voulait simplement plaire par son tableau de mœurs 5 et laisser ensuite chacun libre d'en tirer la conclusion quMl • pouvait.
C'est une erreur que d'avoir cherché dans ses pièces des types absolus de vice et<le vertu. 11 se serait bien gardé d'en mettre sur le théâtre , quand il n'en existe point dans la réalité. Pourtant des critiques, et illustres, ont tour à tour pris dans ses comédies certains personnages pour le modèle de rhonnéte homme selon lui : on l'a accusé de juger comme Chrysale les choses de l'esprit, d'être bourru comme Alceste ou indulgent comme Philinte (1), sans s'apercevoir que, dans chaque drame, divers types étaient opposés pour faire contraste, sans qu'aucun
(1) K Un autre défaut de Molière, que beaucoup de gens d*esprit lui pardon^nent et que je ne puis lui pardonner , c*est quMl a donné un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu. » Fénelon, Lettre à V Académie française , VU. — Voir aussi J.-J. Rousseau, Lettre à d'Alembert mr les Spectacles, plus loin, chap. III, page 4i, not<{ 1. — « Oui, Molière a tourné rhonnéteté pure et simple en ridicule dans le personnage de M. Jourdain; il a voulu humilier la bourgeoisie. » Mercier, Du théâtre, chap. Vil.
fût réellement la perfection, également éloignée de toal excès.
Mais enfin , quelle influence définitive sur Tesprit du spectateur doivent exercer ces contrastes, et quel est , dans l'esprit de l'auteur , ce milieu parfait qu'il a la prudence de ne jamais exprimer? Que pense-t-il, lui, d'Alceste et de Philintey et quel est entre eux deux le modèle idéal qu'il rêve? Quels sont ses principes sur la religion, la famille et l'amour, quand il peint ses hypocrites , ses pères, ses coquettes ? Quelles sont sur le devoir, sur Thonneur, môme sur Tordre social , les idées de cet esprit hardi ?
Après son immense influence , ce qui doit surtout nous frapper dans Molière , c'est le bon sens : le bon sens est le caractère saillant de son génie. Cette qualité appartient proprement à l'esprit français, et donne aux œuvres littéraires de la France une solidité durable et une valeur spéciale. Cette qualité , Molière la possédait à un degré supérieur : il est inutile de démontrer une chose si claire, si éclatante. Aussi a-t-il le rare privilège de plaire même aux esprits les moins cultivés, chez qui les autres qualités n'existent qu'à l'état de germe , et qui n'ont point le sens des choses fines ni l'habitude des beautés délicates et convenues (1). C'est par Yéloquence du
(1) 11 résulte de tous les témoignages contemporains que c*est le parterre, qui coûtait alors quin%e sols (Boileau, Sat. IX , v. 177), qui applaudissait le plus
bon sens seulement qu'on peut avoir prise sur eux ; et il faut croire que Molière voulait avoir cette éloquencelà, s'il choisissait pour premier juge cette servante, immortalisée, sans qu'elle s'en doutât, par l'honneur que lui faisait son maître en la prenant comme pierre de touche de ses œuvres (1). Ce n'était pas le mépris des humains (2) que Molière professait en s'adressant à elle : c'était, au contraire, le respect pour cette majorité des hommes, le peur pie, à qui il voulait parler sa langue. Il l'a voulu , et il l'a fait. De là, sa gloire solide et sa durable influence. Ses œuvres ne se sont pas insinuées, comme la plupart des ouvrages de l'esprit , seulement dans l'aristocratie privilégiée des âmes instruites et raffinées; mais elles ont pénétré la masse d'un grand peuple. Il vivait sous la monarchie et dînait à la table d'un roi : cependant il pressentait que notre nation est peuple; il respectait cette puissance , et il savait qu'en France c'est au peuple qu'on doit parler (3).
franchement Molière; et BoQeau lui reproche d*avoir été trop ami du peuple {Art poét., III , V. 395) ; mais Boileau était de V aristocratie de Fesprit. — Voir rédition de La Brayère de Walckenaer , Remarquée et édairdssemmUs , p. 161 , n«38.
(1) a Je me souviens que Molière m*a montré plusieurs fois une vieille senante quMl avoit chez lui, à qui il lisoit , disoit-il, quelquefois ses comédies; et il m*assuroit que lorsque des endroits de plaisanterie ne Tavoient point frappée, il les corrigeoit, parce quMI avoit plusieurs fois éprouvé sur son théâtre que ces endroits n*y réussissoient point. » Boileau, Réflexions critiques sur quelques passages du rhéteur Longin , I.
(2) A. de Musset , Namouna , chant II , st. 10.
(3) Voir plus loin , chap. X .