‹ La morale de MolièreChapitre 11 sur 31 · VI, VII · texte numérisé non relu

VI, VII

(3) 1653. — Cette pièce, relativement saine au point de vue du bon sens, paraissait à répoque de la grande mode des suicides d'amour , nécessaires dans tous les romans , et multipliés dans Mélite de P. Corneille (1629). Si Ton trouve chez Molière quelque idée de suicide amoureux, c*est seulement dans les intermèdes et les opéras : tout cela est très-léger, et souvent ironique. Voir, entre autres, Myrtil dans Mélicerte , act. II, se. iv ; PMlène et Lycas dans la Pastorale co^ mique, se. xiii ; la plainte de CtUoris sur la mort des bergers Tircls et Philène qui se sont noyés de désespoir, et que six batehers ont repéchés , dans la Fête de Versailles (Relation de Félibien).

(4) L'Etourdi, act. II , se. vu.

Dorme répond sur le même ton à Marianey qui aime mieux se donner la mort que d'épouser Tartuffe :

Fort bien : c*est un recours où je ne songeois pas ; Vous n'avez qu*à mourir pour sortir d*embarras : Le remède sans doute est merveilleux ! J*enrage , Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage (1).

Le même esprit éclate dans la scène oh Lucinde désespérée dit : Je veux mourir , ouvre « la fenêtre qui regarde sur la rivière, et... la referme tout doucement (2). » Cette satire comique du suicide est achevée dans l'adieu larmoyant de dmelle : Nous allons mourir (3).

Le suicide, qui tient tant de place dans nos romans et nos drames , paraissait à Molière une folie et un crime tel, qu'il ne le jugeait pas digne de faire un ressort de la comédie : il n'en parlait que pour rire.

Mais cette sorte de suicide ou d'homicide à deux qu'on appelle duel régnait de son temps dans la société. Ni les édits de Richelieu ni ceux de Louis XIV n'avaient pu faire renoncer la noblesse à cette preuve de rhonneur. Molière a parlé du duel, ou l'a mis en action onze fois dans son théâtre (4) : il a couvert de

(1) Le Tartuffe , act. II , se. m.

(2) L'Amour médecin , act. I, se. vi.

(3) Le Bourgeois gentilhomme , act. III , se. x.

(4) Le Dépit amoureux j act. V, se. m; le Cocu imaginaire, se. xvii ; les Fâcheux f act. I, se. x; act. III , se. iv ; le Mariage forcé, se. xvi ; le Festin de Pierre, act. III , se. iv, v ; act. Y, se. m; le Misanthrope, act. II, se. vu;

iO LA DÉBAUCHE, L'AVARICE ET L*IMPOSTURE;

ridicule la prétendue bravoure des batteurs de fer comme La Rapière (\), le Maître dH armes de M, Jourdain, ou le Spadassin des Fourberies de Scapin ; il s'est moqué hardiment , devant une cour de gentilshommes chatouilleux sur le point d'honneur, de la prétention de faire consister Vkovmeur dans une provocation bien faite , et un coup d'épée bien donné ou bien reçu ; il a fait rire à gorge déployée de l'habileté de M. de Solenmlle à bierh pousser une affaire ; les /ormes du doucereux Alddas et la raison démonstrative de M. Jourdain sont devenues proverbiales. Il a loué justement la sage institution du tribunal des maréchaux , chargé de décider si le combat était nécessaire pour vider une querelle difficile ou même impossible à soumettre aux tribunaux ordinaires (2). 11 a fermement approuvé le roi de tenir la main à l'exécution de ses édits sur cette matière (3). Enfin

act. IV , se. I ; l'Amour peintre , se. xiii ; le Mari confondu, act. I, se. viii ; le Bourgeois gentilhomme , act. II , se. m; act. III, se. m; les Fourberies de Scapin, acL III, se. n.

(1) «t On ne saurait signaler (dans le Dépit amoureux) aocone intention de satire contemporaine , si ce n*est peut-être le passage où un bretteur du nom de La Rapière vient offrir ses services à Eraste qui les refuse avec mépris. Un des meilleurs services qu*ait rendus le prince de Conti aux états de Montpellier, moins de deux ans avant Tépoque de la représentation du Dépit amoureux à Béziers ,

était d'avoir obligé non sans peine la noblesse de Languedoc à souscrire la pro- I

messe d*observer les édits du roi contre les duels. » A. Bazin , Notes historiques sur la vie de Molière , 1* partie.

(2) Le Misanthrope, act. II, se. vu ; act. IV, se. i. — On ne peut s'empécber de regretter, dans notre société, Tabsence de cette excellente institution de Louis XIY.

(3) ... Notre roi n'est pas un monarque en peinture : Il sait làire obéir les plus grands de l'état ,

Et Je trouve qu'il fiût en digne potentat.

Les Fâcheux^ act. I , se. x.

il a déclaré avec raison, par la bouche d'ErastSy qu'un homme qui a fait ses preuves n'a pas besoin de cela pour montrer qu'il n'est point un lâche (1). Si l'on se reporte au temps où Molière écrivait (2), on doit l'admirer d'avoir osé dire si nettement son opinion, et d'avoir si bravement appuyé les efforts de Louis XIV pour abolir l'usage quotidien et vraiment barbare du duel à cette époque.

(1) J'ai servi quatorze ans , etc.

Les FâcheuXf act. I, se. x.

— La portée morale de cette scène est bien appréciée par J. Taschereau, His* toire de la vie et des ouvrages de Molière , liv. I , à la fin.

(2) Voir Loret, Lettre du 6 février 1655. — A toutes ces excellentes scânes, il faat joindre les scènes lu-x de la Pastorale comique^ dont il ne nous reste que quelques paroles chantées, mais qui étaient certainement une satire fort risible du duel.

Page 1