‹ La morale de MolièreChapitre 18 sur 31 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Mais si la femme doit jouir d'une honorable liberté et être pourvue d'une instruction discrète, ce n'est pas pour en abuser. Il faut qu'elle ait le sentiment profond de ses devoirs ; et c'est pour les mieux accomplir qu'elle doit user des droits que Molière réclame.

Fille, qu'elle soit modeste et douce comme Henriette (1) et Angélique (2). Qu'elle soit parée de réserve et de pudeur, non pas de la pudeur farouche des bégueules, qui n'est qu'affectation et hypocrisie , mais de la simple et franche honnêteté d'Eliante (3), A'Elmire (4), d'Uranie (5) : « L'honnêteté d'une femme n'est pas dans les grimaces. Il sied mal de vouloir être plus sage que celles qui sont sages. L'affectation en cette matière est pire qu'en toute autre , et je ne vois rien de si ridicule que cette dé-

(1) Les Femmes savantes ^ act. III.

(2) Le Malade imaginaire, act. II, se. vu.

(3) Le Misanthrope.

(4) Le Tartuffe.

(5)|La Critique de VEcole des Femmes.

licatesse d'honneur qui prend tout en mauvaise part, donne un sens criminel aux plus innocentes paroles, et s'offense de l'ombre des choses (1). »

Que le naturel du cœur et de l'esprit soit son charme (2). Que le respect et l'affection envers ses parents ne soient diminués ni par leurs ridicules ni par leur injustice même (3). Qu'elle soit confiante en sa mère comme Lucile (4), en son père comme Henriette (5); et qu'elle préfère, malgré leurs manies ou leur sévérité, ces confidents qui l'aiment, aux Nérinés et à toutes les femmes d'intrigue (6). Qu'elle ait pour eux ce cœur filial, toujours soumis et toujours aimant, qui fait dire à MarianSj quand elle découvre le père qu'elle n'a jamais connu , ce mot si touchant : « C'est vous que ma mère a tant pleuré (7) ? »

Qu'elle songe à l'avenir, et que, sous tous les

dehors de la grâce et de l'esprit , elle nourrisse au

fond du cœur la sérieuse pensée du devoir, de l'époux

qu'elle devra aimer, des enfants qu'elle devra éle-

• ver (8).

Qu'elle s'exerce d'avance à tous les devoirs de sa

(1) La Critique de V Ecole des Femmes ^ se. m.

(2) Voir surtout le Misanthrope et les Femmes savantes.

(3) Le Tartuffe y act. II, se. i, m, Mariane; V Avare, Elise; M. de Pour^ ceaugnacj act. I, se. iv, Julie; les Femmes savantes , Henriette; le Malade imaginaire, act. III, se. xx et suiv., Angélique.

(i) Le Bourgeois gentilhomme.

(5) Les Femmes savantes.

(6) Voir surtout M. de Pourceaugnac.

(7) L* Avare, act. V, se. v.

(8) Les Femmes savantes, Henriette; le Malade imaginaire, Angélique,

vie futare par la soumission, et qu'elle n'oublie qu'à la dernière extrémité l'obéissance, mais jamais le respect , dus à ceux que Dieu lui a donnés pour maîtres (1).

Amante , que la pudeur avant tout , et l'honneur, et l'abnégation soient les vertus qui l'élèvent et la rendent digne de devenir femme (2).

Epouse, que son mari et ses enfants deviennent sa vie; que le monde, les plaisirs de toute sorte (3), les vanités de l'esprit (4) , la coquetterie (5), la frivolité, soient oubliés, pour faire place aux devoirs et aux joies du foyer. Que la gracieuse Henriette devienne sans effort la digne Elmire; car on ne peut guère citer comme modèle d'épouse , malgré la grâce et la chasteté antique de son amour, la mythologique Akmène (6).

Peut-être Elmire est-elle moins remarquée que d'autres parmi les femmes de Molière : ce manque d'éclat même est une de ses qualités. Jeune , belle ,

(1) Le Tartuffe t V Avare, le Bourgeois gentilhomme^ les Femmes savantes, le Malade imaginaire. Remarquer particulièrement le mot A* Angélique à son oncle Béraldey quand celui-ci veut faire jouer à Argan le premier personnage dans la Cérémonie du Malade imaginaire : « Mais , mon oncle , il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père » (act. III, se. xxiii).

(î) Voir plus loin chap. VII et VIII.

(3) Le Mariage forcé, Dorimène.

(4) Les Femmes savantes, Philaminte.

(5) Le Misanthrope, Célimène. Voir plus loin , p. 112.

(6) Amphytrion, act. I, se. m ; act. II, se. n, vi. D'ailleurs Alcmène est bien une épouse passionnée , mais non une mère de famille.

capable d'inspirer une passion folle , elle s'est enfermée dans sa famille^ et^ sans quitter le monde ^ elle a su renoncer aux triomphes mondains. Quoique mariée à un homme âgé qui ne l'apprécie pas, elle ne songe plus à être regardée y et cette modestie est le couronnement de tous les autres mérites qui font d'elle une femme accomplie (1). Sa vertu, douce et cachée , n'est pas pour cela moins ferme que l'intraitable vertu A'Alceste. Sur l'honneur et le devoir, elle est inébranlable (2) ; mais elle les pratique si naturellement , qu'elle n'y croit avoir aucune gloire , et n'en tire aucun orgueil. Que son mari soit sot et crédule (3), que sa belle-mère vienne se mêler de donner chez elle des avis absurdes (4), son affection ni son respect pour eux ne sont pas diminués. Ce qui surtout est admirable en elle, c'est, à tant de vertu, de joindre tant d'indulgence, de rester si bonne et si calme au milieu des tempêtes d'une maison bouleversée par les entreprises d'un si audacieux hypocrite. Les autres ont beau faillir, elle ne faiblit

(1) « Molière avait confié le rôle 6!Elmire à sa femme. Comme elle prévoyait bien que cette pièce attirerait beaucoup de monde , W^* Molière avait à cœur de s*y faire remarquer par Féclat de sa toilette ; elle commanda donc un habit maniaque sans en rien dire à son mari, et, le jour de la représentation, eUe se mit de très-bonne heure en devoir de s*en vélir. Molière , en faisant sa ronde, entra dans sa loge pour voir si elle se préparait : Comment donc, dit-il en la voyant si parée, que voulez-vous dire avec cet ajustement?... Déshabillez -vous vite et prenez un habit convenable à la situation où vous devez être. » J. Taschereau, Histoire de la vie et des ouvrages de Molière , liv. III.

(2) Le Tarltt/fc, •;act.BIll,!sc.lni.

(3) /d., act. III|, se. VI, VII.

(i) /cf. /act. I, se. I.

jamais ; ils ont beau méconnaître ses mérites et attaquer sa conduite^ jamais de sa bouche ne sort un mot de blâme ou d'aigreur : aux injures de ilf™® Permile, elle n'oppose qu'un doux et digne silence (1 ) ; à l'impudente déclaration de Tartuffe, elle ne répondqu'avec le mépris serein de la véritable vertu , assez forte pour se défendre sans colère (2). Quand le fils d'Orgoriy outré dotant de scélératesse et emporté par la fougue de son âge, veut tout révéler au père, elle dit :

Non, Damis; il suffit qu'il se rende plus sage, Et tâche à mériter la grâce où je m'engage.

Puisque je Tai promis , ne m'en dédites pas.

Ce n'est pas mon humeur de faire des éclats ; Une femme se rit de sottises pareilles , Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles (3).

Et quand le fils terrible a parlé, elle dit encore, pour calmer la colère d'Orgon et éviter un scandale inutile :

Oui , je tiens que jamais de tous ces vains propos « On ne doit d'un mari traverser le repos ; Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépendre , Et qu'il suffit pour nous de savoir nous défendre (i).

Si tant de réserve était inspiré par la constance d'une âme qui se sent inébranlable, ce serait beau : mais à cette intrépidité de conscience se joint , chez

(1) Le Tartuffe, act. I, se. i.

(2) Id., act. m, se. m.

(3) /(î.;act.|III,|sc.|iY.

(i) /d., act. III, se. V.

Elmire y quelque chose de plus beau : Tamour pour ses enfants d'adoption. Ce n'est pas une marâtre qui supporte une belle-fille : c'est une mère qui veille au salut de sa fille , et qui pousse le dévouement maternel jusqu'à ménager l'ennemi domestique (1).

Quelque embrouillées que soient les affaires de la maison , Elmire songe à tout^ à son honneur à elle, au bien de son mari , à la réputation des siens , à la paix du ménage, à l'avenir et au bonheur des enfants. Enfin y quand elle voit tous ses efforts sur le point d'échouer, c'est elle-même qui se décide à éclairer le père pris pour dupe et l'époux outragé ; c'est l'épouse, c'est la mère par amour et par devoir, sinon par nature, qui se chargera de cette tâche, et qui se sentira assez inattaquable pour ofTrir au chef de famille le spectacle des attaques dont elle est l'objet. Quel coup de maître , que de montrer la vertu dans cette épreuve oii elle seule peut passer intacte ! C'est là qu'apparaît Elmire dans sa gloire , quand elle sait rester^chaste en étant coquette , et rehausser son honneur en jouant le rôle le moins honorant. On admire , sans trouver de termes pour la louer , cette scène étonnante , où , avec une vérité crue et une hardiesse sans exemple , sont placés face à face le vice et la vertu, dans une situation si critique , qu'il fallait toute l'audace du génie pour l'aborder. Elmire y montre que, pour être vertueuse, on n'est pas condamnée à n'avoir ni esprit ni agrément : la grâce,

(1) U Tartuffe, act. III, se. iv.

les fines reparties , i'à-propos , tous les charmes féminins brillent en tout ce qu'elle dit (1). Elle a sauvé la maison , et n'est pour cela ni plus fièrë ni plus sévère envers le mari qui l'a ruinée. Toujours égale en son humeur, elle apporte la consolation et l'indulgence là où elle aurait le droit d'accuser (2). Elle reste inébranlable dans son rôle saint et charmant d'épouse, de mère, et même de femme d'esprit, ce qui ne gâte rien.

Mère , en vieillissant , elle n'ira pas , comme Jlf"® Pemelkj compromettre, par la sottise et le radotage , le respect dû à ses cheveux gris , ni montrer que l'entêtement d'un vieillard peut être plus absurde que celui d'un enfant (3). Elle ne deviendra pas, comme Béline^ un monstre dans lequel l'égoisme et l'avarice ont effacé tout ce qui restait de la femme (i) ; ni, comme Philaminte j une pédante orgueilleuse qui sacrifie son mari, sa fille, sa maison à la vanité du bel esprit (5) ; ni , comme M^^ de Sotenvilk , une folle de noblesse, en qui l'amour du nom et du titre à tué tout autre sentiment, et qui croit qu'une famille n'est qu'une généalogie (6). Elle sera , comme

(1) Le Tartuffe , ad. IV, se. m-vii.

(2) /d., act. Y, se. m, y, vu. Elmire ne dit pas deux mots pendant toutes leà invectives de M""* Femelle et les larmes &'Orgon.*'

(3) Le Tartuffe y act. ï , se. i; ad. Y, se. n.

(4) Le Malade imaginairey act. 1, se. vii-ix ; act. II, se. vu ; act. III, se. xvni.

(5) Les Femmes savantes ^ voir plus haut, chap. Y.

(6) Le Mari confondu, act. I, se. iv, vi, vu ; act. II, se. ix, xi, xii ; act. III, se XIV.

Jlfmo Jourdain , avec plus de grâce et d'esprit si elle peut y la mère de famille qui veille à tout y môme quand le père oublie son devoir et quitte son rôle de chef respecté (1).

Servante même , la femme aura des devoirs auxquels Molière a songé. Elle sera fidèle et dévouée. Quand la mère manquera, elle la remplacera auprès des filles , comme Lisette (2) , Dorine (3), ou Toinette (4). Elle ne sera point une femme d'intrigue ou une complice de désordres (5). Elle deviendra la sauvegarde et l'honneur de la famille , comme la sage et rieuse Nicole (6) et la médecine Toinette (7). Et quand la maison , par l'erreur ou la faiblesse des chefs ^ s'en ira comme un navire sans pilote, ce sera elle, s'il le faut, qui prendra en main le gouvernail, et, par l'autorité du dévouement et du bon sens, sauvera la famille, comme fait ilfartine (8).

(1) Le Bourgeois gentithommey act. III, se. tli-vii, xii, xni ; act. IV, se. tl, m; act. Y, se. i, vn. — Voir d'ailleurs sur la femme mariée et la mère de fitmille, plus loin, chap. VlII.

{t)V Amour médecin f act. I, se. m, iv, vi; act. II, se. i, n; act. III, se.

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