‹ La morale de MolièreChapitre 19 sur 31 · H-VII · texte numérisé non relu

H-VII

(3) Le Tartuffe j act. I, se. i-v; act. H, se. ii-iv; act. III, se. i. (i) Le Malade imaginaire^ act. I, se. iv, v,x; act. II, se. i-ix; act. III, se. i, Il , x-xxin. *

(5) Le Dépit amoureux, Frosine; le Mari confondu, Claudine; l'Avare, Frosine; M* de Pourceaugnac, Nérine.

(6) Le Bourgeois gentilhomme, act. III, se. n-vm, x-xni.

(7) Le Malade imaginaire, voir note i.

(8) Les Femmes savantes, act. V, se. m.

Mais, fille ou mère, épouse ou servante, qu'elle soit douce et gaie. Qu'elle apporte , par ses charmes et son esprit, cet élément de grâce et d'agrément que rhomme tout seul ne peut mettre dans la vie commune (1). Qu'elle soit indulgente, polie; qu'elle n'aille point perdre son temps dans ces conversations où le prochain est toujours attaqué ; qu'elle apprenne à être sage sans aigreur, et à avoir de l'esprit sans médire (2).

La douceur dam la vertu ^ Molière la réclame toutes les fois que l'occasion s'en offre. Il ne peut , pas plus que Boileau , supporter « ces femmes qui se retranchent toujours fièrement sur leur pruderie, regardent un chacun de haut en bas , et veulent que toutes les plus belles qualités que possèdent les autres ne soient rien en comparaison d'un misérable honneur dont personne ne se soucie (3). » Il déteste également « ces personnes qui prêtent doucement des charités à tout le monde , ces femmes qui donnent toujours le petit coup de langue en passant, et seroient bien fâchées d'avoir souffert qu'on eût dit du

(1) Eliante dans le Misanthrope^ Elmire dans le Tartuffe, Henriette dand les Femmes savantes , etc.

(2) Le Misanthrope, act. II, se. v; act. III, se. v, vi. — Le Tartuffe, aet. I, se. I.

(3) L'Impromptu de VersailteSy se. i. — Boileau t

Cette bilieuse,

Qui, follement ontrée en sa sévérité, Baptisant son cha^in dn nom de piété, Dans sa charité faosse, où l'amour-propre abonde, Croit qae c'est aimer Dien que baïr toat le monde.

Satire X, v. 626.

Ht LES FEMMES.

bien da prochain (1). » Il veut que, jusque dans sa défense, la vertu attaquée reste douce ; il fait exprimer ce précepte par Elmire y insultée par la lubrique déclaration de Tartuffe :

J*aime qu*avec douceur nous nous montrions sages , Et ne suis pas du tout de ces prudes sauvages , Dont rhonneur est arme de griffes et de dents , Et veut au moindre mot dévisager les gens (2).

Il semble que, sans douceur j la verlu ne soit plus vertu à ses yeux , et que , dans l'idée sereine qu'il se fait de la femme, il ait toujours devant l'esprit le mot divin : « Major charitas (3). »

Surtout, qu'elle soit franche. Qu'elle imite Eliante, sœur idéale d!Henriette , et qu'elle sache , comme elles deux, allier toule la sincérité avec toute la grâce et toute la politesse (4).

L'homme n'a guère qu'une manière d'être hypocrite : la femme en a deux , la pruderie et la coquetterie. En mettant aux prises Célimène et Arsinoé (5) , Molière a montré qu'il détestait également ces deux vices , et qu'il avait autant de mépris pour celles qui feignent la verlu que pour celles qui feignent l'amour.

Avec le pédantisme, la coquetterie est, chez la

(i) V Impromptu de Versailles, se. i, la Peste doucereuse.

(2) Le Tartuffe, act. IV, se. ni.

(3) Paul., I Cor.,v. 13.

(i) Voir plus loin, chap. VII.

(5) Le Misanthrope , act. III, se. v.

femme , ce qui répugne le plus à Molière. Il trouve indignes toutes œs manœuvres de la vanité^ tous ces mensonges des yeux et des lèvres y tout ce travail perfide pour conquérir des amants qu'on n'aime pas, et pour tromper quelquefois un honnête homme qu'on désespère. Ici Molière est plus sévère que le monde : est-ce pour avoir été trompé lui-même, et par une amertume personnelle, qu'il a mis Célimène sur la scène (1)? Quoique cette présomption soit séduisante, j'aimerais mieux voir ici une idée plus haute. Si l'homme est grand par l'esprit, la femme est éminente par le cœur. Or, la coquette n'a pas de cœur : c'est pour cela que Molière abhorrait la coquetterie chez la femme , comme la sottise ou l'imposture chez l'homme. Que le monde pardonne ce terme énergique , mais une femme sans cœur était à ses yeux un monstre ^ comme un homme sans honneur. Il a beau dissimuler sous le badinage comique l'émotion répulsive que lui cause une coquette, on sent percer son mépris , son indignation contre celles qui passent leur vie à inspirer de l'amour sans avoir rien que de la vanité. Il semble que ces deux vers d'un poète moderne aient été inspirés par le dernier acte du Misanthrope :

... Oh ! la triste chose et Tétrange malheur »

Lorsque dans leurs filets tomhe un homme de cœur (2) !

(i) Voir les diverses vies de Molière, et particulièrement J. Taschereau, His" toire de la vie et des ouvrages de Molière, liv. II; A. Bazin , Notes historiques sur la vie de Molière, part. II. Voir aussi plus loin, chap. VIL, p. 122.

(2) A. de Musset, Don Pae%, I.

iU LES FEMMES.

Là encore est la morale du Misanthrope j ausai forle et aussi délicate que celle qui ressort du caractère d'Alceste. Ou trouve tout simple qu'une jeune et jolie fem'me tienne un salon ouvert où se groupe une cour d'adorateurs à la mode. Au milieu de Tencens dodt Tenivrent ses sujets, la reine du salon prend rhabitude des médisances spirituelles et des épigrammes charitables ; elle s'applaudit du facile sucées (]oe sa beauté fait accorder à ses malices , et se fait avantage auprès de chacun du mal qu'elle dit des autres (1). Peu à peu, les petites intrigues se iioueat (2) ; le temps et le cœur s'usent à ménager lés prétendants, et à tenir la balance égale entre tant de gens qui s'enhardissent pour la faire pencher de leur côté (3) ; la vanité , Taudace grandit à mesure que le cœur s'amoindrit ; les vrais amis s'éloignent discrètement pour faire place aux faux amants ; on finit par se perdre soi-même au milieu de ses propres ruses , et par être impitoyablement humiliée par ceux-là dont on croyait s'être fait des esclaves en se compromettant (4); et quand il n'en reste plus qu'un seul, celui qu'on a tourmenté sans pitié par tous les raffinements de la coquetterie , et qui pourrait seul rendre le bonheur avec l'honneur , celui-là , on n'est plus capable de l'aimer ; on le

(1) Le MUanthropef act. il, se. v.

(2) Id., act. III, se. I.

(3) /d., act. IV, se. m; act. V, se. u.

(i) Id.y act. V, se. iv, v.

réduit au désespoir par une exigence indigne (1); et l'on demeure perdue à Famour qu'on n'a point connu y au monde qui met autant de froideur dans ses dédains qu'il apportait d'ardeur dans ses flatte* ries : heureuse encore si l'on^ n'est pas perdue au repentir^ et si^ dans l'âme desséchée^ il reste encore de quoi aimer la vertu autrement que par nécessité : après cette jeunesse de Célimène, la triste chose de finir en Arsinoé ! Ce rôle sans paix ni trêve de honteux mensonge et de basse jalousie , si cruellement dépeint par l'imprudente et jeune coquette, sera un jour , hélas ! sa dernière ressource (S) ! Après l'irréparable ruine des charmes du corps, que reste-t-il des grâces du cœur, quand enfin on est ré-* duite à entrer dans la confrérie de celles « qui pensent être les plus vertueuses personnes du monde pourvu qu'elles sauvent les apparences ; qui croient que le péché n'est que dans le scandale (3) , »

Et coavrent de Diea même , empreint sur leur visage , De leurs honteux plaisirs Taffreux libertinage (i) ?

Après tant de vérité, tant de. principes excellents, tant de grâce et de bon sens apporté dans la pein-

(1) Le Misanthrope^ act. V, se. vu.

(2) Id., act. III, se. V.

(3) L'Impromptu de Versailles, se. i. — Comparez le Tartuffe, act. IV, se. v :

Le scandale da monde est ee qni fait l'offense , Et ce n'est pas pécher qoe pécher en silence.

(i) Boileau, Satire \, v. 525. ~ Voir encore, sur Célimène et Arsinoé, D. Nisard, Histoire de la Littérature française, liv. III, ehap. ix, § 4, le Misanthrope; et sur la coquetterie , plus loin, ehap. VU, p. 134.

il6 LES FEMMES.

ture de la femme , il serait trop rigoureux de reprocher à Molière d'avoir introduit sur la scène quelques femmes d'intrigue, comme Nérine ou Frosine (1); sans doute , le moraliste doit être aussi sévère pour elles que pour les Mascarilles et les Scapins (S) : mais elles sont plus que compensées par ces bonnes et fidèles servantes comme Nicole^ Martine^ Toinette^ qui ne connaissent de famille ni d'affection que leurs maîtres y et qui sont , avec toute leur rusticité , des modèles de bon sens et de dévouement (3).

Il n'y a pas lieu non plus d'être sévère pour les personnages chimériques et irréalisables comme les esclaves de t Etourdi et de V Amour peintre (4), ou V étrange garçon du Dépit amoureux (5). Ces gracieuses conceptions , purement artistiques, sont trop loin de la réalité pour avoir une influence sur les mœurs réelles : elles ne vivent que dans le domaine de l'imagination, comme les gentilles princesses de la Princesse d^Elide (6) et des Amants magnifiques (7) , les bergères de Mélicerte (8) , les fées et les nymphes de /7/e enchantée (9) , ou les déesses qui entourent

(1) Le Dépit amoureux y Frosine; V Ecole des Femmes, act. II, se. vi, la Vieille; V Avare, act. 11, se. v, vi; act. III, se. vm-x ; act. IV, se. i, Frosine; M. de PourceaugruuSf act. 1, se. m, iv, Nérine.

(2) Voir plus haut, chap. IV, p. 69.

(3) Voir plue haut, p. 110.

(i) Célie et Hippolyte; Isidore et Zàïde,

(5) Ascagne-Dorothée^ act. V, se. ix.

(6) Aglanthe, Cynthie, Philis,

(7) Aristione, Eriphile, Cléonice,

. (8) Mélicerte^ Daphné, Eroxène, Corinne, (9) Alcine, Célie, Dircé.

la fantastique et ravissante Psyché (\). On pourra reparler d'elles à propos de Tamour^ qui est toujours Tamour, chez les bergères comme chez les divinités (%) ; mais ici , on peut négliger ces créations trop différentes de Thumanité, qui sont vraiment innocentes.

On trouverait plutôt à redire aux femmes qui , dans la pratique de la vie , par une monstruosité morale déjà signalée (3)^ mêlent des qualités et des défauts contradictoires : toutes les entremetteuses citées plus haut (4) ont trop peu de conscience, et trop de cœur et d'esprit. Au même titre, Julie, dans M. de Pourceaugnac^ se présente d'abord avec trop de délicatesse et de pudeur, pour être capable du rôle qu'elle joue pour dégoûter son provincial prétendant (5). De même, dans le Tartuffe^ il est fâcheux de mettre tant de bon sens et de vertu dans une égrillarde comme Dorine : elle a trop de finesse, de délicatesse, d'autorité dans la maison, pour être en même temps une fille suivante un peu trop forte en gueule et capable de la gaillardise de toute la peau (6).

(1) Flore ^ Vénus f etc. — La pike de Psyché contient à la rigueur, dans les personnages &*Ag1aure et de Cidippe (act. I, se. i, v; act. IV, se. i, ii), une petite leçon morale sur la jalousie entre sœurs , leçon que Saint-Marc Girardin fait ressortir dans son Cours de lÀttérature dramatiquey tome II, xxx.

(2) Voir plus loin, cbap. VII, et surtout chap. IX.

(3) Voir plus haut, chap. IV, p. 78.

(4) Page 116, note 1.

(5) M, de Pourcequgnae, act. I, se. lu ; act. II, se. vi.

(6)|£e Tartuffe , act. I, sc'i ; act. II , se. n. — Sain^Beuve a fait au point de

Enfin , il est impossible d'approuver , même en les acceptant comme types de satire , des personnes comme la jeune Dorimène du Mariage forcé (i) , la Femme de Sganarelk dans te Cocu imaginaire (2) , la Martine et la Jacqueline du Médecin malgré lui (3)^ la Cléanthis d'Amphitryon (4) , Y Angélique du Mari confondu (5), qui avait paru déjà dans la Jalousie du Barbouillé (6). Toutes ces luronnes sont trop joyeuses et trop comiques pour que le spectateur puisse songer à condamner leur très-condamnable conduite ; d'ailleurs^ même dans la farce, la grossièreté est de trop, et l'immodestie ne doit pas être ainsi étalée (7).

Mais ces fautes , qui touchent autant à l'art qu'à la morale , sont trop secondaires pour diminuer en somme l'éclat et la moralité des femmes de Molière. Quel mérite n'est-ce point que d'avoir seul , sans modèle ancien ni exemple contemporain , su voir et dépeindre avec tant de finesse et d'énergie ce que doit être la femme : pure , simple, franche, douce,

vae littéraire la même remarque qu*on fait là au point de vue moral : il dit que Dorine est moins un personnage réel qu*une personnification de la muse de Molière, de son humeur comique , tantôt rieuse, tantôt profonde {Port-Royal , liv. III, chap. XVI ).

(1) Se. xn.

(2) Se. VI, xxn.

(3) Act. I, se. I, IV, v; act. III, se. m, ix. (i) Act. I, se. IV ; act. II, se. m, vu.

(5) Act. II, se. m, IV, X, xi; act. III, se. u-xii. Claudi$%e confidente d*iin« gélique est également condamnable.

(6) Se. m, IV, XI, xii.

(7) Voir plus loin, chap. IX.

LES FENMËS* 119

naturelle , gracieuse ! Il y avait du géoie à la concevoir ; il y avait de Taudace à le dire aux femmest du siècle.

Toutefois^ en admirant celte puissance d'esprit, cette justesse de sens^ cette délicatesse de cœur^ cette hauteur de vue qui rendent immortelles les peintures de femmes faites par Molière, le moraliste mettra quelque restriction aux louanges que Tenthousiasme Tentrainerait à donner. Si Molière montre presque toujours les femmes sous un jour moral , ce n'est pas seulement par intention et par conviction ; c'est aussi par art : c'est que la femme ne peut plaire qu'honnête. Chez l'homme, les passions coupables sont quelquefois revêtues d'un vernis ^'élégance , même de grandeur, qui les rend propres à intéresser : c'est un privilège des femmes que l'honneur leur soit si naturel et si nécessaire , qu'elles paraissent repoussantes sitôt qu'elles s'en séparent. Jamais sur le théâtre il n'a été possible de forcer la sympathie du spectateur pour la femme vicieuse. Si Phèdre nous attache , c'est que son amour insensé est aux prises avec cette douleur vertueuse dont parle Boileau (1) ; c'est que cette douleur la tue. Si de nos jours des auteurs plus hardis qu'heureux ont tenté de nous intéresser à des courtisanes héroïques, le succès a trompé leur attente; et s'ils ont su plaire quelquefois, ce n'est que par l'introduction de vertus impossibles

(1) Epitremi.y. 79.

ItO LES FEMMES.

dans des caractères faux^ inacceptables à la scène parce qu'ils sont inconnus dans la réalité. Cette raison, qui explique en partie pourquoi le théâtre féminin de Molière est généralement moral , peut amoindrir un peu son mérite au point de vue de l'intention ; mais il ne reste pas moins grand y quand on songe à tant d'excellents préceptes et de leçons délicates sur des sujets qu'il est peut-être impossible de traiter parfaitement dans des livres ou dans des sermons. On doit surtout an respect profond à Molière, pour avoir compris et montré cette vérité mystérieuse de l'union intime de la femme et de V honneur ^ qui fait penser à la gracieuse légende de l'hermine. C'est la voix du cœur et du bon sens ; et il ne serait pas malheureux qu'on récoutât davantage aujourd'hui , dans les lettres, et partout.

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