CHAPITRE IX
DE l'adultère et DES AMOURS FACILES.
Pourquoi faut-il que cette grande figqre du poëte moraliste soit la statue dont la tète d'or semble toucher le ciel y tandis que ses pieds d'argile s'enfoncent dans la boue (1)? On voudrait s'arrêter là pour l'honneur de Molière : non pour son honneur de comédien^ qui reste inattaquable jusque dans la farce la plus basse et l'obscénité la plus hardie^ mais pour son honneur d'honnête homme. Oui ^ l'auteur du Tartuffe a fait Amphitryon (2) ; celui qui a soulevé contre le suborneur hypocrite une indignation telle^ que le public n'eût pas été content si le roi même n'était venu frapper ce monstre par sa justice exceptionnelle et terrible (3) ; celui qui , craignant qu'on ne lui attribuât une seule des paroles prononcées par son odieux personnage ^ mettait en note : « C'est un scélérat qui parle (4); » ce même homme, pendant trois actes qui sont trois chefe-d'œuvre de comédie,
(1) Daniel, cap. Il, v. 3S, 33.
(2) La date définitive du Tartuffe est 1667 ; Amphitryon est de 1668.
(3) Le Tartuffe, act. V, se. vn.
(4)/(i., act. IV, se. V.
de poésie et d'esprit, a fait rire du noble Amphitryon et de la touchante Alcmène, trompés dans leurs honnêtes amours par le dm Juan de l'Olympe. C'est justement parce que ces trois actes sont des chefsd'œuvre , parce que les farces de Mercure et les terreurs de Sosie forcent absolument à rire (1) ; parce que la conduite, la langue même et la versification de la pièce sont des modèles inimitables ; parce que rien enfin n'interrompt le plaisir délicieux du spectateur , et qiîe le génie comique de l'auteur enlève d'un bout à l'autre le rire et les applaudissements , c'est pour cela que cette, pièce est très-immorale (2). Si pur que soit l'amour d^Alcmène pour son époux , si indigne que soit le crime de voler par ruse à une honnête femme ce qu'on n'a pu obtenir d'elle par la séduction, de quel côté sont les rieurs? Ne trouvet-on pas très-agréable et très-spirituelle la subtile et immorale distinction de Jupiter entre Yépouœ et Vamant (3)? Songe-t-on à plaindre Amphitryon y dans le long interrogatoire où le malheureux découvre enfin son complet déshonneur (4)? Ne' prend-on pas plaisir à voir Jupiter triompher une seconde fois
(1) Amphitryon^ act. I, se. it; act. II, se. u, m ; act. III, se. ii, vu.
(2) Voir la même cause dMmmoralité indiquée pour d*autres pièees, plus haut , chap. IV, p. 70.
(3) Amphitryon, aet. I, se. iv.
(i) Id., act. II, se. ii. Comparez l'Ecole des Femmes, aet. II, se. vi :
fôchenx examen d'nn mystère fatal , Où l'examinateur souffre seul tout le mal I
avec cette différence que la scène de Y Ecole des Femmes est toute morale, puisqa^Amolphe n*a que ce qu*il mérite.
àtAlcmène nécessairement vaincue y qui commet sand le savoir^ sans pouvoir Féviter, une faute qui doit la désespérer (1)? Et peut-on résister au comique victorieux de la scène où Amphitryouy mis à la porte de chez lui par Mercure-Sosie , apprend de la bouche du dieu-valet que y dans le moment même y l'autre Amphitryon
Est auprès de la belle AUmène (2) ?
En un mot , cette pièce est d'un bout à l'autre un effort du plus grand génie y qui triomphe du sentiment moral par la force comique , au point de rendre d'honnêtes époux ridicules , et de faire trouver excusable, agréable, admirable, le plus odieux adultère. Le caractère divin du coupable ëkt une excuse de plus aux yeux du spectateur, qui ne rencontre qu'à la fin l'objection timide de Sosie :
Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule (3) ;
et certes , ce n'est pas assez de trois paroles ironiques dans la bouche d'un valet méprisable , pour ramener à un jugement moral le spectateur démoralisé de main de maître par trois actes irrésistibles. 11 s'en va , riant encore , réfléchissant qu'après tout
(1) Amphitryon, act II, se. vi.
(2) Id. , act. III , se. n. Remarquez encore que Mercure , en jouant cet odieux rôle, a le front de jouer aussi celui de la Providence châtiant les peccadilles de Sotie,
(3) Amphitryon, act. UI, se. xi.
Jupiter n'est pas si coupable^ et emportant pour toute leçon la maxime que
Sur telles affaires toujours
Le meilleur est de ne rien dire (1).
On ne parle ici qu'au point de vue de la morale universelle ; mais on ne peut s'empêcher pourtant de remarquer qu'à une époque où les rois dansaient en costume d'Apollon devant la cour , et étaient traités de dieua> par les poètes et par Molière même (2) , il y avait quelque chose de particulièrement immoral et odieux à proclamer
Qu*un partage avec Jupiter
N*a rien du tout qui déshonore (3).
Plante était "excusable de mettre sur la scène une des légendes monstrueuses des divinités à qui l'on croyait de son temps ; cela ne tirait pas à conséquence : le spectateur païen adorait Fhonneur fait à Amphitryon et la divine naissance d'Hercule^ sans que son respect fût diminué pour Junon , protectrice de la foi conjugale. Il n'en était pas de même dans un monde où Ton ne voyait qu'un homme sous le mas-
(1) Amphitryon, act. III, se. xi.
(2) Les Plaisirs de l'Ile enchantée, première journée, Apollon; les Amants magnifiques^ premier intermède, Neptune ; cinquième intermède, Apollon :
Bienheureuses de toutes parts , Et pleines d'exquises richesses , Les terres où de mes regards J'arrête les douces caresses ! ^
(3) Amphitryon, act. 111, se. xi.
que des dieux , et où les Hercules ne pouvaient être que des ducs du Maine (1).
Les comédies de la Jalousie du Barbouillé (S) , du Cocu imaginaire (3) , du Mariage forcé (4) , du Mari confondu (5) , bien qu'elles offrent d'ailleurs d'excellentes leçons (6) y sont absolument condamnables au même chef.
Présenter radullère comme une chose réjouissante , fort supportable^ et qui peut même avoir quelque avantage (7) ; couvrir de ridicule les victimes de ce
(1) En 1668, année de la première représentation d'Amphitryon^ la marquise de Montespan était véritablement maltresse en titre. Le duc du Maine naquit en 1670. Voir plus loin, p. 176, note 2.
(i) 1664. Le Mariage forcé était primitivement en trois actes, et contenait des entrées de ballet où le roi dansa lui-même , dans un rôle ^Egyptien (Troisième entrée), le 29 janvier 166i.
(5) 1668. le Mari confondu a été énergiquement blâmé par J.-J. Rousseau : ff Quel est le plus criminel , d*un paysan assez fou pour épouser une demoiselle, ou d*une femme qui cherche à déshonorer son époux? Que penser d'une pièce où le parterre applaudit au mensonge , à Finfidélité de celle-ci , et rit de la bêtise du manant puni? » Lettre à d'AUmbert sur les spectacles. Voir plus loin p.- 173 , note 3.
(6) Voir plus haut, chap. VllI.
(7) AmpMtryon, act. I, se. iv, Mercure-Sosie à Cléanthis :
Mon Dieo , tn n'es que trop honnête !
Ce grand bonnenr ne me vaot rien.
Ne sois point si femme de bien.
Et me romps nn pea moins la t6te...
Un mal d'opinion ne touche qne les sots , Et je prendrois poor ma devise :
Moins d'honneur et plus de repos . .
J'aime mieux un vice commode Qu'une fatigante vertu.
Voir aussi rBcole des Femmes^ act. IV, se. yui ; et p. 172, note 3.
malheur (1) ; rendre toutes gracieuses les femmes infidèles, et leurs amants tout séduisants (S); leur donner des charmes tels que le spectateur ne peut s'empêcher de les applaudir et de rire avec eux de leur succès (3)^ c'est une œuvre immorale et sans excuse (4). On comprend sur ce point la sévérité d'un évêque comme Bossuet (5), voyant le troupeau entier du peuple se corrompre joyeusement à ces immoralités étalées, tandis que si peu d'hommes prudents y savent prendre les leçons excellentes qu'elles cachent.
On insiste sévèrement sur ce point, parce que rétude que l'on fait ici ne peut avoir d'intérêt qu'à la condition de blâmer le mal avec autant d'énergie qu'on en met à louer le bien.
Autant on a approuvé les paroles hardies, mais convenables, qui effarouchaient les spectatrices précieuses de FEcole des Femmes (6) ; autant on approuvera même la gaillardise, peu conforme au caractère
(1) Le Barbouillé ^ dans la Jalousie du Barbouillé y Sganarelle dans le Cocu imaginaire et le Mariage forcé , George Dandin dans le Mari confondu,
(2) Angélique et Valère dans la Jalousie du Barbouillé; Dorimène et Lycaste dans le Mariage forcé ; Angélique et ClUandre dans le Mari confondu.
(3) La Jalousie du Barbouillé , se. m, iv , vii , xi , xn ; le Mari confondu , act. I, se. V, VI ; act. 11, se. m, x, xi ; aet. 111.
(i) La seule exeuse du comédien serait la nécessité de faire rire : Molière savait fidre rire autrement.
(5) Voir, sur la question de Bossuet^ plus loin, chap. XII. Voir aussi p. 172, note 3.
(6) L'Ecole des Femmes, act. I, se. i; act. Il, se. vi; la Critique de l'Ecole des Femmes, se. m, vu. Voir plus haut, chap. V, p. 100.
de Dome y mais nécessaire pour répondre à l'hypocrite lubricité de Tartuffe (1) : autant on condamnera sans rémisdon les plaisanteries grossières dont Molière a quelquefois sali d'excellentes scènes , entraîné par le désir de soulever le gros rire populaire (2). Ici encore , c'est Bossuet qui a raison (3) ; et nonseolement la morale ^ mais le goût est avec Bossuet. Il est inutile de discuter ces choses-là. Peut-être pourrait-on dire que nous sommes plus délicats aujourd'hui qu'on ne l'était il y a deux siècles , et que nous affectons d'être « plus chastes des oreilles que de tout le reste du corps (4) ; » il est vrai que le mot grivois ou gauknsj si l'on veut, était alors admis partout^ excepté chez les précieuses ^ et que les dames même ne faisaient point de façon d'en rire :
(1) Le Tartuffe, act. III, se. ii. Voir plus haut, chap. VI, p. 117.
(2) La Jalousie du Barbouillé^ se. iv, vi, xi; le Médecin volant, se. m, iv î l'Etourdi, act. I, se. ii, vi ; act. V, se. va, xvi ; le Dépit amoureux, aet. I, se. i» u ; aet. V, semble Cocu imaginaire, se. u, iv-vi, xvi, xvu ; le Mariage forcé^ se. IV, vu , X ; le Festin de Pierre , act. H , se. i ; V Amour médecin , act. II » se. vu ; /e Médecin malgré lui, aet. 1, se. i ; act. II» se. iv, vu; aet. III, se. m ; Amphitryon^ Prologue, aet. 1, se. iv; aet. II, se. u, m, vu; leMari confondu* act. I , se. IV ; act. II, se. i ; M. de Pourceaugnac , act. Il , se. u , vi , vu , x ; ' aet. III, se. m; le Malade imaginaire^ aet. II, se. vi.
(3) « 11 faudra bannir du milieu des chrétiens les prostitutions dont les comédies italiennes ont été remplies même de nos jours, etqu*on voit encore toutes crues dans les pièces de Molière. On réprouvera les discours où ce rigoureux censeur des grands canons , ce grave réformateur des mines et des expressions de nos précieuses, étale cependant au plus grand jour les avantages d'une infâme to- , lérance dans les maris , et sollieite les femmes à de honteuses vengeances contre leurs jaloux. » Maximes et Réflexions sur la Comédie^ chap. V. Voir plus loin,
obap. XII.
(4) La Critique de l'Ecole des Femmes, se. in.
ET DES AMOURS FI^CiLES^ ^73
c'était une suite de la licence du -seiziàme siècle (i). Cela peut être une ^application ^ mais ce n'^estpae uae excuse. Molière pouvait aussi bien devenir le mattue de la délicatesse et du bon goût que du bon sens , à Fépoque où Boileau proclamait
Que le lecteur françois veut être respecté (2).
Mais il y a quelque chose de plus corrrupleur que les grossièretés et même que les peintures indulgentes de l'adultère (3) : cest la théorie sentimentale des amours faciles. Cette matière banale des opéras est la forme poétique sous laquelle s'insinue la débauche de la fagon la plus dangereuse. Et qui le croirait ? Molière la terreur des précieuses j Molière le peintre d! Henriette ^ a usé son temps et son génie à collaborer avec Quinault pour chanter
...ces lieux communs de morale lubrique Que Lttlli réchauffa des sons de sa musique (A).
(1) Voir H. Taine, Voyage aux Pyrénées^ chap. III, La Pudeur au XVI* tiède : « Chaque siècle a son degré de décence... ; parmi les mœurs du temps, le mot crû n*était que le mot naturel ; les femmes Tentendaient à table tous les jours, et orné des plus beaux commentaires, etc. » M^^* de SiUery se contentait de trouver les Contes de La Fontaine obscurs (Tirais et Amarante),
(2) Art poétique, ch. II, v. 176.
(3) F. Génin {Vie de Molière^ chap. YI), dans sa défense du Mari confondu contre les violentes attaques.de J.-J. Rousseau (voir plus haut, p. 170, note 5), dit avec beaucoup de justesse : « Le vice d'Angélique n*est que spirituel; dans Julie f il est intéressant , ennobli par la passion ; il emprunte les dehors de la vertu, tout au plus est^il présenté comme une faiblesse rachetable... La Nouvelle Héloise a fondé celte école de Tadultére sentimental , qui de nos jours a envahi le roman , le théâtre , et jusqu*à certaines théories philosophiques, a
(i) Boileau, 5arireX,v. 141.
Lui-même; avec celte sublime idée de l'amour qu'il se faisait et qu'il exprimait d'une manière si parfaite, il n'a pas eu le courage de refuser son talent à la vulgaire immoralité des opéras demandés par une cour licencieuse : il a su dire en vers admirables ce que d'autres ne savaient exprimer qu'avec platitude et froideur ; il a su donner dans le tendre et la galanterie sans tomber dans le ridicule ; il a su trouver des accents d'une touchante douceur, d'une grâce inouïe , pour les mettre au service du libertinage délicat et de la licence distinguée. Mais il n'avait pas besoin de donner cette preuve pour démontrer son intarissable facilité ; et le moraliste ne peut lui pardonner d'avoir ainsi employé son art à corrompre , d'avoir véritablement prostitué son génie.
De Molière aujourd'hui, c'est le meilleur qui a survécu : quand on parle de lui , on songe d'abord à ses grandes comédies. On oublie, ou même on ignore les intermèdes et les danses qui s'y mêlaient, les paroles et les chansons qu'il mettait dans la bouche des nymphes et des bergers dont il peuplait VElide ou la vallée de Tenipé transportées à Versailles. Mais quand on veut étudier sous toutes ses faces la variété de ce génie, on ne doit lui ôter ni son talent ni son immoralité de poète anacréontique. Il faut citer, pour pouvoir l'admirer et le condamner en même temps, ce léger et séduisant langage de la corruption innocente ^ qui fat avec tant de succès imité mais non égalé par les petits poètes du dix-huitième
siècle; il faut rendre à Molière ThonDear et la honte des bergeries.
L'Aurore chante y en ouvrant le joar qai verra se dénouer les amours de la Princesse â!EMe (1) :
Qaand Famour à ?os yeux offre un choix agréable,
Jeunes beautés, laissez-vous enflammer; Moquez-Yous d'affecter cet orgueil indomptable Dont on vous dit qu*il est beau de s*anner : Dans rage où Ton est aimable, Rien n*est si beau que d*aimer.
Soupirez librement pour un amant fidèle ,
Et bravez ceux qui voudroient vous blâmer.
Un cœur tendre est aimable , et le nom de cruelle ITest pas un nom à se fûre estimer ; Dans le temps où l'on est belle, Rien n*est si beau que d*aimer (2).
Cette Aurore voit bientôt paraître un jeune prince, avec un précepteur qui lui donne ces leçons :
Moi, vous blâmer, seigneur, des tendres mouvements Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments ! Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon âme Contre les doux transports de Tamoureuse flamme ; Et, bien que ifion sort touche à ses derniers soleils , Je dirai , que l'amour sied bien à vos pareils ; Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage De la beauté d'une âme est un clair témoignage , Et qu'il est malaisé que , sans être amoureux , Un jeune prince soit et grand et généreux...
Devant mes yeux, seigneur, a passé votre enfance, Et j'ai de vos vertus vu fleurir l'espérance...
(2) La Princesse d'EUde^ Prologue, se. i.
176 DE L*ADDLTÉR£
Votre cœur» votre'adresse éclatoient chaque joar : Mais je mMaqoiétois de ne voir point d'amour. Et , puisque les langueurs d'une plaie invincible Nous montrent que votre âme à ses traits est senâble , Je triomphe , et mon cœur , d'allégresse rempli , Vous regarde à présent comme un prince accompli (1). »
Or cette tirade était dite à Louis XIV, jeune et triomphant^ dans ces fameuses fêtes appelées les Plaisirs de File enchantée y qu'il donnait, sous le couvert de la reine mère y et en présence de. la jeune reine délaissée, à M"® de La Vallière, en sorte que sa mère et sa femme servaient de prétexte aux hommages royaux rendus publiquement à sa maîtresse (2).
Plus loin arrivent deux bergères qui se demandent
(1) La princeue d'ElidCy act. I, se. i.
(2) Là est une des raisons de la colère de Bossuet, car il y a une sainte colère dans la phrase célèbre du chap. V des Maximes et Réflexioni sur la Comédie: (c La postérité saura peut-être la fin de ce poëte comédien, qui, en jouant son Ma- Iode imaginaire ou son Médecin par force, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des pladsanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit: Malheur à vous qui rie%y car vous pleurere% (Luc, VI, 25). Ceux qui ont laissé sur la terre de plus riches monuments n*en sont pas plus à couvert , de la justice de Dieu ; ni les beaux vers ni les beaux chants ne servent de rien devant lui ; et il n'épargnera pas ceux qui , en quelque manière que ce soit, auront entretenu la convoitise. » Mohère poussant au désordre, publiquement, devant sa mère, sa femme, et toute la cour, le roi de France, le représentant de Dieu sur la terre , et attirant ainsi les colères célestes sur le royaume ! Molière lui disant tout haut : « Moi , vous blâmer!... » quand Bossuet employait toute son autorité d'évêqoe et son énergie de chrétien à arracher le roi aux scandales de Tadultère ! Molière devait être le génie du mal aux yeux de Bossuet. Voir la même cause dMndignation dans Amphitryon, plus haut, p. 169; dans M. de Pourceaugnac , plus loin, p. 185, note 3; dans les Amants magnifiques , plus loin, p. 186, note %. Voir d'ailleurs sur la question de Bossuet , plus loin, chap. XII.
ET DES AMOUhS FACILES. 177
si l'on doit croire de Famour « oa le mal ou le bien , » et qui concluent en chantant :
Aimons , c'est le vrai moyen De savoir ce qu*on en doit croire (1).
Et après elles viennent des bergers héroïques qui vident ainsi la question :
Usez mieux , ô beautés fières, Du pouvoir de tout charmer :
Aimez , aimables bergères ; Nos coeurs sont faits pour aimer...
Songez de bonne heure à suivre Le plaisir de s*enflammer :
Un cœur ne commence à vivre Que du Jour qu'il sait aimer.
Quelque fort qu'on s'en défende , Il faut y venir un jour; Il n'est rien qui ne se rende Aux doux charmes de l'amour (2).
La charmante Daphné et la trop aimable Eroœène (3) suivent ces sages maximes , et viennent s'offrir (4) au jeune Myrtily qui chante à son moineau :
Innocente petite béte , Qui contre ce qui vous arrête Vous débattez tant à mes yeux , De votre liberté ne plaignez point la perte :
(1) La Princesse d'Elide , quatrième intermède.
(2) Af., cinquième intermède.
(3) JlféZicer^e,1666.
(4) Id.f act. I , se. 11 , IV et V :
Deux nymphes . 6 Myrtil , viennent s'offrir à vons : Contentez nos désirs, etc.
Votre destin est glorieux ;
Je vous ai pris pour Mélicerte.
EUe vous baisera, vous prenant dans sa main ;
Et de vous mettre en son sein
Elle vous fera la grâce.
Est^il un sort au monde et plus doui et plus beau ? Et qui des rois, hélas ! heureui petit moineau,
Ne voudroil être en votre place (1) ?
Au Myrtil de Mélicerte succède le Philène de la Pastorale comique (2) qui dit à ses brebis :
Paissez , chères brebis , les herbettes naissantes ; Ces prés et ces ruisseaux ont de quoi vous charmer ; Mais si vous désirez vivre toujours contentes ,
Petites innocentes ,
Gardez-vous bien d'aimer (3).
On croit inutile d'insister sur cette assimilation des amours des hommes et des amours des bêtes : Molière , d'ailleurs , fait prononcer la moralité de tout cela par YEgyptiejine et les Egyptiens qui chantent à la fin de la Pastorale :
Croyez-moi , hâtons -nous , ma Sylvie , Usons bien des moments précieux ; Contentons ici notre envie ; De nos ans le feu nous y convie ; Nous ne saurions, vous et moi, faire mieux.
Quand Thiver a glacé nos guéréts , Le printemps vient reprendre sa place ,
(1) Mélicerte^ act. I, se. v.
(2) Nous n*en possédons que les paroles chantées, conservées dans la partition de LuUi : Molière avait brûlé son manuscrit. La Pastorale comique ainsi que Mélicerte tenaient place dans la grande fête appelée le Ballet des Muses, donnée à Saint-Germain en décembre 1666.
(3) Pastorale comique , se. m.
Et ramène à nos champs leurs attraits ;
Mais hâas ! quand Vi^e nous glace , Nos beaux jours ne reviennent jamais.
Ne cherchons tous les jours qu*à nous plaire, Soyons-y Tun et Tautre empressés ;
Du plaisir faisons notre affaire ; Des chagrins songeons à nous dé&ire :
Il vient un temps où Ton en prend assez (1).
Sur le même ton , sinon sur le même air , les bergères de la Fête de Versailles (2) chantent à leurs bergers :