CHAPITRE VIIL
Est-ce par nécessité de comédie^ et pour fournir un dénoûment que tous ces beaux amours aboutissent au mariage (1)? Non : c'est par vérité. L'intimité et la joie de celte union est aussi nécessaire, comme conséquence de l'amour vrai , que le désordre et le dégoût comme conséquences de la coquet-
(i) On est encore ici en contradiction avec Bossuet, Maximes et réfUaÀonê sur la comédie, chap. y y Si la comédie d^ aujourd'hui puti/ie l'amour sensuel en le faisant aboutir au mariage, et chap. YI, Ce que c'est que les mariages du théâtre : « On commence par se livrer aux impressions de Tamour sensuel; le remède des réflexions ou du mariage vient trop tard ; déjà le faible du cœur est attaqué , sMl n*est'vaincu ; et Funion conjugale , trop grave et trop sérieuse pour passionner un spectateur qui ne cherche que le plaisir, n*est que par façon et pour la forme dans la comédie... Toute comédie, selon l'idée de nos jours, veut inspirer le plaisir d*aimer ; on en regarde les personnages, non pas comme gens qui épousent, mais comme amants ; et c*est amant qu'on veut être, sans songer à ce qu'on pourra devenir après (chap. V)... Que les mariages des théâtres sont sensuels, et qu'ils paraissent scandaleux aux vrais chrétiens ! Ce qu'on y veut, c'en est le mal ; ce qu'on y appelle les belles passions , sont la honte de la nature raisonnable ; Fempire d'une fragile et fausse beauté , et cette tyrannie , qu'on y étale sous les plus belles couleurs, flatte la vanité d'un sexe, dégrade la dignité de l'autre, et asservit l'un et l'autre au règne des sens (chap. VI)< » Après la lecture du précédent chapitre et de celui-ci, je pense qu'il est évident que cela ne peut concerner Molière, excepté pour les points indiqués plus loin au chapitre IX. D'ailleurs , sur la question de Bossuet^ voir plus loin , chap. XII.
terie et de la débauche. Les romanciers peuvent séparer ces choses : mais c'est un mensonge à la réalité comme à la morale , et c'est^ par ce mensonge que leurs œuvres sont souvent funestes. Molière fait justice de l'illusion que l'amour puisse exister entre les âmes seules , et que l'homme ait ainsi la puissance de séparer en deux le corps et l'esprit , qui font une seule et même personne. Bélise est folle , avec son galimatias de langage pudibond et de sentiments épurés^ comme Tartuffe est infâme avec sa lubricité cupide. L'union purement spiriluelle est , sauf quelques exceptions bien rares^ aussi insensée que l'union seulement sensuelle est ignoble : c'est une utopie de prôner l'une sans l'autre ^ pour nous transformer en anges ou en bêtes.
La question du mariage n'est point à discuter dans une société polie, et je ne sais pas de société si grossière où elle ne soit résolue par l'instinct de l'humanité. Mais la politesse même et le raffinement de l'esprit et du corps rendent quelquefois la pratique du mariage plus difGcile. Dans l'intimité d'êtres trèsdélicats et très-sensibles, les causes d'irritation, d'ennui , de douleur se multiplient presque à l'infini : si bien qu'en face de tant de difficultés et de peines incessantes, l'idée de l'obligation et de la nécessité finit par s'amoindrir, et disparaît même aux yeux de certains esprits malades de délicatesse ou de tempérament.
Molière, dans la société polie du dix-septième siècle, et dans l'élite même de cette société, vit des
roués et des précieuses. Il s'en prit d'abord aux précieuses.
Lorsque Madelon , qui veut s'appeler Polyxène > et de sa vie à Paris faire un roman comme ceux de Mandane et de Cléliey trouve irrégulier le procédé des amants qui débutent dabord par le ma^ riage, n'est-ce pas la raison même qui répond ^ avec la triviale énergie de Gorgibus : « Et par où veux-tu donc qu'ils débutent? par le concubinage? » Puis , après cette boutade arrachée à son bon sens par les visions de deux folles achevées , il ajoute , avec la dignité de l'honnête homme et du père : a Le mariage est une chose sacrée, et c'est faire en honnêtes gens que de débuter par là (1). »
Chacun a dans la mémoire l'excellente scène où Clitandre ne peut venir à bout de persuader à Bélise que ce n'est ni à elle ni à sa pudeur qu'il en veut (%) ; et ce personnage burlesque est la plus juste critique du parfait amour^ par lequel beaucoup de femmes essaient de se tromper elles-mêmes et d'excuser des liaisons destinées nécessairement à aller plus loin. Bien plus , la jolie et coquette Armande y qui s'est laissée prendre aux célestes théories
De runion des cœurs où les corps n*entrent pas (3) ,
y perd un honnête mari et le bonheur domestique.
(i) Ie« PfMtiiiitt ridicules, se. v.
(2) Les Femmes savantes, act. I, se. iv.
(3) /d.^acMV, se. ii.
m LE MABIAGE.
Et comme si ce n'était pas assez de cette évidente leçon , Molière trouve moyen , quand il met en présence la fille philosophe et la fille qui veut un époux et un ménage , de mettre toute la grâce et toute la pudeur du côté de celle-ci y et de faire dire à celle-là des obscénités dans son haut style , avec ses prétentions de ne connaître point les chaînes des sens ni de la matière (1). Bien plus encore, en face d'un homme, d'un amant, c'est Thomme et Tamant raisonnable dont le langage est chaste, et c'est la femme éthérée qui parle des sentiments brutaux, du commerce des sens^ des nœuds de chair et des sales désirs (%).
Tout cela est très-comique et très-sérieux : la vérite banale , et pourtant sans cesse attaquée par des utopistes des deux sexes , que le mariage est la base et la moralité de toute société humaine, n'a pas été proclamée plus haut, dans les ouvrages les plus graves, que dans les scènes les plus risibles de Molière.
Quand dofn Juan fait sa belle tirade contre le mariage et lefauœ honneur détre fidèle, quand il demande à Sganarelle y ébloui par son éloquence sophistique , ce qu'il a à dire làrdessus , le timide bon sens de Sganarelle répond : « Ma foi , j'ai à dire... Je ne sais que dire : car vous tournez les choses d'une manière qu'il semble que vous avez raison , et cependant ri
fi) Les Femme» savantes^ act. I, «c. i.
(2) /d., act. IV, se n. — Voir plus haut, chap. V, p. 92.
est vrai que vous ne l'avez pas. . . Je suis tant soit peu scandalisé de vous voir tous les mois vous marier comme vous faites, et vous jouer ainsi d'un mystère sacré (1)... » Et quand Sganarelle n'est pas bridé par la crainte^ il ne se gêne pas pour appeler cet épouseur à toutes mains a le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté , un enragé y un chien , un diable y un turc , un hérétique y qui ne croit ni ciel y ni saint ^ ni Dieu, ni loup-garou (2); qui passe cette vie en véritable bête brute ; un pourceau d'Epicure , un vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à toutes les remontrances chrétiennes qu'on lui peut faire , et traite de billevesées tout ce que nous croyons (3). » Qui ne rit encore, en repensant au refrain terrible qui met en fuite le pauvre Pourceaugnac :
La polygamie est un cas , .
Est un cas pendable (4) ?
Les paroles de Sganarelle ne sont que celles d'un valet ridicule , et le refrain qui ahurit M. de Pourceaugnac n'est que le couronnement d'une farce folle; mais sous ce ridicule et cette folie demeure et brille une vérité morale de premier ordre , af&rmée nettement par Henriette et Clitandre dans les Femmes sa-
(i) Le Festin de Pierre, act. 1, se. iv.
(2) L*ëtude de Molière est infinie.: je demande qu*on réfléchisse à ces deux gradations, et à ce qu'elles contiennent d*idées, de bon sens , d'indulgence , d'esprit et d'ironie.
(3) Le Festin de Pierre, act. I, se. i.
(i) M. de Pourceaugnac^ act. II, se. xi.
150 jj: maruge.
vantes, prouvée implicitement de la manière la plus victorieuse et la plus touchante par Elmire dans k Tartuffe.
Quand Armande fait fi du mariage , se plaint de ce qu'il offre de dégoûtant , de la sale vue sur laquelle il traîne la pensée , et qui fait frissonner ^ quand elle demande à sa sœur comment elle peut résoudre son c(Bur aux suites de ce motj c'est la nature , c'est la raison , c'est la morale qui répond par la gracieuse bouche ^Henriette :
Les suites de ce mot, quand je les envisage,
Me font voir un mari , des enfonts , un ménage ; ,
Et je ne vois rien là , si j*en puis raisonner ,
Qui blesse la pensée et fasse frissonner (1).
En vain les débauchés comme don Juan persiflent la constance ridicule « de s'ensevelir pour toujours dans une passion , et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux (2) ; » en vain les hypocrites comme Tartuffe disent :
Le ciel défend , de vrai , certains contentements , Mais on trouve avec lui des accommodements... Le scandale du monde est ce qui fait Toffense , Et ce n*e8t pas pécher que pécher en silence (3) ;
(1) Les Femmei savantes, act. I, se. i. — Voir plus haut, cbap. V, p. 91.
(2) Le Festin de Pierre , act. I, se. ii.
(3) Le rflr<tt/p5, act. IV, se. V.
LE MARUGE. 15i
ea vain les raffinées comme Armande trouvent que c'est « jouer un petit personnage »
De se claquemurer aux choses du ménage ,
Et de ii*entrevoir point de plaisirs plus touchants
Qu*uDe idole d'époux et des marmots d*enfants (1) : —
rhomme et la femme ont par nature un penchant qui les porte à s'aimer ; et cet amour peut, doit être satisfait par le mariage seulement. Le bon sens le dit, et Molière le répète par la voix de la fille fraîche , spirituelle et chaste qui dit du fond du cœur :
Et qu'est-ce qu*à mon âge on a de mieux à faire , Que d*attacher à soi par le titre d*époux « Un homme qui vous aime et soit aimé de vous ; Et de cette union , de tendresse suivie , Se faire les douceurs d'une innocente vie (2)? —
par la voix de Thomme honnête et sensé qui dit avec autant d'esprit que de raison :
J*aime avec tout moi-même ; et Famour qu*on me donne
En veut , je vous Tavoue , à toute la personne.. .
Je vois que dans le monde on suit fort ma méthode,
Et que le mariage est assez à la mode ,
Passe pour un lien assez honnête et doux... (3).
Ce lien honnête seul peut satisfaire l'amour vrai sans blesser ^ respect et la pudeur qui en sont un
{\)Les Femmes savantesy act. I, se. i.
(2) /d., act. I, se. I.
(3) /d., act. IV, se. H.
caractère eesenliel (1 ) ; ce lien honnête seul peut assurer Favenir des enfants , pour lesquels il n'y a que honte et malheur sans père et sans mère (2) ; ce lien honnête enfin seul peut fonder l'estime et l'échange de devoirs qui constitue la famille ^ et par suite la société.
Que deviendrait Orgon et sa maison^ si Elmire n'était que sa sœur , ou son amie , ou sa maîtresse , enfin toute autre que sa femme? Qui donc aurait le dévouement de considérer comme une obligation le salut de la fille, du père^ de la fortune.? Qui donc surtout, excepté la femme ^ pourrait affronter l'épreuve qui est le seul moyen de démasquer le traître? Et le traître^ pourquoi donc est-il si criminel , pourquoi son adultère paraît-il si odieux , sinon parce qu'il attaque une chose sacrée , l'union sur laquelle repose la famille (3) ?
Cet enseignement, qui devient sérieux presque jusqu'au tragique , se retrouve tout comique , mais non moins formel , dans le dévouement de M^^ Jourdain pour son fou de mari (4) ; et certes c'est elle , si peu gracieuse qu'elle soit , qui a le beau rôle , quand elle dit à la hdle marquise Dorimène , qu'elle trouve en partie fine chez son mari : « Pour une
(1) Voir plus haut, chap. vu, p. 133. ^
(2) Célie dans V Etourdi; Itapelle et Agnèi dans les deux Ecoles.
(3) Voir sur Tartuffe^ plus haut, chap. U, p. 29; et sur Elmire, chap. VÏ, p. 105.
(4) Le Bourgeois gentilhomme, act. 111, se. ui-vn, xu.
grande dame y cela n'est ni beau ni honnête à vous, de mettre de la dissension dans un ménage y et de souffrir que mon mari soit amoureux de vous (1). »
Il n'y a pas à hésiter sur l'opinion ni sur l'influence de Molière en fait de mariage : le mariage est une chose sainte à laquelle sont obligés les honnêtes gens qui s'aiment ; c'est un lien honnête :
— Mais dcmœ ? ?
Oui, au début, comme dit le bonhomme Anselme^ qui est positif j et qui , en vrai négociant , • trouve qu'il n'y a pas de mariage raisonnable sans argent :
Quand on ne prend en dot que la seule beauté , Le remords est bien près de la solennité ; Et la plus belle femme a très-peu de défense Contre cette tiédeur qui suit la jouissance.
Je vous le dis encor : ces bouillants mouvements , Ces ardeurs de jeunesse et ces emportements , Nous font trouver d*abord quelques nuits agréables. Mais ces félicités ne sont guère durables , Et notre passion, alentissant son cours , Après ces bonnes ntiits donne de mauvais jours. De là viennent les soins, les soucis , les misères , Les fils déshérités par le courroux des pères... (2).
Et que sont les soucis matériels, auprès de tous ceux de l'esprit et du cœur, l'ennui, le dégoût, l'irritation , la haine même qui résulte du choc journalier des caractères ; sans compter les inquiétudes, les dou -
(1) Le Bourgeois gentilhomme, act. IV, se. ii, (2) UEtourdi^j^:\S, se. iy.
leurs, les jalousies , les infidélités et les coups? Le mariage est la botte de Pandore.
Voici le chapitre scabreux où la délicatesse infinie du poète moraliste paraît encore plus admirable que son inébranlable raison. Le mariage est douxy mais à une condition indispensable : c'est qu'il soit le nceud bien assorti (i) qui lie deux personnes portées par la nature à s'aimer , et décidées par la raison à accepter patiemment les charges nécessaires qu'il impose. Clitondre et Henriette offrent à la fois l'exemple de l'union naturelle et de l'union raisonnable. Comme ils s'aim ent ! comme leurs caractères sont faits pour se plaire , et leurs cœurs pour se comprendre (2) ! Et pourtant, comme, parmi ces grands élans d'amour, ils songent sérieusement aux enfants , au ménage (3) , à la fortune même (4) , en tant qu'indispensable pour rendre le bonheur et la vie possibles !
Pour tout résumer en trois mots , le lien honnête et doux de Molière, c'est le mariage fait par amour j
(i) Les Femme» savantes , act. I, se. i.
(2) Voir plus haut, chap. VII, p. 128.
(3) Les Femmes savantes y act. I, se. i.
{A) Id.f act. V, se. v. Quand Henriette se croit ruinée, et que Clitandre veut répouser quand même, elle dit tristement :
Rien n'use tant Tardenr de ce nœud qoi nom lie Qae les f&cheax besoins des choses de la vie ; Et l'on en Tient souvent à s'accqser tous deux De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux.
Et ces sérieuses réflexions sont de la même personne qui dit si franchement son fait à Trissotin (act. V, se. i), et qui aime si sincèrement', qu'elle se Jettera dans un couvent s'il lui faut renoncer à Clitandre (act. IV, se. vm).
nature et raison : rare alliance sans laquelle il ne peut absolument être heureux. Si la nature y manque, c'est r Ecole des Maris ou P Ecole des Femmes (\) -, — si la raison , c'est « le beau mariage de la jeune Dorimèney fille du seigneur Akantor, avec le seigneur Sganarelley qui n'a que cinquante-trois ans... le beau mariage , qui doit être heureux , car il donne de la joie à tout le monde , et fait rire tous ceux à qui on en parle (2) ; » — si Y amour ,
Savez-vous bien qu*on risque un peu plus qu*on ne pense
A vouloir sur un cœur user de violence ;
Qu'il ne fait pas bien sûr , à vous le trancher net,
D*éponser une fille en dépit qu'elle en ait;
Et quVlle peut aller, en se voyant contraindre ,
À des ressentiments que le mari doit craindre (3)?
Cette triple leçon est reprise sans cesse , de cent manières diverses, et il n'y a, pour ainsi dire, pas une comédie où elle ne se trouve plus ou moins accentuée.
Si le mariage n'a d'autre mobile que la volupté, il devient semblable aux mariages de don Juan y où (( lorsqu'on est maître une fois , il n'y a plus rien à souhaiter, et tout le beau de la passion est fini (4). »
Si on y est poussé par l'orgueil d'une noble al-
(1) Sur les deux Ecoles^ voir plus haut, chap. V, p. 96.
(2) Le Mariage forcé, se. u, m.
(3) Les Femmes savantes^ act. V, se. i.
(4) Le Festin de Pierre^ act. I, se. n.
liance^ il tourne comme le mariage de George Dandm, « qui est une leçon bien parlante (1). »
Si l'on épouse par intérêt d'argent , les maris sont des Trissotins et des Diafoirus (3) ^ les femmes des Dorimènes et des Angéliques (3).
Si c'est par amour du bien-être et du pot-au-feu / on est traité comme Chrysale par Philaminte, ou comme Àrgant par Béline (4).
Si c'est par égoïsme et lubricité de vieillard , on a le sort des Amolphes et des Sganarelles (5).
C'est y on le répète , une leçon variée à l'infini et toujours la même ; c'est l'affirmation continuelle que le mariage ne peut être bon ni heureux s'il ne repose sur une affection naturelle , un dévouement réciproque ^ et un profond sentiment du devoir. Ah ! sans doute y ceux qu'une passion déraisonnable fait passer outre à ces indispensables conditions ^ sont souvent bien innocents et bien excusables : Molière en fut lui-même un exemple (6) ; et il y a un stoïcisme amer dans la façon joviale dont il essaye de prouver qu'on doit porter en galant homme de certaines disgrâces (7).
(1) Le Mari confondu^ act. I, se. i.
(2) Les Femmes savantes, le Malade imaginaire.
(3) Le Mariage forcé, le Mari confond u,
(4) Les Femmes savante». Le Malade imaginaire,
(5) Le Cocu imaginaire, les deux Eeoks, le Mariage forcé.
(6) Voir plus haut, chap. VII, p. 122, note 2.
{1) Le Cocu imaginaire , se. xvii; l'Ecole des Femmes, act. l, se. i; aet. IV, se. vm,
LE MARU6E. ^ 157
Mais ce malheur sans doute se pourrait éviter si Toa u'épousait pas comiBe Sganarelle; si la nature dans toute sa pureté présidait à cette union ; si ceux qui s'unissent s'aimaient de Famour vrai dépeint au précédent chapitre ; si , considérant avec toute leur raison la gravité de ce qu'ils font , ils se donnaient Fun à l'autre avec une franchise et un abandon sans bornes^ décidés à trouver tout l'un en l'autre (1) ; si l'aveuglement de la jalousie mal fondée ne venait pas troubler la sincérité de leur affection (S) ; si ^ une fois unis^ ils ^continuaient, comme le recommande Ariste^ à garder entre eux toutes les déli* eatesses et les prévenances de l'amour (3) ; si, comme dit M'^® Molière y le mariage ne changeait pas tant les gens (4) ; s'ils négligeaient moins leurs enfants, ces seconds liens des cœurs, qui viennent remplacer ceux de l'amour qui s'usent (5) ; s'ils se consacraient résolument aux soins de la maison commune (6) ; si l'homme , pénétré de sa dignité et de ses obligations , n'abdiquait pas comme Chrysale , et
(i) ÎA Misanthrope^ act. V, se. vu \
Pnisqne vous n'êtes pas , en des liens si donx> Poor tronver tont en moi , comme moi tout en vons.
(S) ÎA Dépit amoureux y le Cocu imaginaire y le Prince jaloux. — Voir D. Nisard, Histoire de la littérature française, liv. III, chap. IX, § 2. (3) L'Ecole des Maris ^ act. I , se. n.
{A) L'Impromptu de VersaiUeSj se. i : « Le mariage diange bien les gens. »
(5) Le Tartuffe f le Bourgeois gentilhomme , les Femmes savantes ^ le Malade imaginaire,
(6) Elmire dans U Tartuffe ; M'^* Jourdain dans le Bourgeois gentil^ homme.
•\ro^
158 LE MARUGE.
ne tournait ni à YOrgm ni au Jf. Jourdain; si la femme renonçait franchement à être une Philaminte ou une Célimène , sans doute alors qu'on verrait plus de mariages heureux ^ et que les Elmires seraient moins rares.
Toute cette morale est dans Molière. Elle y est ^ et elle pénètre le lecteur sans qu'il s'en doute. Toutes les qualités qui peuvent assurer le bonheur conjugal sont préchées : la confiance , la douceur , les soins réciproques ; Findulgence ; tous les devoirs imposés aux époux sont affirmés: affection, dévouement, secours, fidélité. Les escapades des maris sont traitées comme elles le méritent dans le tableau comique des amours du Bourgeois gentilhomme pour sa belle mmquise; et fe Tartuffe restera toujours la peinture la plus crûment vraie, c'est-à-dire la condamnation la plus absolue de l'adultère.
On n'a pas de paroles pour faire ressortir la délicatesse et la perfection de cette morale supérieure , sentie par un cœur d'une honnêteté rare, comprise par un génie d'une étendue étonnante , exprimée par un talent sans égal. Non-seulement cent personnages mis sous les yeux du spectateur offrent en exemple la morale du mariage; mais encore, de tous les discours mis çà et là dans leur bouche , on peut tirer un ensemble de maximes, qui, réunies et mises en ordre, constituent un véritable code moral du mariage : je demande de quel auteur dramatique ou de quel romancier on en peut tirer autant ?
I^ee Préceptes du Marlag^e.
« Le mariage est une chose sainte et sacrée (4) , une chaîne à laquelle on doit porter toute sorte de respect (2). »
« On ne doit point se jouer d'un mystère sacré, et les libertins ne font jamais une bonne fin (3). »
a Les suites du mariage sont des enfants et un ménage (4). j>
«... Cette union , de tendresse suivie ,
Doit faire les douceurs d*ttne innocente vie (5). »
« Le mariage est pour toute la vie, et de là dépend tout le bonheur (6). »
« Un engagement qui doit durer jusqu'à la mort ne se doit jamais faire qu'avec de grandes précautions (7). »
(1) Les Précieuses ridicules ^ se. v.
(2) Le Mari confondu^ act. II, se. m.
(3) Le Festin de Pierre, act. I, se. ii.
(i) Les Femmes savantes, act. 1, se. i.
(5) Id., act. 1, se. i.
(6) Le Malade imaginaire, act. III, se. iv. Comparez, V Avare, act. l, se. vii: 8 Le mariage est une grande affaire ; il y va d*étre heureux ou malheureux toute sa vie. •
(7) L'Avare, act. I, se. vu.
160 LE HARUGE.
t Un mariage ne sauroit être heureux y où rinclination n'est pas (4). »
« On ne doit point avoir cette foiblesse extrême De vouloir posséder un cœur nu^ré lui-même (2). »
« Une grande inégalité d'âge, d'humeur et de sentiments rend un mariage sujet à des accidents trës-fàcheux (3). »
Cest « une sottise , la plus grande du monde, de vouloir s'élever au-dessus de sa condition (4). »
« Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients (5). »
a On doit chercher plus que toute autre chose à y mettre celte douce conformité , qui sans cesse y maintient l'honneur , la tranquillité et la joie (6). »
a Donnez donc le temps de se connoitre et de voir nattre en soi l'un pour l'autre cette inclination si nécessaire à composer une union parfaite (7). »
(1) L'Avare, act. IV, se. m.
(2) UEcole des MaHs, act. III, se. vi.
(3) UAvarty act. I, se. vu.
(i) Le Mari confondu, act. I, se. i.
(5) Le Bourgeois gentilhomme, act. HI, se. xii.
(6) L'Avare, act. I, se. vu.
(7) Le Malade imaginaire, act. II, se. vu.
LE MÂRU6E. 161
«... Que la verta seule anime ce dessein (1) : » « Quand on ne prend en dot que la seule beauté , Le remords est bien près de la solennité (S). •
« On ne doit point y sacrifier à l'intérêt (3) , et le bien n'est pas considérable, lorsqu'il est question d'épouser une honnête personne (4). »
Mais on doit songer que « rien n'use tant l'ardeur de ce nœud
Que les fâcheux besoins des choses de hi vie ; Et Ton en vient souvent à s*accuser tous deux De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux (5). »
Les époux doivent « trouver tout » l'un en l'autre :
« Que leur doit importer tout le reste du monde (6) ? »
Ils doivent a s'aimer véritablement , et faire l'un de l'autre tout l'attachement de leur vie (7). »
(1) L'Etourdi, act. I, se. iv.
(S) Id.f act. IV, se. IV.
(3) U Avare, act. I, se. vn.
(i) Id., act. I, se. V.
(5) Les Femmes savantes^ act. V, se. v.
(6) Le Misanthrope, act. V , se. vn.
(7) Le Malade imaginaire, act. II, se. vu.
ft ... La Jalousie est un monstre odieux : »
les époux doivent donc éviter « cette étrange frénésie (4) » R Et mutnellement se croire gens de bien (2). •
XVIÏ.
Le mari est « le chef , le seigneur et le mettre (3) ; »
« Ce n*est point à la femme à prescrire... ; La poule ne doit point chanter devant le coq (4) ; • « Et se peut-il qo*on homme ait assez de foiblesse Pour laisser à sa femme un pouvoir absolu (5) ? »
Il doit € s'abandonner à la foi de sa femme (6) , »
« Car toujours leur honneur veut se garder lui-même (7), Et renfermer sa femme est un mauvais parti (8). »
« La possession d*un cœur est fort mal assurée lorsqu'on prétend le retenir par force (9). »
« Le cœur est ce qu'il faut gagner (10) ; c'est le cœur qu'il faut arrêter par la douceur et la complaisance (44). »
(1) Le Prince jaloux, act. I, se. i.
(2) Le Cocu imaginaire, se. xxii.
(3) VEcole des FemmeSy act. III, se. ii.
(i) Lm Femmes savantes, act. V, se. m.
(5) Id.y act. 11, se. IX.
(6) L'Ecole des Maris, act. I, se. in.
(7) Id.f act. I, se. II.
(8) /d., act. I, se. m.
(9) U Amour peintre, se. vu.
(10) L'Ecole des Maris, act. I, se. n.
(11) V Amour peintre, se. xx.
LE MARUGfi. 163
Le mari doit à sa femme
« Une grande tendresse et des soins complaisants. ... II doit tâcher à cont^^nter ses vœux , Des moindres libertés ne point faire des crimes , Reprendre ses défauts avec grande douceur , Et du nom de vertu ne lui point faire peur (1). »
« Mais le dessein de vivre en honnête personne
Dépend des qualités du mari qu'on lui donne ;
Et ceux de qui partout on montre au doigt le front ,
Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont :
11 est bien difficile enfin d*étre fidèle
A de certains maris faits d*un certain modèle (2). »
« À d*austères devoirs le rang de femme engage (3). »
« G*esirhonneur qui la doit tenir dans le devoir (i). »
Elle (jloit aa mari « de la docilité,
Et de l'obéissance , et de Thumilité , Et du profond respect (5) ; •
elle est faite
n Pour céder le dessus en toute chose àThomme (6). »
(1) L'école des MariSy act. 1, se. ii.
(2) Le Tartuffe, act. II, se. n.
(3) L'Ecole des Femmes^ act. III, se. ii.
(i) L'Ecole des Maris^ act. I, se. ii.
(5) L'Ecole des Femmes, act. III, se. ii.
(6) Les Femmes savantes^ act. V, se. m.
164 m HAUAGE.
XXY.
t Elle ne doit point aimer la promenade , h borne chàre, ni fréquenter je ne sais quelle sorte de gens (1). »
« EDe ne se doit parer Qa*aatant que peut désirer Le mari qui la possède (2). »
t II faut être retirée à la maison , donner ordre au souper , avoir soin du ménage y des enfants (3) ; »
et Former aux bonnes mœurs Fesprit de ses enfsmts , Faire aller son ménage , avoir rœil sur ses gens, Et régler la dépense avec économie Doit être son étude et sa philosophie (i). »
XXVIIL* Mais surtout elle doit
« Songer qu'en la faisant moitié de sa personne , C*est son honneur qu*un homme en ses mains abandonne ; Que cet honneur est tendre et se blesse de peu ; Que sur un tel sujet il ne font peint de jeu (5). »
Elle doit « fuir d'être coquette : »
(c Loin les études d*œillades (6) ! •
(1) La Jalotuie du Barbouillé^ se. i.
(2) U Ecole des Femmet, act. III, se. ii.
(3) La Jalousie du Barbouillé, se. u.
(i) Les Femmes savantes, act. II, se. vu.
(5) UEcoh des Femmes, act. III, se. n.
(6) Id., act. III, se. II.
« Les honnêtes femmes ont des manières qui savent chasser d'abord les galants (1). »
c J*aime qu'avec douceur elles sa montreit sages... , Et veux une vertu qui ne soit point diablesse (2). •
(1) le Mari confondu^ act. IV, se. iii.
(2) Le Tartuffe j act. IV, se. m.