VIII DISCOURS DE M. HENRY LEMONNIER
sion d'une âme forte, énergique jusqu'à l'austérité, indépendante jusqu'à l'intransigeance. C'était vrai.
Mais, pour la bien connaître, il fallait avoir été admis dans l'intimité de son cabinet directorial;, où tous nous avons passé bien des moments qui n'ont jamais été perdus. On observait alors que son esprit, s'il était vigoureux, était également large et souple, qu'elle s'intéressait à tout, en allant plus naturellement à ce qui est beau et à ce qui est grand; que son âme, qui semblait froide, recelait des trésors de dévouement, d'affection, de tendresse. Nous l'avons vu tout récemment, quand la mort de notre pauvre Lecène l'avait atteinte au cœur, quand on lisait sur sa physionomie les angoisses que lui causait la maladie d'un neveu très aimé. On découvrait aussi que son stoïcisme était encore plus rigide pour elle que pour les autres, que, forte en face des forts, elle se montrait toujours bonne aux humbles, secourable aux petits. C'est que, si elle s'attachait aux doctrines stoïciennes, son vrai guide était le doux Socrate, et c'est qu'elle avait les croyances chrétiennes les plus sincères, les plus assurées, les plus pures. Enfin, on découvrait chez elle, non sans quelque surprise, une simplicité, une candeur, je dirais presque une naïveté de sentiments, qui ajoutait une grâce singulière à ses entretiens familiers.
Elle porta ces qualités à un degré supérieur dans la direction de l'école, dès qu'elle l'eut reçue des mains d'un Ministre à qui nous gardons un reconnaissant souvenir. Elle s'y donna tout entière. Pendant quinze ans, à part la joie rarement prise d'entendre de la grande poésie ou de la grande musique, du Corneille ou du Beethoven ; à part quelques courts voyages dans ces Alpes qu'elle aimait tant, qu'elle avait parcourues pour la première fois avec son mari et dont elle ne parlait jamais sans attendrissement ; à part quelques retraites, c'est le mot, dans cet appartement où elle vivait entourée de ses chers souvenirs, elle n'a jamais quitté son cabinet de directrice que pour les salles de cours, où elle suivait avec autant de clairvoyance que de sympathie attentive, presque émue, le travail de nos élèves.
Elle s'était fait du rôle de l'École une conception juste, forte et élevée, où nous n'avons jamais cessé d'être en accord avec elle. Elle pensait que l'École, comme tout établissement d'enseignement, a une tâche sociale à remplir ; elle