AMITIÉ
véhémence de sa foi dans l'amitié, qui est en même temps la foi dans la vertu.
Ce qui fait l'amitié
La vraie et parfaite amitié requiert trois choses : la vertu comme honnête, la conversation comme plaisante, et l'utilité comme nécessaire : car il faut recevoir l'ami après l'avoir bien éprouvé, s'éjouir de sa compagnie, et se servir de lui à son besoin, toutes lesquelles choses sont contraires à pluralité d'amis, mêmement celle qui est la principale, c'est îe jugement de l'épreuve.
Il ne faut pas légèrement recevoir, ni s'attacher d'affection facilement auxpremiers qui se présentent,ni aimer incontinent ceux qui nous poursuivent d'amitié ; ains plutôt faut que nous mêmes poursuivions ceux qui sont dignes d'être aimés ; car il ne faut pas du tout élire ce qui se prend facilement, pource que nous passons par-dessus la ronce et le gratteron qui s'attache à nous et les rejejtons, là où nous allons chercher l'olive et la vigneiaussi n'est-il pas toujours expédient d'admettre en notre familiarité celui qui aisément nous embrasse, mais au contraire nous faut affectueusement embrasser ceux que nous éprouvons utiles, et qui méritent que l'on en fasse compte. Celui-là garde une amitié et familiarité longuement, qui a demeuré longtemps à l'éprouver.
Or s'il n'est pas possible à l'homme d'éprouver beaucoup d'amis, sera-t-il facile de converser ensemole avec plusieurs, où il sera du tout impossible? Et néanmoins toute la jouissance et la fruiction de l'amitié gît en la conversation, et le plus doux fruit consiste ens'entrefréquenter, et hanter ensemble. L'amitié nous serre, nbus unit et nous étreint par fréquentes et continuelles conversations, caresses et offices d'amitié, comme dit Empédocle;car elle désire faire une telle union et incorporation, là où la pluralité d'amis nous sépare, nous distrait et divertit en nous rappelant et nous transférant de l'un à l'autre, ne permettant pas que la commixtion et le collement de la bienveillance se fasse par la familière conversation épandue et figée, en manière de dire, à l'entour; et
cela quant et quant nous apporte une égalité et difficulté grande aux offices et services, qui sont convenables entre amis.
(De la pluralité d'amis.)
Comment est-il possible qu'il s'engendre une bonne amitié entre gens qui sont de mœurs toutes différentes, conditions toutes diverses et façons de vivre tendantes à toutes autres fins? Car les accords de la musique, soit en voix ou en instruments, ont bien leurs consonances par contrariété de sons, se formant je ne sais quoi de similitude et convenance du haut et du bas ; mais en cette consonance et harmonie de l'amitié, il n'y doit avoir du tout rien de dissemblable, ni d'inégal, ni de couvert et obscur, ainsdoit être composée de toutes choses pareilles de même volonté, même opinion, même conseil, et toute même affection, comme si ce n'était qu'une seule âme distribuée et départie en plusieurs corps.
(De la pluralité d'amis.)
J'ai besoin d'un ami qui avec moi juge la vérité et qui la dit franchement. Voilà l'une des manières qu'il y a pour éprouver et discerner le vrai d'avec le faux ami. Le vrai ami n'imite point toutes les conditions ni ne loue point toutes les actions de celui qu'il aime, ains seulement tâche à imiter les meilleures, et comme dit Sophocle :
11 veut aimer, non haïr, avec lui.
Les grâces des amis, parmi l'honnêteté et l'utilité qu'elles ont, apportent je ne sais quoi qui délecte, ne plus ne moins qu'une fleur qui paraît par-dessus ; et quelquefois ils usent d'un jeu, d'un boire et manger ensemble, d'une risée, d'une facétie l'un avec l'autre.
(C omment discerner le flatteur de Vami.)
Si étaient Épaminondas et Pélopidas également nés à toute vertu, excepté que Pélopidas prenait plus de plaisir à exercer le corps, et Épaminondas à exercer l'esprit et apprendre, de manière que leur passetemps, quand ils étaient de loisir, à l'un était lutter, aller à la chasse, et faire tous tels exercices de la personne et à l'autre, ouïr, étudier et apprendre toujours
l'amitié 313
quelque chose de lettres et de philosophie. Mais entre plusieurs belles et bonnes parties qui leur ont apporté tant d'honneur et de gloire à tous deux, les hommes de bon jugement ne trouvent rien de si grand ne si louable, que d'avoir maintenu tout le long de leur vie leur amitié et bienveillance inviolée, depuis le commencement jusques à la fin, parmi tant de combats, tant de guerres, tant de charges d'armées, et tant d'affaires de gouvernement qu'ils ont eus à démêler ensemble.
Car si l'on regarde les déportements d'Aristide et de Thémistocle, de Gimon et de Périclès, de Nicius et d'Alcibiade, en l'administration de la chose publique, comment ils ont été pleins de dissensions, d'envies et de jalousies les uns contre les autres, et puis à F opposite, que l'on considère l'amour et l'honneur que se sont toujours continuellement portés l'un à l'autre Pélopidas et Épaminondas, on trouvera sans point de doute, que ceux-ci sont bien plus dignes d'être nommés frères d'armes, par manière de dire, et compagnons de charges publigues que nuls de ces autres-là, lesquels ont toujours plus étudié et plus travaillé à vaincre l'un l'autre qu'à vaincre leurs ennemis ; duquel effet la cause véritable était la seule vertu ; pource que par leurs faits ils n'allaient point cherchant ni gloire, ni richesse pour eux, à la convoitise desquelles toujours est attachée la querelleuse et séditieuse envie ; ains s'étant tous deux énamourés, dès le comme ncement,d'un amour, affection et charité divine, qui était de voir leur pays très puissant et très florissant par leur moyen et en leur temps, ils réputaient tous les bons exploits l'un de l'autre servant à cet effet comme leurs propres.
Toutefois la plupart des historiens estiment que cette grande et véhémente amitié qu'ils se portaient l'un à l'autre, commença et procéda d'un voyage où ils furent ensemble à Mantinée au secours desLacédémoniens, qui pour lors étaient encore alliés et confédérés des Thébains ; car étant rangés en bataille l'un auprès de l'autre entre les gens de pied, contre les Arcadiens qu'ils avaient en front, il advint que la pointe du bataillon des Lacédémoniens, en laquelle ils étaient, recula, et y en eut plusieurs qui fuirent à val de route, mais eux aimant mieux mourir que fuir, se serrèrent ensemble, et firent tête à ceux qui les pressaient, jusques à ce que Pélopidas, étant blessé en sept endroits,tous par devant,
tomba finalement dessus un monceau de morts, tant de leurs gens que des ennemis, les uns parmi les autres ; et lors Épaminondas, encore qu'il le tînt pour mort, se jeta néanmoins au-devant pour défendre le corps et les armes, et soutint lui seul le combat contre plusieurs, aimant mieux mourir que d'abandonner Pélopidas gisant entre les morts, jusques à ce que lui-même étant blessé d'un coup de pique en l'estomac, et d'un coup d'épée au bras, n'en pouvait presque plus, quand Agésipolis, le roi des Lacédémoniens, y survint de l'autre point de la bataille tout à temps, qui les sauva tous deux hors de toute espérance.
(Pélopidas,)
Le flatteur, contrefaisant seulement la douceur et l'agréable façon de l'ami, se montre toujours gai, joyeux et plaisant, sans jamais résister ni contredire. Pourtant ne faut pas soupçonner universellement que tous ceux qui louent autrui soient incontinent flatteurs : car le louer quelquefois, en temps et lieu, ne convient pas moins à l'amitié, que le reprendre et le blâmer : et à l'opposite, il n'y a rien si contraire à l'amitié, ni si mal accointable, que l'être fâcheux, chagrin, toujours reprenant et toujours se plaignant : là où quand on connaît une bénévolence prête à louer volontiers et largement les choses bien faites, on en porte plus patiemment et plus doucement une libre répréhension et correction aux choses mal faites, d'autant que l'on le prend en bonne part, et croit-on que, qui loue volontiers, il blâme a regret.
{Comment discerner le flatteur d'avec Vami.)
C'est principalement à ceux qui ont fortune à leur commandement, que les amis parlant librement sont nécessaires, pour leur rabattre un peu la hautaineté de cœur que la prospérité leur apporte ; pource qu'il y en a bien peu qui en félicité retiennent le bon sens, et la plupart ont besoin de sagesse empruntée, et de raison venant d'ailleurs pour les abaisser et affermir,quand ils sont enflés ou ébranlés par les faveurs de la fortune.
{Comment discerner le flatteur dJavec Vami.)
Namertes étant envoyé ambassadeur quelque part, il y eut un de ceux où il était envoyé, qui lui dit qu'il le tenait et