‹ La morale de Plutarque (préceptes et exemples)Chapitre 70 sur 74 · L AMITIE · texte numérisé non relu

L AMITIE

On donne le nom d'amitiés aux relations affectueuses qui sont formées par d'autres liens que ceux du sang et dans lesquelles la raison et la volonté ont plus ou moins de part. Mais au-dessus de ces amitiés, souvent trop faciles et superficielles qui se nouent et se dénouent sans toucher profondément l'être moral, il y a l'amitié idéale, ou l'harmonie parfaite de deux âmes unies par l'amour du bien. A la conformité d'aspirations et de pensées que fait naître la poursuite d'une fin si élevée, se joint peut-être aussi ce je ne sais quoi, sympathie mystérieuse et divine, dont le charme est irrésistible autant qu'inexplicable. Je crois que dans toutes les affections de rencontre où l'âme se donne plus ou moins, elle suit le penchant souvent inconscient qui l'entraîne vers son idéal : elles ont donc toutes quelque chose de cette noble passion de l'amitié, qui est à la fois le reflet de la vertu et sa plus douce récompense. Mais elles n'ont pas la constance et la force d'ascension qui résultent de la fermeté et de la stabilité dans la vertu. Tant que l'âme n'a pas trouvé son assiette, elle change de goûts et d'opinions et s'attache tour à tour à divers objets qui successivement semblent répondre à ses

désirs. Au fond, c'est à la perfection qu'elle aspire, et Finconstance de ses affections tient autant à sa propre faiblesse qu'à l'imperfection des autres âmes qui l'attirent sans être capables de la fixer. Mais, quand elle a mis un terme à ses fluctuations pour s'orienter vers le bien, elle tend de toutes ses forces vers ce but, et ce qu'elle cherche dans les autres, c'est par-dessus tout une même volonté bonne et droite. Deux âmes ainsi liées ne sont pas pour cela parfaites, mais elles s'efforcent de se rendre telles par une culture mutuelle, qui ne dégénère pas en une idolâtrie réciproque, parce qu'elle est fondée sur la vérité et la vertu. En s'aimant l'une l'autre, elles aiment encore le bien. Cependant leur amitié n'est pas un culte impersonnel du beau moral ; le charme personnel qui le reflète avec ses diverses nuances, y a bien sa part. Aussi « le hanter ensemble est le plus doux fruit de l'amitié. »

Parmi les grands modèles que nous propose Plutarque, il y en a peu qui nous attirent autant qu'ftpaminondas et Pélopidas, unis par une « affection et charité divine, qui était de voir leur pays très puissant et très florissant par leur moyen. » Si aucune ambition mesquine, aucune basse envie n'a jamais troublé l'harmonie de ces deux amis, c'est que leur fin n'était pas la gloire, le bonheur égoïste : ils ne vivaient que pour la patrie et la vertu. Alexandre nous a prouvé par quelques beaux traits de générosité et de dévouement que son grand cœur savait aimer, bien qu'il ne se soit pas élevé jusqu'à la pleine possession de lui-même ; Agésilas nous touche par sa confiance en la justice de ses amis, et plus encore par la peine qu'il éprouve de ne pouvoir concilier la tendresse et la sagesse : « Oh! qu'il est malheureux, dit-il, d'aimer et être sage tout ensemble. » Mais Blossius nous ravit par la

Page 1