CHAPITRE XIV
Le patriotisme est à la fois rattachement de l'homme à la terre qui Ta vu naître, le sentiment de ses obligations envers sa patrie et la disposition constante à mettre les droits de la patrie au-dessus des droits personnels et de ceux de la famille. Les anciens élevaient avec raison la vertu du patriotisme à l'état de culte ; et les nations qui l'exaltaient le plus étaient aussi les plus puissantes et les plus heureuses. Si elles étaient parfois étroites et exclusives dans leur manière de le comprendre, elles étaient toujours grandes dans la manière de le pratiquer, car leur dévouement était absolu. Elles avaient le sentiment, au plus haut degré, de la solidarité nationale, ce qu'il faut attribuer moins peut-être au règlement de la vie commune par leurs plus parfaits législateurs, qu'à l'inspiration même de ces âmes magnanimes, qui a donné esprit et vie à leurs lois. Plutarque nous dit que«Lycurgue accoutuma ses citoyens à ne vouloir et ne pouvoir jamais vivre seuls, ains être collés et incorporés les uns avec les autres, et à se trouver toujours ensemble comme les abeilles à l'entour de leurs supérieurs, sortant hors d'eux-mêmes presque par un ravissement d'amour envers leur pays, et de
désir d'honneur pour servir entièrement au bien de la chose publique. » Sans doute, cette communauté de vie a pu contribuer beaucoup à créer un esprit national, en particulier chez les peuples plus rapprochés de la nature. Elle devait surtout rendre concrète pour la jeunesse Fidée de la patrie commune dont tous les citoyens doivent être comme les membres d'une grande famille, mettant en commun leurs intérêts, leur bonne et leur mauvaise fortune. Même les nations plus civilisées, qui ont une conception plus spiritualiste de la solidarité, ne peuvent pas se passer des moyens extérieurs pour la rendre plus sensible à la jeunesse. Solon,« pour accoutumer les citoyens à se ressentir et se douloir du mal les uns des autres, permettait à qui voulait de prendre et épouser la querelle de celui qu'on avait offensé » et il estimait que « la nation la plus policée était celle où ceux qui ne sont pas^ outragés, poursuivent aussi âprement la réparation de l'injure d'autrui, comme ceux-mêmes qui l'ont reçue. » Et parmi ses lois, il y en a une qui déclare «infâme le citoyen qui, dans une sédition civile, ne se range à l'une ou l'autre partie. »
Il serait certainement désirable de réveiller de leur indilïérence ou de leur apathie ceux qui se soustraient au lien de la solidarité nationale ; mais je doute que la contrainte extérieure puisse effectuer ce résultat. C'est sur le cœur et la volonté qu'il faut agir par la persuasion ; c'est donc le rôle de l'éducateur d'inspirer le patriotisme plus encore par l'exemple que par le précepte. Et s'il a le culte du devoir sous quelque forme qu'il se présente, il le fera aimer aussi à l'enfant ; il saura lui faire comprendre ce qui est dû à la patrie, source de notre vie, de tout ce que nous aimons et révérons. Elle ne sera plus
pour l'enfant une vaine abstraction, quand il la verra personnifiée dans ses parents, ses amis, ses initiateurs, dans tous ceux qui ont grandi avec lui sous les auspices des mêmes institutions, dans les ancêtres qui lui ont légué un patrimoine d'honneur et de vertu, et dans la mémoire des héros qui l'ont couverte de gloire par leurs exploits et leur dévouement. L'histoire nationale, rendue vivante par le souffle d'une âme patriotique, a le pouvoir de susciter de vaillants et fidèles citoyens. Celle des grands patriotes de tous les temps et de tous les pays est féconde aussi en nobles inspirations. Qui pourrait dire combien d'émulés ont faits les grands hommes de Plutarque, surtout ceux qui ont su se vaincre eux-mêmes avec plus de courage encore qu'ils n'en ont déployé à vaincre les ennemis de leur patrie ; Camille, plus grand par sa générosité que par sa vaillance ; Aristide qui apaise l'inimitié de Thémistocle et le seconde humblement dans son entreprise pour le salut de la Grèce ; Agésilas qui oublie l'ingratitude de Sparte et revient de l'exil pour la sauver ; Phocion qui intercède pour sa patrie malheureuse après lui avoir fait entendre en vain le langage de la vérité ; Buris et Spertis s'offrant en sacrifice à Xerxès pour les Lacédémoniens et refusant toutes les faveurs du puissant roi par ces fieres paroles : « Gomment pourrions-nous vivre en abandonnant notre pays, nos lois et de tels hommes que, pour mourir pour eux, nous avons volontairement entrepris un si lointain voyage ! » Les femmes aussi ont leurs annales héroïques, où brillent les noms de Télésilla qui délivre Argos dans une guerre contre les Lacédémoniens; d'Archidamia et ses compagnes, travaillant aux tranchées en face de Pyrrhus qui assiège leur ville ; de beaucoup d'autres encore qui, pour la patrie, ont supporté le mal-
heur avec constance et la mort avec fermeté, montrant ainsi que pour elles aussi la patrie est en réalité vivante, digne de tous les amours et de tous les sacrifices.
Solidarité des citoyens
Lycurgue accoutuma ses citoyens à ne vouloir et ne pouvoir jamais vivre seuls, mais être (par manière de dire) collés et incorporés les uns avec les autres, et à se trouver toujours ensemble, comme les abeilles, à l'entour de leurs supérieurs, sortant hors d'eux-mêmes presque par un ravissement d'amour envers leur pays, et de désir d'honneur pour servir entièrement au bien de la chose publique ; laquelle affection on peut facilement et clairement voir empreinte en quelques unes de leurs réponses, comme en ce que dit un jour Pédarète ayant failli à être élu du nombre des trois cents : car il s'en retourna tout joyeux et tout gai en sa maison, disant q u'il s'éjouissait de ce qu'il s'était trouvé en la ville trois cents hommes meilleurs que lui. Et Polistratidas, ayant été envoyé ambassadeur, avec quelques autres, devers les capitaines et lieutenants du roi de Perse, les seigneurs Persiens lui demandèrent s'ils venaient de leur privé motif, ou s'ils étaient envoyés par le public. Si nous obtenons, dit-il, c'est de par le public : si nous n'obtenons, c'est de notre privé mouvement que nous venons. Et Argiléonide, la mère de Brasidas, demanda à quelques-uns, qui, au retour du voyage d'Amphipolis à Lacédémone, l'étaient allés visiter, si son fils était mort en homme de bien et digne d'être né à Sparte ; et comme ils le lui haut louassent, en disant qu'il n'y avait pas encore un aussi vaillant homme en tout le pays de Lacédémone, elle leur répliqua : Ne dites pas cela, mes amis ; car Brasidas était bien vaillant homme, certainement ; mais le pays de Lacédémone en a beaucoup d'autres qui le sont encore plus que lui.
(Lycurgue.)
Estimant qu'il était besoin de pourvoir à la faiblesse du menu populaire, Solon permit à qui voudrait de prendre et épouser la querelle de celui qu'on aurait outragé : car s'il y
avait aucun qui eût été blessé, battu, forcé, ou autrement endommagé, il était loisible à quiconque voulait d'appeler l'outrageant en justice, et le poursuivre. Ce qui fut sagement ordonné à lui, pour accoutumer les citoyens à se ressentir et se douloir du mal les uns des autres, comme d'un membre de leur corps qui aurait été offensé; et à cette ordonnance se rapporte une réponse qu'on dit qu'il fit une fois. Etant interrogé quelle cité lui semblait la mieux policée, il répondit: Celle où ceux qui ne sont point outragés poursuivent aussi apremeni la réparation de V injure d 'autrui, comme ceux mêmes qui Vont reçue.
(Solon.)
Entre les lois de Solon, il y en a une qui lui est péculière, pource que jamais ailleurs n'en fût établie de semblable. C'est celle qui veut qu'en une sédition civile, celui des citoyens qui ne se range à l'une ou l'autre partie, soit noté d'infamie ; par où il semble qu'il ait voulu que les particuliers ne se souciassent pas seulement de mettre leurs propres personnes et leurs privées affaires en sûreté, sans autrement se passionner ou affectionner pour le public en faisant vertu de ne communiquer point aux malheurs et misères de leur pays, mais que, dès le commencement de la sédition, ils se joignissent à ceux qui auraient la plus juste cause, pour leur aider et prendre le hasard avec eux, plutôt que d'attendre, sans se mettre en danger, quelle des deux parties demeurerait victorieuse.
[Solon.)
Courage patriotique
Camille voyant que prendre d'assaut la ville de Vériès, c'était chose trop dangereuse et trop difficile, commença à la faire miner, trouvant la terre d'alentour propre à caver, et faire mines si profondes, que les ennemis n'en pouvaient rien apercevoir : et lui, ayant cette besogne réussi selon son espérance, il fit donner un assaut général à la muraille, afin d'y faire venir tous ceux de la ville; et pendant qu'ils entendaient à la défendre, ses gens entrèrent secrètement par les mines dedans . le château, à l'endroit du temple de Junon, qui
était le plus grand de toute la ville, et auquel les habitants avaient plus de dévotion. Si dit-on qu'à l'instant même le capitaine des Toscans y sacrifiait aux dieux, et que son devin, ayant considéré les entrailles des bêtes immolées, s'écria tout haut « que les dieux donnaient la victoire à celui qui surviendrait sur ce sacrifice. »
Les Romains qui étaient dedans la mine entendirent cette parole, et tout incontinent rompirent la terre, et se jetèrent dehors en criant et taisant briller leurs armes : de quoi les ennemis s'effrayèrent, de sorte qu'ils se mirent à fuir, et eux prirent les entrailles et les portèrent à Camille. Gela ressemble fort aux contes que l'on fait à plaisir : toutefois Camille ayant par ce moyen pris la ville, et voyant du haut du château comme les Romains pillaient et saccageaient une opulence infinie qu'il y avait dedans la ville, s'en prit à pleurer de pitié: et comme ceux qui étaient autour de lui, lui dirent qu'il était bienheureux, il leva les mains vers le ciel, et fit une telle prière : 0 très haut Jupiter, et vous, ô dieux, qui voyez et jugez les bonnes et mauvaises œuvres des humains, vous savez assez que nous autres n'avons point volontairement, à tort et sans cause, commencé celle guerre, mais justement et par contrainte, pour nous venger d'une ville ennemie qui nous avait fait beaucoup d'outrages. Mais toutefois, si d'aventure en contrepoids de celte prospérité, il nous est prédestiné quelque malheur, je vous supplie qu'au lieu de les faire tomber sur toute la ville de Rome, ou sur toute son armée, il vous plaise le faire avec le moins de mal qui sera possible choir sur moi seul. Ayant prononcé ces paroles, il se voulut tourner à main droite, comme est la coutume des Romains, quand ils ont fait leurs prières et oraisons aux dieux ; mais, en se voulant tourner, il tomba tout de son long emmi la place. Les assistants, prenant cette chute à mauvais présage, s'en troublèrent : mais lui, après s'être relevé, leur dit que ce qu'il avait requis aux dieux lui était advenu. C'était un peu de mal en contrepoids d'une très grande félicité.
(Camille.)
Pompée avait proposé en soi-même de donner la charge de l'armée de mer à Caton, qui n'était pas moindre que de cinq cents vaisseaux de guerre, sans les frégates, fustes et autres tels petits vaisseaux non couverts, dont il y avait un
nombre infini : mais, s'étant soudain avisé de soi-même ou bien en ayant été averti par aucuns de ses amis, que la fin et le but où tendait Gaton en toutes ses actions de gouvernement, était de délivrer Rome de tyrannie, et que, si une fois il était maître d'une si belle et si grosse puissance, il voudrait que le jour même qu'on aurait défait César, Pompée aussi laissât les armes et se soumît aussitôt aux lois, il changea de conseil, combien qu'il lui en eût déjà tenu propos à lui-même, et au lieu de lui, en donna la charge à Bibulus : mais pour cela il ne s'aperçut point que Gaton en fût moins affectionné, ains dit-on qu'en l'une des escarmouches et rencontres qui furent faites devant la ville de Dyrrachium, comme Pompée prêcha les soudards, et commanda aux autres particuliers capitaines d'en faire autant, chacun en son endroit, à ceux qui étaient sous leurs charges, les soudards les écoutaient assez froidement, sans faire démonstration quelconque qu'ils en eussent les cœurs guère plus échauffés : mais quand Gaton après tous les autres vint à leur discourir, autant que la commodité du temps le portait, la raison de la philosophie, touchant la liberté, la vertu, la mort et la gloire, avec une véhémence d'affection grande, et à la fin venant à conclure sa harangue par invocation des dieux, tournant son parler à eux ne plus ne moins que s'ils eussent été présents, et regardant ceux qui combattaient vertueusement et vaillamment pour la défense de leur pays, ils jetèrent un si haut cri, et conçurent en eux-mêmes une telle ardeur de vouloir bien faire, que tous les capitaines en prirent fort bonne espérance, et s'en allèrent la tête baissée donner dedans les ennemis, de si grande fureur, qu'ils les défirent et les tournèrent en fuite ce jour-là : mais la bonne fortune de Gésar leur ôta l'entière victoire finale, par le doute et défiance de Pompée, qui ne sut pas connaître et se servir de son bonheur. Mais au lieu que tous les autres s'éjouissaient de cet exploit, et haut louaient cet avantage qu'ils avaient eu sur leurs ennemis, Caton au contraire déplorait la calamité de la chose publique, et lamentait la malheureuse ambition, qui était cause que tant de bons et vaillants citoyens d'une même ville s'entre-tuaient et meurtrissaient ainsi les uns les autres.
(Calon.)
Sacrifice à la patrie
Buris et Spertis, deux Lacédémoniens, se partirent volontairement du pays, et s'en allèrent devers Xerxès, le roi de Perse, s'offrir à endurer la peine que les Lacédémoniens avaient méritée par sentence de l'oracle des dieux, pour avoir occis les hérauts que le roi leur avait envoyés, et étant arrivés devers lui, lui dirent qu'il les fît mourir de telle sorte de supplice que bon lui semblerait en acquit des Lacédémoniens. Le roi, émerveillé de leur vertu, non seulement leur pardonna la faute, mais encore les pria de demeurer avec lui, leur promettant de leur faire bon traitement. Et comment, dirent-ils, vourrionk-nous vivre ici, en abandonnant notre pays, nos lois et de tels hommes, que pour mourir pour eux nous avons volontairement entrepris un si lointain voyage ? Et comme l'un des capitaines du roi, nommé Indurne, les en pria davantage, en leur disant qu'ils seraient en même degré de crédit et d'honneur qu'étaient les plus favorisés et les plus avancés auprès du roi, ils lui dirent : Il nous semble que tu ne sais pas que c'est de liberté; car qui sait bien que c'est, s'il a bon juqement, ne l'échangerait pas avec le royaume de Perse.
(Les dits notables de quelques autres Lacédémoniens.)
Trois ans après le bannissement d'Aristide, quand le roi de Perse Xerxès avec son armée passa par le pays de la Thessalie et de la Béotie, et entra jusques au fond de celui d'Attique, les Athéniens, dérogeant à la loi de leur ostracisme, rappelèrent tous ceux qu'ils avaient relégués, et ce principalement pour la crainte qu'ils eurent qu'Aristide ne se tournât du côté des Barbares, et que son exemple n'en incitât beaucoup d'autres à faire le semblable ; en quoi ils ne connaissaient pas bien le naturel du personnage : car auparavant qu'il fût rappelé, il ne cessa d'aller çà et là exhorter et encourager les Grecs à maintenir et défendre leur liberté. Et après que le décret de son rappel fut publié, et que Thémistocle fut élu seul capitaine général d'Athènes, il le secourut toujours fidèlement en tout et partout, tant de sa peine que de
son conseil ; et, en ce faisant, rendit son plus grand ennemi comblé de gloire, pour autant qu'il était question du bien et du salut de la chose publique ; car, comme Eurybiade, qui était chef de toute l'armée des Grecs, eut délibéré d'abandonner l'île de Salamine, et que les galères des Barbares se fussent tirées en haute mer, et eussent environné les îles tout à l'entour, et l'issue du bras de Salamine, sans que personne sût rien de cet enveloppement, Aristide avec une étrange hardiesse, partant de l'île d'Egine, alla passer à travers les vaisseaux des Barbares, et fit tant qu'il arriva la nuit en la tente de Thémistocle, lequel il appela dehors, et, sorti qu'il fut, lui parla en cette manière : Thémistocle, si nous sommes sages tous deux, il est désormais temps que nous laissions cette vaine pique et jalousie, que nous avons jusques ici eues Vun contre Vautre, et que nous en prenions une autre qui sera honorable et salutaire à Vun et à Vautre : c'est à savoir a qui fera meilleur devoir pour sauver la Grèce, toi en commandant et faisant Voffice de bon capitaine, et moi en te conseillant et exécutant ton commandement, attendu mêmement que y entends que tu es seul maintenant qui touches le mieux au point, et qui as le meilleur avis, étant d'opinion et conseillant qu'on hasarde la bataille par mer dedans ce détroit de Salamine, et le plus tôt qu'il sera possible ; mais si nos alliés et confédérés s'empêchent de mettre ce bon conseil en exécution, je V avise que les ennemis Vy aident, pource que la mer ^devant et derrière, et tout à Ventour de nous, est déjà couverte de leurs vaisseaux, tellement qu'il est force que ceux qui paravant ne le voulaient pas, maintenant veuillent ou non, combattent et fassent devoir de gens de bien, pource qu'ils sont enclos de tous côtés, et n'y a passage par où ils puissent échapper ni fuir.
A quoi répondit Thémistocle:// me déplaît, Aristide, qu'en ceci tu le sois montré plus homme de bien que moi ; mais puis qu'ainsi va, que Vhonneur t'est dû d'avoir commencé, et de m'avoir provoqué à une si honnête et si louable émulation, je mettrai ci-après de te vaincre par bien continuer. Ayant fait cette réponse, il lui conta la ruse, dont il avait proposé d'abuser le roi barbare, et le pria de faire tant envers Eurybiade qu'il voulût condescendre à son opinion, en lui remontrant qu'il n'y avait ordre de sauver la Grèce, sinon en combattant par mer, pource qu'Eurybiade ajoutait plus de foi aux paroles et remontrances d'Aristide, qu'il ne faisait à celles de Thé-
mistocle. Et pourtant, au conseil où tous les capitaines furent assemblés pour délibérer si on donnerait la bataille ou non, comme Gléocrite Corinthien dit à Thémistocle que son avis ne plaisait pas à Aristide même, ainsi qu'il apparaissait parce qu'étant présent il ne disait mot, lui répondit soudain : C'est au contraire : car je ne me tairais pas, si je ne pensais que son conseil fût bony' mais maintenant je ne dis mot, non point pour bien que je lui veuille, mais pource que je trouve son conseil bon et sage.
[Aristide.)
Quand ce vint à ordonner l'armée des Grecs en bataille, il y eut dissension entre les Athéniens et lesTégéates, pource que les Athéniens voulaient que, comme on avait toujours accoutumé de faire, si les Lacédémoniens avaient la pointe droite de la bataille, eux en eussent la sénestre et les Tégéates à rencontre alléguaient les prouesses et hauts faits d'armes deleurs ancêtres, dont les Athéniens se mutinaient ; mais Aristide se tira en avant, qui leur remontra qu'il n'était pas temps de débattre contre les Tégéates de leur noblesse ni prouesse. Et quant àvous, seigneurs Spartiates, dit-il, etvous autres Grecs, nousvous avisons que le lieu ne donne ni n'ôte point la vertu, et vous assurons que, quelque lieu que vous nous bailliez, nous le défendrons et garderons si bien, que nous n'y diminuerons point V honneur ni la réputation que nous avons acquises es batailles précédentes : car nous sommes ici venus, non point pour quereller ni débattre contre nos alliés, ains pour combattre nos communs ennemis, ni pour haut louer nos prédécesseurs, ains pour nous montrer nous-mêmes àV effet g ens de bien en la tuition et défense de la Grèce, pource que cette journée portera témoignage à tous les Grecs, combien chaque ville, chaque capitaine et chaque homme particulier en son endroit sera a estimer. Ces paroles d'Aristide ouïes, les capitaines et tous ceux du conseil conclurent en faveur des Athéniens, qu'ils auraient l'une des pointes de la bataille. .
(Aristide.)
Un peu devant que Callicratidas donnât la bataille des Arginuses, son pilote, nommé Hermon, lui remontra qu'il serait bon de s'ôter de là et faire voile, pource que les galères des Athéniens étaient bien en plus grand nombre qu'eux \et puis,
dil-il, qu'est-ce que cela ? Le fuir rfest-il pas infâme et dommageable à Sparte ? Il vaut beaucoup mieux, en demeurant, ou vaincre, ou mourir. Devant la bataille, ayant fait sacrifier aux dieux, le devin lai prédit que les signes des entrailles promettaient bien la victoire alarmée, mais la mort au capitaine; il ne s'en effraya point, mais dit : Sparte n est pas a un homme près : car, quand je serai mort, mon pays n'en sera de rienmoindre,mais si je recule maintenant, il en sera diminué de réputation ; ainsi ayant substitué en son lieu pour capitaine Cléandre, s'il lui advenait quelque chose, il alla donner la bataille, en laquelle il mourut en combattant.
[Les dits notables des Lacédémoniens.)
Après leur victoire, les Grecs consultèrent l'oracle d'Apollon en la ville de Delphes pour savoir à quels dieux, et comment ils devaient sacrifier. Apollon leur répondit qu'ils fondassent un autel à Jupiter, protecteur de liberté; mais qu'ils ne fissent dessus aucun sacrifice, que premièrement ils n'eussent éteint tout le feu entièrement qui était en toute la contrée, pource qu'il avait été poilu et contaminé par les Barbares, et puis qu'ils en allassent quérir de pur et net à l'autel commun, sur lequel on sacrifiait à Apollon Pythien en la ville de Delphes. Cette réponse ouïe, les magistrats et officiers des Grecs allèrent çà et là par tout le pays faire éteindre tous les feux.
Il y eut lors un homme de la ville même de Platée, nommé Euchydas, lequel se vint de lui-même offrir, et promettre qu'il apporterait du feu du temple d'Apollon Pythien, en la plus extrême diligence qu'il serait possible : et arrivé qu'il fut en la ville de Dolphes, après avoir aspergé et purifié son corps d'eau nette, il mit dessus sa tête une couronne de laurier, et en tel état alla prendre du feu sur l'autel d'Apollon, puis reprit aussitôt son chemin, tant comme il put courir, vers la ville de Platée, là où il fut de retour avant le soleil couché, et fit par ce moyen en un jour mille stades de chemin, qui valent environ soixante-deux lieues et demie; mais après avoir salué ses citoyens et leur avoir livré le feu qu'il apportait, il tomba soudainement par tsrre et rendit l'esprit.
(Aristide.)
La ville de Thèbes ayant été entièrement détruite et rasée, comme Alexandre demandait à ceux d'Athènes qu'ils lui livras-
sent entre ses mains Démosthène, Lycurgue, Hypéride et Charidème, l'assemblée du peuple, ne sachant que répondre à cette sommation, jeta ses yeux sur Phocion seul, et l'appela plusieurs fois par son nom, pour en dire son opinion : parquoi il se leva, et approchant de lui l'un de ses amis, nommé Nicoclès, celui qu'il aimait le plus chèrement et en qui il avait plus de fiance, dit haut et clair:Ceu.r qu'Alexandre vous demande, ont conduit cette ville en tel détroit de nécessité, que, si bien il demandait celui Nicoclès, je serais d'avis qu'on lui délivrât : car moi-même répulerais que ce me serait un grand heur, si je pouvais mourir, de sorte que ma mort sauvai la vie à tous mes autres citoyens : et encore que j'aie en mon cœur grande pitié et compassion de ces pauvres désolés qui s'en sont fuis de la ruine de Thèhes en cette ville, si est-ce pourtant que je suis d'avis qu'il vaut mieux que les Grecs lamentent la perte d'une seule ville, que de deux, et me semble pour cette raison qu'il vaut mieux en Vun et en Vautre point tacher, par prières et remontrances, à obtenir grâce de celui qui est le plus fort, que de s'opiniâtrer à vouloir combattre à sa certaine ruine.
Si dit-on qu'Alexandre rejeta le premier décret, qui fut arrêté par le peuple sur sa demande, et se détourna pour ne point voir les ambassadeurs qui le lui avaient apporté : mais il reçut le second qui lui fut porté par Phocion même, entendant dire aux plus vieux serviteurs de son père, qu'il faisait grand compte de ce personnage : à raison de quoi Alexandre non seulement lui donna audience, et lui octroya sa requête, mais davantage suivit son conseil.
(Phocion.)
Comme la ville de Sparte était fort pressée de guerres que lui faisaient les autres peuples grecs, au moyen de quoi les éphores rappelaient Agésilas et lui mandaient qu'il eût à retourner pour défendre son pays, Agésilas ne fit oncques acte plus méritoire ne plus grand, que de s'en être retourné lors en son pays, ni ne fit oncques un plus bel exemple d'obéissanceet de justice due à son pays, que par son retour. Car s'il est ainsi qu'Annibal commençant déjà à faire mal ses besognes et à être débouté de l'Italie, ne cuida encore presque jamais, sinon à toute force, obéir à ses citoyens, qui le rappelaient pour les aller défendre delà guerre qu'ils avaient sur les bras, et dedans leur propre pays; et Alexandre le Grand
étant rappelé pour même cause en son royaume de Macédoine, tant s'en fallut qu'il y retournât, qu'encore s'en moqual-il, quand il apprit la grosse bataille que son lieutenant Antipater avait eue contre le roi Agis, disant : Il me semble, quand foy conter ces nouvelles, que, cependant que nous défaisions par deçà le roi Darius, il y ait eu par delà en Arcadie une bataille de rats : s'il est ainsi (dis-je), que ces deux grands capitaines aient tenu si peu de compte de leur pays, ne doit-on pas réputer la cité de Sparte bien heureuse d'avoir eu un roi qui lui ait porté tant d'honneur et de révérence et tant d'obéissance à ses lois, qui, tout aussitôt qu'il eut reçu le petit billet, par lequel il lui était commandé de s'en retourner, il abandonna et quitta tant de biens, et tant de puissances qu'il avait paisibles entre ses mains, avec une espérance très bien fondée, et très bien acheminée de beaucoup encore davantage, et s'embarqua pour s'en retourner tout soudain, laissant outre cela un très grand regret à tous les alliés et confédérés de son pays, de ce qu'il n'achevait pas un si beau chef-d'œuvre qu'il avait si bien commencé?
(Aqésilas.)
Le combat des dames Argiennes à l'encontre du roi de Lacédémone Cléomène, pour la défense de la ville d'Argos, qu'elles entreprirent sous la conduite et par l'exhortement de Télésilla, poétesse, n'est pas moins glorieux qu'autre exploit quelconque que jamais les femmes aient fait en commun. Cette dame Télésilla, à ce que l'on trouve par écrit, était bien de maison noble et illustre, mais au demeurant fort maladive de sa personne ; à l'occasion de quoi elle envoya devers l'oracle pour savoir comment elle pourrait recouvrer sa santé ; et lui ayant été répondu qu'elle suivît et honorât les Muses, elle, obéissant à la révélation des dieux, et se mettant à apprendre la poésie et harmonie du chant, fut en peu de temps délivrée de sa maladie, et devint très renommée et estimée entre les femmes, pour cette partie de poésie.
Depuis, étant advenu que le roi des Spartiates, Cléomène, ayant tué en une bataille grand nombre des Argiens, s'en alla droit à la ville d'Argos, espérant la surprendre vide d'habitants, il prit une soudaine émotion de courage et de hardiesse inspirée divinement aux femmes qui étaient en âge, de faire tout leur effort pour empêcher les ennemis d'entrer
dedans la ville : et de fait, sous la conduite de Télésilla, elles prirent les armes ; et se mettant aux créneaux des murailles, les ceignirent et environnèrent tout à l'entour ; dont les ennemis demeurèrent fort ébahis. Si repoussèrent le roi Cléomène, avec perte et meurtre de bon nombre de ses gens, et chassèrent l'autre roi de Lacédémone, Démarate, hors de leur ville, qui était déjà entré bien avant dedans, et en avait occupé le quartier qui s'appelle Pamphyliaque.
Ainsi la ville ayant été sauvée par leur prouesse, il fut ordonné que celles qui étaient mortes au combat seraient honorablement inhumées sur le grand chemin que l'on nomme la voie Argienne ; et à celles qui étaient demeurées, pour un perpétuel monument de leur vaillance, on permit qu'elles consacrassent et dédiassent une statue à Mars.
(Vertueux faits des femmes.)
Pyrrhus se campa devant Sparte, en ferme opinion qu'il n'y trouverait personne pour le combattre. Mais quand la nuit fut venue, les Lacédémoniens tinrent conseil entre eux, où ils furent d'avis d'envoyer secrètement leurs femmes et petits enfants en Candie; à quoi elles-mêmes s'opposèrent, et y en eut une entre les autres, nommée Archidamia, qui s'en alla en plein conseil avec une épée porter la parole au nom des autres dames, remontrant que les hommes leur faisaient grand tort, s'ils estimaient qu'elles eussent le cœur si lâche que de vouloir survivre après que Sparte serait détruite : puis fut arrêté en ce conseil qu'on tirerait une tranchée à l'opposite du camp de l'ennemi, aux deux bouts de laquelle ils mettraient des chariots qu'ils enterreraient jusques à la moitié des roues, afin qu'ayant ainsi le pied ferme, ils pussent arrêter les éléphants et les empêcher de passer; et comme ils commençaient à mettre la main à l'œuvre, y survinrent les filles et les femmes, aucunes ceintes par-dessus leurs cottes troussées, et les autres toutes en chemise, pour besogner à cette tranchée avec des hommes vieux, admonestant les jeunes qui devaient combattre le jour ensuivant, qu'ils se reposassent cependant.
Si prirent la tierce partie de la tranchée à faire, qui avait six coudées de largeur, et quatre de profondeur, et durait huit cents pieds de long, ainsi que dit Phylarque, ou un peu moins, comme dit Hiéronymus; puis, quand ce vint au point
du jour, que les ennemis commencèrent à se remuer pour venir à l'assaut, elles-mêmes allèrent quérir les armes, qu'elles mirent entre les mains des jeunes hommes, et leur rendirent la tâche qu'elles avaient prise à faire delà tranchée, toute faite, en les priant de la vouloir vaillamment garder et défendre, leur remontrant le grand plaisir que c'est de vaincre les ennemis en combattant à la vue de tout son pays, et le grand heur et le grand honneur qu'il y a à mourir entre les bras de sa mère et de sa femme après avoir fait le devoir d'homme de bien, et digne de la magnanimité de Sparte.
(Pyrrhus.)
Gaïus Gracchus fut conduit plus par contrainte au commencement de son entremise des affaires, que par jugement ni de propos délibéré ; et écrit l'orateur Cicéron qu'il avait résolu de faire toute administration de magistrat, et de vivre personne privée en paix et tranquillité: mais son frère lui apparut en songe, qui l'appelant par son nom, lui dit : Que diffères-tu, mon frère ? // riesl possible que tu puisses échapper, pource qu'une même vie et une même mort nous est à tous deux prédestinée pour avoir procuré Vutilitè du peuple.
Etant donc Gaïus arrivé en Sardaigne, il y fit voir toutes les preuves qu'un homme saurait faire de sa valeur et se montra plus vaillant que nul autre des jeunes hommes de son âge encontre les ennemis, plus juste envers les sujets, et plus obéissant envers son capitaine, en honneur qu'il lui rendait, et en bienveillance qu'il lui portait : mais en tempérance, sobriété et tolérance de labeurs, il surpassa ceux-mêmes qui étaient encore plus âgés que lui.
(Gaïus Gracchus.)
Plusieurs des amis de Gaton l'incitaient et admonestaient de demander l'office de tribun du peuple ; mais il n'en fut pas d'avis pour lors, disant qu'il ne fallait pas employer ni dépendre la puissance d'un tel magistrat et de si grande autorité, non plus que d'une forte médecine, sinon en temps et en choses nécessaires ; et y ayant vacation publique d'affaires, il s'en alla à l'ébat en laLaconie, où il avait des maisons d'assez plaisant séjour, menant avec lui force livres et des philosophes pour lui tenir compagnie ; mais par le chemin il rencontra force bêtes de somme, grande quantité de bagages, et un
grand train de personnes ; il demanda qui c'était, et on lui dit que c'était Métellus Népos, qui retournait à Rome pour demander le tribunat. Si s'arrêta tout court ; et après avoir pensé un petit en soi-même commanda à ses gens qu'ils retournassent en arrière. De quoi ses amis étant ébahis, il leur répondit: Ne savez-vous pas que Métellus de soi-même est a redouter pour sa folie ? Et maintenant qu'il vient avec l'instruction de Pompée, il se ruera à travers les affaires comme foudre, qui gâtera tout. A cette cause, n est-il pas maintenant saison d'aller a l'ébat, ni de se donner du bon temps / ains faut là vaincre ou mourir honorablement pour la défense de la liberté. Toutefois, à la persuasion de ses amis, il alla premièrement un tour jusques à la maison des champs, là où il n'arrêta guère, ains s'en retourna incontinent à Rome.
Et y étant arrivé un soir, dès le lendemain matin il descendit sur la place, demandant et poursuivant l'office de tribun du peuple, expressément pour résister aux entreprises de Métellus, à cause que ce magistrat-là a beaucoup plus de puissance d'empêcher que de faire ; car si tous les autres, d'un accord, avaient arrêté une chose ensemble, et qu'il y en eût un seul qui s'y opposât, le seul opposant l'emporterait par-dessus tous les autres. Or n'eut-il pas du commencement grand nombre de ses amis autour de lui ; mais quand on entendit l'intention pour laquelle il faisait lors cette poursuite, tous les gens de bien incontinent se rangèrent à ses côtés, qui le confirmèrent en sa délibération, et l'encouragèrent de la poursuivre, à cause qu'il ne faisait pas tant pour soi que pour la chose publique, de demander cet office en un tel temps, attendu que, l'ayant pu obtenir par plusieurs fois sans difficulté, en temps où il n'y avait point d'affaires, il ne l'avait point voulu demander, ains s'était réservé à le poursuivre lorsqu'il fallait, non sans danger, combattre pour le bien de la chose publique, et pour la protection delà liberté. Si dit-on qu'il y eut si grande foule de gens qui vinrent pour lui assister à sa brigue, et de si chaude affection, qu'il en cuida être étouffé, et ne pensa jamais arriver jusques sur la place, pour la presse du monde qui l'accompagnait.
(Calon.)