‹ La morale de Plutarque (préceptes et exemples)Chapitre 74 sur 74 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La morale si vivante et si large de Plutarque ne saurait se concilier avec une religion étroite et formaliste. Aussi Plutarque, par ses croyances, ne semble-t-il se rattacher à aucune des religions positives dont il juge sévèrement les superstitions et les pratiques absurdes et souvent hypocrites. Il s'est fait une religion philosophique et spiritualiste qui rappelle un peu la doctrine de Pythagore, mais qui s'est surtout inspirée de Socrate et de Platon. Dieu seul a l'être, parce qu'il est éternel; il n'a ni commencement ni fin ; et le présent, le passé et le futur de la vie humaine se confondent dans le néant. Par là-même que Dieu seul est, il est un. Il est le créateur et le maître du inonde ; et ses principaux attributs sont la justice et la bonté. C'est parce que Dieu est juste, qu'il use de patience envers les méchants ; et lui seul peut être juste, parce qu'il est omniscient, lui seul sachant « quand, comment et jusques où il est raisonnable de châtier et punir un chacun des méchants. »

Et ici nous remarquons la haute conception du droit et de la justice que Plutarque considère comme étant « la médecine de l'âme » . Les lois humaines sont forcément

imparfaites, parce qu'elles ne contiennent pas toujours ce qui est simplement raisonnable et qu'elles ne peuvent avoir aucun caractère universel. Ce qui nous montre le lien entre la morale et la religion de Plutarque, c'est que Dieu est pour lui, comme pour Platon, « le patron et le parfait exemplaire de tout bien, qui influe à ceux qui peuvent suivre sa divinité l'humaine vertu qui est comme une conformation à lui. » Pour lui, l'œuvre qui importe surtout, c'est de « penser à Dieu, de monter toujours plus haut et de contempler ce qui est par-dessus nous. » Ainsi se développent le sentiment d'adoration pour Dieu et la connaissance de « l'imbécillité et de la débilité de notre nature.» Ce qui nous frappe chez Plutarque, c'est la spiritualité du culte rendu à la divinité. Il nous cite Numa, qui interdit aux Romains de se faire des images des dieux, « attendu qu'il n'est pas possible d'atteindre aucunement à la connaissance de la divinité, sinon par le moyen de l'entendement. » Aussi la philosophie est-elle pour Plutarque le moyen d'arriver à une « vraie dévotion accompagnée d'assurée espérance de bien. » Et c'est à l'ignorance qu'il attribue à la fois l'impiété et la superstition , la première provenant d'un faux jugement de Dieu, et la seconde d'une passion, la crainte ou plutôt la terreur, procédant d'un faux jugement. 11 nous rappelle que d'abord les philosophes étaient bannis par les nations ignorantes, parce qu'ils attribuaient les phénomènes à des causes naturelles ; mais que la doctrine de Platon fut dans la suite publiquement reçue, tant pour la bonté de sa vie, comme aussi pource qu'il soumettait la nécessité des causes naturelles à la puissance divine, comme à un plus excellent principe et à une aussi plus puissante.

Il nous montre aussi que, pour fuir la superstition, on

o34 LA MORALE DE PLUTARQUE

se précipite souvent dans « l'impiété de l'athéisme, en sautant par- dessus la vraie religion qui est assise au milieu entre les deux. » Dans l'exemple d'Alexandre, qu'il nous cite pour nous prouver que l'abandon d'une vaine foi entraine souvent à la crédulité superstitieuse, nous voyons que ce trouble moral si profond est causé par une déchéance de l'àme. Quand elle se sépare de Dieu en se détournant du bien, elle ne peut plus compter sur l'assistance divine. Les gens de bien ont foi en la bonté de Dieu, et ils implorent son secours avec une pleine confiance, parce que leur volonté est une avec la sienne. Mais ceux qui se laissent entraîner par leurs passions égoïstes, n'ayant plus une volonté droite, tremblent devant Dieu et se laissent aller à toutes les aberrations de la superstition. Et jusqu'à quel point l'homme de bien peutil espérer l'aide de Dieu ? Plutarque nous le fait comprendre : « Dans la tempête, dit-il, le bon pilote prie aux dieux de lui faire la grâce d'en échapper, mais cependant il prend en mainle timon, il baisse l'antenne et tâche, en amenant la maîtresse voile, à se jeter hors de la mer ténébreuse. » Il faut donc agir, travailler en priant. Plutarque n'admet pas que les inspirations divines puissent anéantir le libre arbitre : « Les dieux, dit-il, excitent la partie active de notre âme et notre franc arbitre, ou au contraire le détournent et le retiennent par quelques imaginations et appréhensions qu'ils nous inspirent. »

Il serait à souhaiter que tous les chrétiens eussent de la prière et du culte en général une idée aussi élevée que ce païen qui dit qu'il faut « demander surtout dans la prière la connaissance de Dieu en la vérité, et les prier débouche droite et juste. » Mieux que beaucoup de dévots, il a compris le culte en esprit et en vérité, qui fait de la

religion une vie : « Comment, dit-il avec un autre philosophe de l'antiquité, l'homme de Lien n'estime-t-il pas que tous jours soient fêtes pour lui? Oui certainement, et fête fort célèbre et solennelle, si nous sommes sages. La vie de l'homme est comme une profession et entrée en une très parfaite religion. »

Plutarque n'a pas une ferme croyance en l'immortalité de l'âme. Ce n'est pas chez lui une conviction, mais une espérance qui semble être au fond de sa religion. Elle ressort aussi de ses conceptions de la nature de l'âme qui aspire à la conscience d'avoir bien fait, qui embrasse l'éternité et qui a soif de la vérité qu'elle ne peut posséder ici-bas. Nous retrouvons la même espérance dans sa manière d'envisager la mort, qui est « comme un retour en notre pays naturel. » Il conclut de la justice de Dieu à une rétribution future. «Si l'âme, dit-il, demeure après la mort, il est plus vraisemblable et plus équitable que lors les rétributions de peine ou d'honneur lui seront rendues: car durant tout le temps qu'elle est en vie, elle combat, et puis après, quand elle a achevé tous ses combats, alors elle reçoit ce qu'elle a en sa vie mérité. » D'autres sont plus affîrmatifs ; mais si l'assurance de l'immortalité est une grande force, l'espérance à elle seule est déjà un principe de vie morale et d'activité.

La foi n'est-elle pas une vive représentation des choses qu'on espère, et une démonstration de celles qu'on ne voit point ?

Dieu, ses attributs — révélé par la philosophie

C'est plus grande présomption à ceux qui ne sont qu'hommes, d'entreprendre de parler et de discourir des dieux et des

demi-dieux, que ce n'est pas à un homme ignorant de chanter, et de vouloir disputer de la musique, ou à un homme qui ne fut jamais en camp, vouloir disputer des armes et de la guerre, en présumant de pouvoir bien comprendre, nous qui sommes ignorants de l'art, la fantaisie du savant ouvrier, par quelque légère conjecture seulement: car ce n'est pas à faire celui qui n'a point étudié en l'art de médecins, de deviner et conjecturer la raison du médecin, pour laquelle il a coupé plus tôt, et non plus tard, le membre de son patient, ou pourquoi il ne le baigna pas hier, mais aujourd'hui. Aussi n'est-il pas facile ni bien assuré à un homme mortel de dire autre chose des dieux, sinon qu'ils savent bien le temps et l'opportunité de donner la médecine telle qu'il faut au vice et à la malice, et qu'ils baillent la punition à chaque maléfice, tout ainsi qu'une drogue appropriée à guérir chaque maladie : car la mesure à les mesurer toutes n'est pas commune, ni n'y a pas un seul ni un même temps propre à la donner : car que la médecine de l'âme, qui s'appelle droit et justice, soit l'une des plus grandes sciences du monde, Pindare même après infinis autres le témoigne, quand il appelle seigneur et maître de tout le monde, Dieu, le très bon et parfait ouvrier, comme étant l'auteur de la justice, à laquelle il appartient définir et déterminer, quand et comment, et jusques où il est raisonnable de châtier et punir un chacun des méchants: et dit Platon que Minos, qui était fils de Jupiter, était en cette science disciple de son père : voulant par cela nous donner à entendre qu'il n'est pas possible de bien se conduire en l'exercice de la justice, ne bien juger de celui qui s'y conduit ainsi qu'il appartient, qui n'a appris et acquis cette science.

(Pourquoi la justice divine diffère quelquefois la punition des maléfices.)

Un même roi et même prince de tout ce monde qui est Dieu, a en sa main le commencement, le milieu et la fin de tout l'univers, marchant droitement et se promenant partout, selon nature, toujours accompagné de droiture et justice, qui venge ceux qui transgressent aucun point de la loi divine, de laquelle nous autres usons envers tous autres hommes, comme envers nos citoyens.

(Du bannissement ou de Vexil.)

Quant à moi, j'estime que la béatitude et la félicité de la vie éternelle dont Jupiter jouit, consiste en ce qu'il n'ignore rien, et que rien de tout ce qui se fait ne. le fuit; et pense que l'immortalité qui en ôterait la connaissance et intelligence de tout ce qui est et qui se fait, ne serait pas une vie, mais un temps seulement.

Aussi pouvons-nous dire que le désir d'entendre la vérité est un désir de la divinité, mêmement la vérité de la nature des dieux, dont l'étude de telle science est comme une profession et entrée de religion.

(Que signifiait ce mot El, gravé sur les portes du temple d'Apollon.)

Qu'est-ce donc qui est véritablement? Ce qui est éternel, c'està-dire n'a jamais eu commencement de naissance, ni n'aura jamais fin de corruption, à qui le temps n'apporte jamais aucune mutation : car c'est chose mobile que le temps, et qui apparaît comme en ombre, avec la matière coulante et Huante toujours, sans jamais demeurer stable ni permanente, comme le vaisseau percé, auquel sont contenues génération et corruption, à qui appartiennent ces mots, devant et après, et a été ou sera, lesquels tout de prime face montrent évidemment que ce n'est point chose qui soit : car ce serait grande sottise, et fausseté tout apparente, de dire que cela soit qui n'est pas encore en être, ou qui déjà a cessé d'être : et quant à ces mots de présent, instant, maintenant, par lesquels il semble que principalement nous soutenions et fondions l'intelligence du temps, la raison le découvrant incontinent, le détruit tout sur-le-champ; car il se fend et s'écache tout aussitôt en futur et en passé, comme le voulant voir nécessairement méparti en deux.

Autant en advient-il à la nature, qui est mesurée, comme au temps qui la mesure : car il n'y a non plus en elle rien qui demeure, ni qui soit subsistant, mais y sont toutes choses ou naissantes, ou mourantes, mêlées avec le temps : au moyen de quoi ce serait péché de dire de ce qui est, il fut ou il sera; car ces termes-là sont déclinaisons, passages et vicissitudes de ce qui ne peut durer ni demeurer en être. Par quoi il faut conclure que Dieu seul est, et est non point selon aucune mesure de temps, ains selon une éternité immuable et immobile, non mesurée par temps ni sujette à aucune

déclinaison, devant lequel rien n'est ni ne sera après, ni plus nouveau ou plus récent, ains un réellement étant qui par un seul maintenant emplit le toujours, et n'y a rien qui véritablement soit que lui seul, sans qu'on puisse dire : il a été, ou il sera, sans commencement et sans fin.

C'est donc ainsi qu'il faut qu'en l'adorant nous le saluions, et révéremment l'appelions et le spécifiions, ou vraiment, ainsi comme quelques-uns des auciens l'ont appelé, toi qui es un : car Dieu n'est pas plusieurs, comme chacun de nous, qui sommes une confusion, et un amas composé d'infinies diversités et différences procédantes de toutes sortes d'altérations, ains faut que ce qui est soit un, et que un soit ce qui est : car diversité est la différence d'être, sortant de ce qui est pour produire ce qui n'est pas.

Or maintenant tant que nous sommes en cette vie, comme si nous songions le plus beau songe que l'on pourrait songer de Dieu, excitons-nous et nous exhortons de passer plus outre, et monter plus haut à contempler ce qui est par-dessus nous, en adorant bien principalement son essence, mais honorant aussi son image, le soleil, et la vertu qu'il lui a donné de produire, représentant aucunement par sa splendeur, quelques ombres, apparences et simulacres de sa clémence, bonté et félicité, autant comme il est possible à une nature sensible d'en représenter une intelligible, et à une mouvante une stable et permanente.

Tout ce qui, en quelque sorte que ce soit, vient à naître en ce monde, c'est Dieu qui l'y entretient, et qui assure son essence, d'autant que l'infirmité et imbécillité de la nature corporelle tend toujours à corruption et définiment:

Et me semble que principalement contre ce propos-là a été directement opposé ce mot ei, c'est-à-dire tu es, comme pour témoigner de Dieu, que jamais il n'y a en lui changement ni mutation quelconque.

Au demeurant, il semble que ce mot ei est aucunement contraire à ce précepte, connais-toi toi-même : et en quelque chose aussi accordant et convenable : car l'une est parole d'admiration et d'adoration envers Dieu, comme étant éternel, et toujours en être ; et l'autre est un avertissement et un recors à l'homme mortel, de l'imbécillité et débilité de sa nature.

(Que signifiait ce mot Ely etc.)

Numa disait tenir des Muses la plus grande partie de ses révélations, et enseigna aux Romains à en vénérer une pardessus toutes les autres, laquelle il appelait Tacite, comme qui dirait muette : ce qu'il semble avoir inventé à l'exemple et imitation de Pythagore, qui tant commandait et recommandait le silence à ses disciples ; joint aussi que ce qu'il ordonna touchant les images et représentations des dieux, se conforme du tout à la doctrine de Pythagore, lequel estimait que la première cause n'était ni sensible, ni passible, mais invisible et incorruptible, et seulement intelligible. Et Numa semblablement défendit aux Romains de croire que Dieu eût forme de bête ou d'homme ; de sorte qu'en ces premiers temps-là il n'y eut à Rome image de Dieu ni peinte, ni moulée, et furent l'espace des cent soixante et dix premiers ans qu'ils édifièrent bien des temples et des chapelles aux dieux, mais il n'y avait dedans statue ni figure quelconque de Dieu, estimant que ce fût un sacrilège de vouloir représenter les choses divines par les terrestres, attendu qu'il n'est pas possible d'atteindre aucunement à la connaissance de la divinité, sinon par le moyen de l'entendement.

(Numa.)

La superstition. — La foi

L'ignorance et faute de bien savoir que c'est que des dieux s'étantdès le commencement partagée en deux branches, l'une, se rencontrant avec des mœurs dures, comme un pays rude, y engendra l'impiété; l'autre avec des mœurs tendres, comme en un pays mol, y imprima la superstition.

L'impiété de l'athéiste est un faux et mauvais jugement qui lui fait croire qu'il n'y a point de nature souverainement heureuse et incorruptible, et le conduit, par cette mécréance, à n'en sentir point aussi de passion, car sa fin, de n'estimer point qu'il y ait de Dieu, c'est de ne le craindre point aussi. Mais la superstition, ainsi comme la propriété du nom grec, qui signifie crainte des dieux, le donne clairement à connaître, est une opinion passionnée et une imagination, laquelle imprime en l'entendement de l'homme une frayeur qui abat et atterre l'homme, estimant bien qu'il y ait des dieux, mais

qui soient malfaisants, invisibles et dommageables aux hommes, de manière que l'athéiste ne s'émeut aucunement envers la Déitè, là où le superstitieux, se mouvant et affectionnant envers elle autrement qu'il ne faut, se détord et fourvoie. Ainsi l'ignorance fait à l'un décroire la nature, qui est cause de tout bien, et à l'autre, croire qu'elle soit cause de mal; tellement que l'impiété vient à être un faux jugement de Dieu, et la superstition une passion procédant d'un faux jugement.

(De la superstition.)

Le peuple ne pouvait lors endurer les philosophes traitant des causes naturelles, qu'on appelait alors meteorolesches, comme qui dirait, disputant des choses supérieures qui se font au ciel ou en l'air, étant avis à la commune qu'ils attribuaient ce qui appartenait aux dieux seuls à certaines causes naturelles et irraisonnables et à des puissances qui font leurs opérations; non par providence ni discours de raison volontaire, ains par force et contrainte naturelle ; à raison de quoi Protagoras en fut banni d'Athènes, Anaxagoras en fut mis en prison, dont Périclès eut bien affaire à le retirer ; et Socrate, encore qu'il ne se mêlât aucuneuient de cette partie de la philosophie, néanmoins en fut condamné à mort pour la philosophie : et bien tard depuis, la doctrine de Platon venant à être publiquement reçue, tant pour la bonté de sa vie, comme aussi pource qu'il soumettait la nécessité des causes naturelles à la puissance divine, comme à un plus excellent principe et à une cause plus puissante, ôta la mauvaise opinion que la commune avait de toutes telles disputes et donna cours et entrée publique aux sciences mathématiques. Et c'est pourquoi l'un de ses condisciples et familiers, Dion, étant survenue une éclipse de lune à l'instant même qu'il levait les ancres au partir de Zacynthe,pour aller faire la guerre au tyran (Denis), sans autrement s'en étonner ni troubler, ne laissa pas de faire voile ; et arrivé qu'il fut à Syracuse, en déchassa le tyran.

(Nicias.)

Périclès apprit aussi d'Anaxagore à chasser hors de soi et mettre sous les pieds toute superstitieuse crainte des signes célestes, et des impressions qui se forment en l'air, lesquelles apportent grande terreur à ceux qui en ignorent les causes, et à ceux qui craignent les dieux d'une frayeur éperdue, pource

qu'ils n'en ont aucune connaissance certaine, que la vraie philosophie naturelle donne, et au lieu d'une tremblante et toujours effrayée superstition, engendre, une vraie dévotion, accompagnée d'assurée espérance du bien.

(Périclès.)

Alexandre s'étant laissé aller à la défiance de l'aide des dieux, en devint si troublé de sens, et si épouvanté en son entendement, qu'il ne lui advenait plus chose extraordinaire, pour petite qu'elle fût, qu'il n'en fît cas comme d'un signe et présage céleste, de manière que son logis était toujours plein de prêtres et de devins qui sacrifiaient, ou qui le purifiaient, et qui vaquaient aux devinations : tant a de pouvoir et d'efficace d'un côté la mécréance et l'impiété de mépriser les dieux, quand elle se met es cœurs des hommes, et de l'autre côté aussi la superstition, coulant toujours, ne plus ne moins que l'eau contre bas, es âmes abaissées et ravalées par crainte, comme elle remplit alors Alexandre de folie, depuis qu'une fois la frayeur l'eût saisi.

(Alexandre.)

...Es choses étranges et extraordinaires, où il y a besoin de quelque inspiration et instigation divine, encore ne faut-il pas que Dieu ôte le franc arbitre à l'homme, ains plutôt qu'il l'incite, non pas qu'il engendre en nous la volonté, mais bien quelque imagination qui tire et pousse la volonté : ainsi ne rend-il pas par cette imagination qu'il offre à la volonté, l'opération non volontaire ni forcée, ains plutôt donne commencement à la volonté, et lui ajoute l'assurance et la bonne espérance. Car, ou il faut dire totalement quelles dieux n'ont part quelconque aux causes mouvantes et aux principes des opérations humaines, ou confesser qu'il n'y a autre moyen par lequel ils puissent aider aux. hommes, ni coopérer avec eux : car il est bien certain qu'ils ne manient pas nos corps, ni ne remuent pas nos mains et nos pieds, ainsi que le besoin le requiert à chaque fois qu'il faut besogner, mais excitent la partie active de notre âme et notre franc arbitre ; ou au contraire, le détournent et le retiennent par quelques imaginations et appréhensions qu'ils nous inspirent.

(Coriolan.)

L'âme. — Sa nature

L'âme n'est point chose petite, ni basse et vile, qui étende ses cupidités seulement jusques à ce qui est bon à manger, comme font les poulpes, leurs bras ; car ces cupidités-là sont incontinent rassasiées et saoulées en un moment d'heure; mais depuis que les élans et mouvements de l'âme, tendant à l'honneur et à la gloire et au contentement de la conscience d'avoir bien fait, sont une fois venus à leur vigueur et perfection, alors ils ne prennent plus pour leur terme de désir seulement la longueur de la vie humaine, mais le désir d'honneur, et l'envie de profiter à la communauté des hommes, embrassant toute l'éternité, s'efforcer d'aller toujours en avant, avec des actions qui leur donnent des joies et voluptés impossibles à exprimer, desquelles les grands personnages et gens de bien ne se peuvent dépêtrer, encore qu'ils les fuient, pour ce qu'elles les environnent de tous côtés, et leur viennent de tous côtés au devant, quand ils ont, par leurs bienfaits, réjoui beaucoup de gens.

Chacun regarde un tel homme en la face. Ainsi qu'un Dieu, quand par la ville il passe.

Car celui qui a tellement disposé les autres envers soi, qu'ils se réjouissent et tressaillent d'aise quand ils le voient, qu'ils désirent le toucher, le saluer et parler à lui, il est tout manifeste, voire à un aveugle, que celui-là sent en soi-même de grandes voluptés, et qu'il jouit d'un très doux contentement.

(Du vice et de la vertu.)

Considérez que, selon le dire- de Platon, Dieu s'étant mis devant les yeux de tout le monde, comme un patron et parfait exemplaire de tout bien, influe à ceux qui. peuvent suivre sa divinité, l'humaine vertu, qui est comme une conformation à lui : car la nature de l'univers, étant premièrement toute confuse et désordonnée, eut ce principe-là, pour se changer en mieux, et devenir monde par quelque conformité et participation de l'idée de la vertu divine ; et dit encore ce même

personnage, que la nature a allumé la vue en nous, afin que par la contemplation et admiration des corps célestes qui se meuvent au ciel, notre âme apprît à le chérir, et s'accoutumant à aimer ce qui est beau et bien ordonné, elle devînt ennemie des passions déréglées et désordonnées, et qu'elle fuît de faire les choses témérairement et à l'aventure, comme étant cela la source de tout vice et de tout péché : car il n'y a jouissance plus grande que l'homme pût recevoir de Dieu, que, par l'exemple et imitation des belles et bonnes propriétés qui sont en lui, se rendre vertueux.

(Des oracles qui ont cessé et pourquoi.)

Le culte. — La prière

Les princes et les rois tiennent bien maisons ouvertes et cour plénière quelquefois à tous venants, et font des festins publics ; mais ceux qui se font dans les sacrifices, fêtes et solennités des dieux, parmi les parfums et encensements, là où il semble aux hommes qu'ils touchent et hantent de plus près avec eux, en tout honneur et toute révérence : tels honneurs, tels festins, dis-je, donnent bien une joie plus rare, et une délectation plus singulière, auxquelles n'a part aucune celui qui n'a foi ni fiance quelconque en la providence divine : car ce n'est pas la quantité du vin qui s'y boit, ni la rôtisserie de bonnes viandes que l'on y mange, qui donnent la joie en telles fêtes, mais l'assurance et la persuasion que Dieu y est présent, propice et favorable, et qu'il prend en gré l'honneur et le service qu'on lui fait : car il y a bien des fêtes et sacrifices, où le plaisir de la musique, des flûtes et hautbois, et des chapeaux de fleurs, n'est point ; mais un sacrifice où il n'y a point de dieu, non plus qu'une fête, ou un temple, où l'on ne banquette point, est athée, je veux dire désagréable à Dieu, sans piété, sans religion, sans ravissement de dévotion : et pour mieux dire, il déplaît à celui même qui le fait, d'autant qu'il contrefait par hypocrisie des prières et des adorations, dont il ne pense pas en son cœur avoir aucunement affaire, mais il le fait pour la crainte du peuple.

(De In superstition.)

Les hommes sages doivent en leurs prières demander tous biens aux dieux, mais ce que plus nous désirons obtenir d'eux, c'est la connaissance d'eux-mêmes, autant comme il est loisible aux hommes d'en avoir, pource qu'il n'y a don ni plus grand aux hommes à recevoir, ni plus magnifique et plus digne aux dieux à donner, que la connaissance de vérité.

(De la superstition.)

Dans la tempête, le bon pilote prie bien aux dieux de lui faire la grâce d'en échapper, et invoque à son aide ceux que l'on appelle Salutaires ; mais cependant, en faisant ses prières, il prend en mains le timon, il baisse l'antenne et tâche en amenant la maîtresse voilera se jeter hors de la mer ténébreuse.

Hésiode commande, avant que le laboureur commence à labourer ou semer :

Faire ses vœux à Jupiter terrestre, Et à Gérés la déesse champêtre ;

mais c'est en ayant la main sur le manche de la charrue. Et Homère fait que Ajax, étant sur le point de combattre tête à tête contre Hector, admoneste les Grecs de faire prière aux dieux pour lui; mais que, cependant qu'ils prient, lui s'arma très bien de toutes pièces. Et Agamemnon, après avoir recommandé aux soudards grecs :

Chacun sa lance aiguise et tienne prête, Et son écu ainsi qu'il faut apprête, Alors il requiert à Jupiter :

O Jupiter, donne-moi cette grâce, Que de Priam la cité je terrasse.

Car Dieu est espérance de vertus, non pas excuse de lâcheté.

(De la superstition.)

Anciennement, quand un joueur de cithare commençait à sonner, on lui commandait qu'il chantât de bouche juste, au moins ceux qui voulaient entretenir la musique légitime, afin qu'il ne dît rien de déshonnête : mais il est bien plus raisonnable que nous priions les dieux de bouche droite et juste, et nonpasen visitantles entrailles des hosties immolées, prendre

garde si la langue en est pure et droite, et cependant détordre la nôtre.

(De la superstition.)

Ne puis que je ne loue grandement le propos de Diogène, lequel voyant quelquefois en Lacédémone un étranger, qui se parait et ornait curieusement pour un jour de fête: Comment, dit-il, V homme de bien iieslime-t-il pas que tous jours soient fêtes pour lui? Oui certainement, et fête fort célèbre et solennelle, si nous sommes sages. Car ce monde est un temple très saint et très dévot, dedans lequel l'homme est introduit à sa nativité, pour y contempler des statues non ouvrées et taillées de mains d'hommes, et qui n'ont aucun mouvement, mais celles que la divine pensée a faites sensibles, pour nous représenter les intelligibles, comme dit Platon, ayant enelles lesprincipes empreints de vie et de mouvement, c'est à savoir: le soleil, la lune, les étoiles et les rivières, jetant toujours eau fraîche dehors, et la terre qui envoie et fournit sans cesse aliments aux animaux et aux plantes.

Ainsi faut-il estimer que la vie de l'homme soit comme une profession et entrée en une très parfaite religion ; aussi étaitil convenable qu'elle fût remplie de grande tranquillité d'esprit et de continuelle joie, non pas comme fait le vulgaire de maintenant, qui attend la fête de Saturne, ou celle de Bacchus, ou celle de Minerve, pour se réjouir et pour rire un ris acheté à prix d'argent, qu'ils paient à des baladins et à des badins et joueurs de farces pour les faire rire à force. Et puis, en ces fêtes-là, nous demeurons assis honnêtement, sans nous tourmenter: car il n'y a personne qui fasse des regrets quand on le reçoit en la confrérie, ni qui se lamente en regardant les jeux pythiques, ni qui jeûne es fêtes de Saturne : et en contraire, les fêtes que Dieu même a instituées, et que lui-même conduit et ordonne, ils les contaminent et les déshonorent, les passant le plus souvent en pleurs, regrets et gémissements, ou pour le moins en soucis et ennuis fort laborieux.

(Contentement d'esprit.)

Lycurgue voulait remuer tout le gouvernement de la chose publique, et changer entièrement toute la police, estimant que faire seulement quelques lois et ordonnances particulières ne

servirait de rien, non plus qu'à un corps tout gâté et plein de toutes sortes de maladies, rien ne profiterait ordonner quelque légère médecine, qui ne donnerait ordre de purger, résoudre et consommer premièrement toutes ses mauvaises humeurs, pour puis après lui donner une nouvelle forme et règle de vivre.

Ayant donc pris cette résolution en son entendement,il s'en alla devant toute œuvre en la ville de Delphes, là où après avoir sacrifié à Apollon, il lui demanda de son affaire, et en rapporta ce tant renommé oracle, par lequel la prophétesse Pythie l'appelle aimé des Dieux et Dieu plutôt qu'homme : et au demeurant, quant à ce qu'il requérait la grâce de pouvoir établir de bonnes lois en son pays, elle lui répondit qu'Apollon le lui octroyait, et qu'il ordonnerait une forme de chose publique la meilleure et la plus parfaite qui fût en tout le monde. Cette réponse l'encouragea encore davantage.

(Lycurgue.)

Il y a beaucoup d'institutions de Numa, dont la raison est occulte, comme de n'offrir point aux dieux vin de vigne non taillée, et de ne leur sacrifier point sans farine, de tournoyer un tour en adorant et saluant les dieux, et de se seoir après les avoir adorés. Or quant aux deux premières ordonnances, il semble que par icelles il ait voulu recommander la clémence et la douceur, en commandant défricher la terre, comme étant partie de la dévotion envers les dieux; mais quant à ce tournoiement qu'il veut que fassent ceux qui adorent les dieux, on dit que c'est une représentation du tour que fait le ciel par son mouvement ; mais il me semblerait plutôt que ce serait pource qu'étant les temples tournés vers le soleil levant, l'adorateur en y entrant montre le dos à l'Orient, et à cette cause se tourne vers cette part,et puis se retourne devers le dieu, faisant le tour entier, et parachevant la consommation de sa prière par cette double adoration qu'il fait devant et derrière : si ce n'est d'aventure qu'il ait secrètement voulu signifier et donner à entendre par ce tournoiement et changement de regard, ce que les Egyptiens figurent par leurs rêves, voulant montrer que les choses humaines ne demeurent jamais fermes en un état, et pource qu'il nous faut prendre en gré et endurer patiemment, en quelque sorte qu'il plaise à Dieu remuer et tourner notre vie.

Et quant à ce qu'il commandait que l'on s'assît après qu'on avait adoré, l'on dit que c'était un présage de bonne espérance, aux priants, que leurs prières seraient exaucées, et que leurs biens leur demeureraient fermes. Les autres disent que le repos est une séparation des actions, et pourtant qu'il voulait qu'on s'assît aux temples des dieux, pour montrer qu'on avait mis fin à l'affaire qu'en avait en mains auparavant, afin d'en reprendre des dieux le commencement d'un autre. Et peut-être aussi que cela se rapportait à ce que nous avons dit naguère, que Numa voulait accoutumer ses gens à ne servir ni ne parler point aux dieux en passant ou en faisant autre chose, et à la hâte, mais voulait qu'on le fît quand on a temps et loisir, toutes autres choses cependant entremises.

(Numa.)

La mort

Eschyle semble reprendre avec bien bonne raison ceux qui estiment que la mort soit mal, disant ainsi :

A bien grand tort les hommes ont en haine La mort, qui est guérison souveraine D'infinis maux à quoi ils sont sujets.

Autant en fait celui qui dit en suivant cette sentence :

Viens me guérir de tous mes maux, ô mort; Car tu es seule en ce monde sûr port.

Car c'est véritablement une grande chose que pouvoir dire hardiment, avec ferme foi :

Et :

Gomme est-il serf qui ne craint point la mort?

La mort m'étant secours en tous périls. Je ne crains point les ombres des esprits.

Qu'y a-t-il de mauvais, ne qui tant nous doive contrister au mourir ? C'est grand cas comme, étant chose si familière, si ordinaire et si naturelle, elle nous semble, je ne sais comment,

au contraire, si pénible et si douloureuse. Quelle merveille est-ce, si ce qui de sa nature est sujet à fendre, se fend, qui est propre à se fondre se fond, à brûler se brûle, à corrompre se corrompt ? Et quand est-ce que la mort n'est en nous-mêmes ? Car, comme dit Heraclite, c'est une même chose que la mort et le vif, le veillant et le dormant, le jeune et le vieil, parce que cela passé devient ceci, et ceci derechef passé devient cela : ne plus ne moins que l'imager, d'une même masse d'argile, peut former des animaux, et puis les confondre en niasse, et puis derechef les reformer et derechef les reconfondre, et continuer cela incessamment l'un après l'autre ; aussi la nature, d'une même matière, a jadis produit nos aïeux, et puis après consécutivement a procréé nos pères, et puis nous après, et de nous, par tous, en engendrera d'autres et après d'autres de ces autres : tellement que le fleuve perpétuel de la génération ne s'arrêtera jamais, ni au contraire aussi celui de la corruption, soit Achéron ou Cocyte que les poètes l'appellent, dont l'un signifie privation de joie, et l'autre lamentation.

Ainsi la première cause qui nous a fait voir la lumière du soleil, elle-même nous amène les ténèbres de la mort. De quoi nous est bien évidente similitude l'air qui nous environne, faisant l'un après l'autre le jour et puis la nuit en comparaison de la vie et de la mort, du veiller et du dormir. Aussi est à bon droit appelé le vivre un prêt fatal, pour ce qu'il le nous faut rendre et acquitter. Nos prédécesseurs l'ont emprunté, et il le nous faut payer volontairement et sans y avoir regret, quand celui qui l'a prêté nous le redemandera, si nous ne voulons être tenus pour très ingrats. Et crois que la nature, voyant l'incertitude et la brièveté de notre avis, a voulu que l'heure de notre mort nous fût inconnue, pource qu'il nous était plus expédient ainsi : car si elle nous eût été connue, il y en eût eu qui se fussent séchés de langueur et d'ennui, et fussent morts avant que de mourir.

De combien de douleurs est pleine notre vie ! De combien de soucis est-elle submergée ! Si nous les voulions tous et toutes comprendre en nombre, certainement nous la condamnerions comme trop malheureuse, et ferions croire comme véritable l'opinion que quelques-uns ont eue, qu'il est trop meilleur à l'homme de mourir que de vivre.

S'il est ainsi donc, n'est-il pas plus raisonnable de réputer

heureux ceux qui sont délivrés de la servitude à laquelle on est sujet en la vie, que non pas de les déplorer ne lamenter, comme la plupart des hommes font par ignorance ? Le sage Socrate disait que la mort ressemblait totalement ou à un très profond sommeil, ou à un lointain et long voyage hors de son pays ; ou, pour le troisième, à une entière destruction et anéantissement du corps et de l'âme ; et que, selon lequel que l'on voudra de ces trois, il n'y avait rien de mal en la mort.

Le philosophe cynique Diogène dit fort sagement, étant surpris d'un profond sommeil un peu avant qu'il fût près de rendre l'esprit, comme le médecin l'éveilla et lui demanda s'il lui était rien survenu de mal : Non, répondit-il, car le frère vient au-devant de sa sœur; c'est à savoir, le dormir au-devant de la mort. Et si la mort ressemble plutôt à un lointain voyage et longue pérégrination, encore n'y a-t-il point de mal ainsi, mais plutôt le bien au contraire ; car n'être plus asservi à la chair, ni enveloppé des passions d'icelle, desquelles l'âme étant saisie, se remplit de toute folie et vanité mortelle, c'est une béatitude et félicité grande.

Il faut qu'un chacun, soit en pensant en soi-même, soit en discourant avec autrui, tienne pour certain que la plus longue vie de l'homme n'est pas la meilleure, mais bien la plus vertueuse, parce que Ton ne loue pas celui qui a plus longuement joué de la cithre, ni plus longtemps harangué, ou gouverné, mais celui qui l'a bien fait. 11 ne faut pas colloquer le bien en la longueur du temps, mais en la vertu, et en une convenable proportion et mesure de tous faits et tous dits ; c'est ce que l'on estime heureux en ce monde, et agréable aux dieux.

La mort avancée, quant au regard de la nature humaine, ne diffère rien de celle qui est tardive : car c'est comme un retour en notre pays natal, qui nous est proposé à tous nécessairement, sans que personne s'en puisse exempter. Les uns marchent devant, les autres vont après, et tous se rendent à même lieu : aussi en cheminant devant notre fatale destinée, ceux qui y arrivent plus tard, ne gagnent rien davantage que ceux qui y sont plus tôt logés.

(Consolation à Apollonius.)

Nous avons appris (grâce à la bonté divine) en meilleure école qu'en la leur, que notre mort dépend d'une autre vo-

Ionté que de la nôtre, et que si en aucun temps de notre vie nos passions doivent être retenues, c'est lorsque l'impatience nous conseille d'attenter quelque chose contre nos propres personnes. Si nous vivions pour nous-mêmes seulement, il nous serait loisible de prendre la clef des champs, et, d'une infinité d'issues qui se présentent, en choisir quelqu'une; somme, nous pourrions mourir où, quand et comme bon nous semblerait. Et encore que parfois la providence divine semble nous laisser en un être de vie pire que la mort, néanmoins, si nous avons de bons yeux nous regardons notre vie affligée d'un autre œil que ne font les stoïques, et l'estimons toujours beaucoup quand elle tend à son but, encore que ce soit à travers de grandes calamités.

Mais le souverain législateur, défendant le meurtre, comprend en cette défense celui qui se tue soi-même : et nature bien écoutée et reconnue réfute et abhorre cette absurde opinion. Aussi quelques autres qui ne semblent pas si grands philosophes, et qui toutefois philosophent mieux en cet endroit, nous enseignent à demeurer en notre vocation au monde, et attendre que celui qui nous y a posés comme en garde, nous vienne lever de là pour nous donner repos. Ce n'est pas constance ni patience de dire : Je ne puis demeurer en celle place. Est-ce sagement fait de partir sans congé? A ce compte il ne nous faudra point de supérieur. Encore le sage des stoïques est-il un degré au-dessous de Jupiter. Qu'il attende donc que son maître dénoue la chaîne. Il y a plus'de magnanimité à la porter doucement qu'à la rompre. L'indiscrétion, l'impatience et le désespoir hâtent le pas aux hommes qui cherchent ainsi leur mort.

Mais n'entrons pas plus avant en la considération de ce paradoxe étrange : plutôt déplorons l'aveuglement de l'homme naturel, voyant tels personnages que Gaton, Brutus et autres, chopper si lourdement à la fin de leur vie. Une la faut jamais quitter, disait Cléomène à un possédé /de cette humeur, tant qu'il y a un doigt d'espérance de reste. Combien la vie d'un homme généreux a-t-elle de constance et de toute sorte de lustre à une minute près de sa fin I Caton pouvait faire beaucoup de services à sa patrie, remontrer à César son devoir, déployer en ce besoin tout ce qu'il y avait de [reste en son esprit, puis attendre l'événement, comme il avait fait tant d'autres fois, ayant vu sa vie sur le tranchant du rasoir, comme

on dit. Il estimait, dira quelqu'un, que tout était perdu, et n'avait plus affection de vivre.

Nous ne devons jamais laisser du tout fondre notre cœur, ni ruiner ce qui ne nous a pas été commis pour en disposer à notre fantaisie. Mais la conduite de Caton en la ville d'Utique pour apaiser les uns et faire évader les autres, rend cette tragédie encore plus pitoyable ; et au reste c'a été une terrible lutte d'empoigner par deux fois la mort au collet, et un courage merveilleusement atroce de s'arracher ainsi les entrailles. Ce sont des élans d'une pensée qui a étudié et digéré la mort de longue main: et ce qu'il lisait dans le discours de Platon, touchant l'immortalité de l'âme, n'était pas qu'il eût besoin d'assurance nouvelle. Il en avait beaucoup plus que Platon n'en a représenté dedans ses écrits : sa science et résolution étaient pour ce regard par-dessus la philosophie.il ne prit pas cette occupation pour le service de sa mort, car même il n'interrompit pas son sommeil pour l'importance d'une telle délibération. Ce fut une continuation de coutume de mêler ses études avec les autres actions : mais lors il trouva un livre conforme à son dessein.

Or combien qu'en ce coup il y ait de la faute, comme a été dit, toutefois on y remarque encore cette magnanimité qui a relui en toute sa vie, aimant mieux la perdre que la tenir de celui qu'il jugeait être meurtrier des lois et de la liberté de^ Romains.

(Phocion et Caton.)

Ceux qui déplorent les trépassés, les déplorent-ils pour l'amour d'eux-mêmes, ou pour l'amour des trépassés? Si c'est pour l'amour d'eux-mêmes,. d'autant qu'ils se trouvent privés d'un plaisir, ou d'un profit, ou d'un support en vieillesse qu'ils reçoivent des trépassés, voilà une occasion peu honnête de pleurer, d'autant qu'il semble qu'ils ne regrettent pas les personnes des trépassés, mais la perte des commodités qu'ils en reçoivent: et si c'est pour le regard des trépassés qu'ils lamentent, s'ils supposent pour chose vraie qu'ils ne sentent mal quelconque, ils seront exempts et délivrés de toute douleur, en obéissante une ancienne et sage sentence qui nous admoneste d'étendre le plus que nous pourrons les choses bonnes et restreindre les mauvaises.

Au demeurant, l'aimer et avoir cher un trépassé ne con-

3o2 LA MORALE DE PLTJTARQUE

siste pas en s'affliger et se contrister soi-même, mais en servir et profiter à celui que l'on aime. Or le service et profit que l'on peut faire à ceux qui sont ôtés hors de ce monde, c'est l'honneur que l'on leur porte par la bonne mémoire que l'on en a, pour ce que nul homme de bien ne mérite d'être lamenté ni pleuré, mais plutôt d'être célébré et loué; ni que l'on en \ mène deuil, mais que l'on en fasse honorable et glorieuse mémoire; ni que l'on en jette larmes, indices de douleur, mais que l'on lui fasse des honnêtes offrandes et oblations, s'il est ainsi que celui qui est passé en l'autre monde, soit en plus divine condition de vie, étant délivré de la malheureuse'servitude de ce corps, et des infinies sollicitudes et misères qu'il est force que soutiennent ceux qui sont en cette vie mortelle, jusques à ce qu'ils aient parachevé le cours préfixe de cette vie, que la nature ne nous a point donné pour toujours, mais à chacun de nous en a distribué la portion qui lui était ordonnée par les lois de la fatale destinée.

La raison voudrait que les hommes bien appris considérassent en eux-mêmes que ceux que nous estimons avoir été privés de la vie avant la maturité, nous précèdent de bien peu de temps : car la plus longue vie qui soit, est courte et brève, ne montrant non plus qu'un point ou une minute de temps, au regard de l'infini éternité, et que plusieurs de ceux qui mènent le plus de deuil, en peu de temps sont allés après ceux qu'ils ont pleures.

(Consolation à sa femme sur la mort de sa fille.)

Immortalité

Celui qui a tant soit peu de connaissance de la nature de l'âme, et qui discourt et considère en soi-même que, la mort advenant, il se fait une mutation d'icelle en mieux, ou pour le moins non en pis, certainement ce lui est un grand entretien de repos et tranquillité en son âme de ne redouter point la mort.

Celui qui peut dire : Je t'ai prévenue, Fortune, et t'ai bouché toutes tes avenues, j'ai étouffé toutes tes entrées, celui-là ne s'assure pas sur des barrières, ni sur des portes fermées à clefs, ni des murailles, ains sur des sentences philosophiques

et discours de raison, dont tous ceux qui le veulent sont capables.

(Que Von ne saurait vivre joyeusement selon la doctrine d'Epicure.)

Il n'y eut jamais homme de ceux qui sont énamourés de savoir, qui ait en ce monde assouvi son désir de la connaissance de vérité, et de la contemplation de ce qui est, attendu qu'ils ne le voient qu'à travers une nuée, ou un brouillas, qui sont les organes de ce corps, se servant du discours de la raison humaine, faible, trouble et empêchée à merveilles, en regardant toujours contremont et tâchant de s'envoler hors de ce corps, comme un oiseau qui prend son vol pour voler en un autre grand lieu reluisant, rendant leur âme légère, et déchargée de toutes passions et affections terrestres, basses et transitoires, par le moyen de l'étude de philosophie, laquelle ils prennent pour un exercice de mourir tant ils estiment que la mort soit un bien grand et parfait à l'âme, qui alors vivra par delà d'une vie vraie et certaine : là, où maintenant elle ne vit pas à certes mais ressemble sa vie présente aux vaines illusions de quelque songe.

(D'Isis et d'Osiris.)

Et si la mort ressemble plutôt à un lointain voyage et longue pérégrination, encore n'y a-t-il point de mal ainsi, mais plutôt du bien au contraire : car n'être plus asservi à la chair, ni enveloppé des passions d'icelle, desquelles l'âme étant saisie, se remplit de toute folie et vanité mortelle, c'est une béatitude et félicité grande.

La mort est comme un retour en notre pays naturel, qui nous est proposé à tous nécessairement, sans que personne s'en puisse exempter. Les uns marchent devant, les autres vont après, et tous se rendent à même lieu : aussi en cheminant devant notre fatale destinée, ceux qui y arrivent plus tard ne gagnent rien davantage que ceux qui y sont plus tôt logés.

(Consolation a Apollonius sur la mort de son fils.)

Si l'âme n'a sentiment aucun après le trépas, et que la mort soit le but et la fin de toute rétribution et de toute punition, l'on pourrait dire, à bon droit, des méchants qui sont

promptement punis et qui meurent incontinent après leurs méfaits commis, que les Dieux les traitent trop mollement et trop doucement.

(Pourquoi la justice divine diffère quelquefois là punition des maléfices.)

Si l'âme demeure après la mort, il est plus vraisemblable et plus équitable, que lors les rétributions de peine ou d'honneur lui soient rendues : car durant tout le temps qu'elle est en vie, elle combat ; et puis après, quand elle a achevé tous ses combats, alors elle reçoit ce qu'elle a en sa vie mérité. (Pourquoi la justice divine diffère quelquefois la punition des maléfices.)

Il faut que tu penses que ton fils s'en est allé de bonne heure de cette vie mortelle, emportant avec soi louanges éternelles de sa piété et observance envers toi, et de la tienne envers lui, ne plus ne moins que s'il fût sorti d'un banquet, avant que de tomber en quelque ivrognerie et folie, laquelle ne peut fuir qu'elle n'advienne en longue vieillesse ; et si le dire des anciens poètes et philosophes est véritable, comme il est vraisemblable, que les gens de bien et qui ont été dévots envers les dieux, quand ils viennent à mourir, aient en l'autre monde honneur et préférence, et un lieu à part où leurs âmes demeurent, tu dois avoir bonne espérance de feu ton fils, qu'il sera colloque au nombre de ceux-là.

(Consolation à Apollonius sur la mort de son fils.)

Page 1