CHAPITRE VII i
CULTURE DE LAME. — ECLAIRER, ELEVER l'intelligence. — LE VRAI.
Cultiver l'âme, c'est a former l'homme véritablei d'après l'exemplaire qu'Homère appelle divin eti semblable aux dieux ». Socrate est d'avis qu'il faut; commencer par rendre l'âme nette avant de tra-;' vailler à cette sublime création.
« Les philosophes, dit-il, regarderont l'âme de i chaque citoyen comme une toile qu'il faut commen- ;
cer par rendre nette Ils travailleront ensuite suij
cette toile en jetant souvent les yeux tantôt sur l'es- 1 sence de la justice, de la beauté, de la tempérance! et des autres vertus, tantôt sur ce que l'homme peu' | comporter de cet idéal. » Mais Fœuvre de la cultun j morale est une ; et la purification de l'âme n'es i possible que par la connaissance du vrai, du beai | et du bien. Cette connaissance est pour l'âme l'ah I ment spirituel et pur qui doit la fortifier et la fain i croître dans la vertu, en un mot la faire vivre seloi^ le modèle parfait qu'elle a dans le ciel. Socrat» i
lui-même ne songe pas à séparer l'œuvre de la purification de celle du perfectionnement, puisqu'il dit : « Tu juges bien qu'il faudra souvent effacer, puis ajouter de nouveaux traits, jusqu'à ce que l'âme de l'homme approche le plus possible de cet état de perfection qui la rend agréable aux dieux. » Etpuis- I que l'âme a naturellement une liaison étroite avec tout ce qui est divin, immortel, impérissable, c'est vers ces choses qu'il faut diriger sa pensée pour en faire sa vie.
Si le peuple parvient à sentir une fois la vérité de ce que nous disons sur les philosophes, leur voudrat-il tant de mal, et refusera-t-il de croire avec nous qu'un État ne saurait être heureux, à moins que le plan n'en soit tracé par ces artistes d'après le divin modèle qu'ils ont sans cesse devant les yeux? — Il cessera, sans doute, de leur vouloir du mal, dès qu'il connaitra la vérité. Mais de quelle manière s'y prendront les philosophes pour tracer ce plan? — Ils regarderont l'État et l'âme de chaque citoyen comme une toile qu'il faut commencer par rendre nette, ce .qui n'est point aisé ; car tu penses bien qu'il y aura cette différence entre eux et les législateurs ordinaires, qu'ils ne voudront pas s'occuper d'un État ou d'un individu, pour lui tracer des lois, qu'ils ne l'aient reçu pur et net, ou qu'il ne soit devenu tel par leurs soins. Ils travailleront ensuite sur cette toile en jetant souvent les yeux tantôt sur l'essence de la justice, de la beauté, de la tempérance et des autres vertus, tantôt sur ce que l'homme peut comporter de cet idéal, et, par le mélange et la combinaison de CCS deux éléments, ils formeront l'homme
véritable d'après cet exemplaire qu'Homère appelle divin et semblable aux dieux, lorsqu'il le rencontre dans un homme. Tu juges bien qu'il faudra souvent effacer, puis ajouter de nouveaux traits, jusqu'à ce que l'âme de l'homme approche le plus possible de cet état de perfection qui la rend agréable aux dieux. (République, livre VI, p. 219.)
C'est un grand combat, et plus grand qu'on ne pense, que celui où il s'agit d'être vertueux ou méchant. Ni la gloire, ni les richesses, ni les dignités, ni enfin la poésie ne méritent que nous négligions pour elles la justice et les autres vertus.
Peut-on appeler grand ce qui se passe en un petit espace de temps? En effet, l'intervalle qui sépare notre enfance de la vieillesse est bien peu de chose en comparaison de l'éternité.
Penses-tu qu'un être immortel doive borner ses soins et ses vues à un temps si court, au lieu de les étendre à l'éternité.
Ne sais-tu donc pas que notre âme est immortelle, et qu'elle ne meurt jamais ?
Il faut faire réflexion aux choses vers lesquelles se porte l'âme, aux objets dont elle recherche le commerce, à cette liaison étroite qu'elle a naturellement avec tout ce qui est divin, immortel, impérissable, et à ce qu'elle doit devenir, lorsque, se livrant tout entière à cette sublime poursuite, elle s'élève, par un noble effort, du fond de cette mer où elle est plongée, et se dél3arrasse des cailloux et des coquillages qui s'attachent à elle par la nécessité où elle est de se nourrir des choses terrestres, nécessité dont tant de gens s'applaudissent comme d'un bonheur.
Convaincus que notre âme est immortelle et qu'elle
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fi capable par sa nature de tous les biens comme 1'' tous les maux, nous marcherons toujours par la route qui conduit en haut, et nous nous attacherons i(; toutes nos forces à la pratique de la justice et de Il sagesse. Par là, nous serons en paix avec nous- ]) lûmes et avec les dieux. (République, livre X, 11. 190.)
l'intelligence
L'intelligence, selon Socrate, me semble être non pas telle faculté particulière de l'âme, mais IMmo elle-même ffui pense. Ce qu'il entend par (x'iiser, c'est « un discours ([ue l'ame se fait à ellejmôme sur les objets qu'elle considère interrogeant et répondant, affirmant et niant ». C'est par "cos opérations, plus ou moins rapides et conscientes, que r.'ime se forme ses idées et ses opinions. Peut- .ùtre môme les impressions et les sentiments ne fsont-ils que des mouvements plus vifs et plus profonds de la pensée. C'est surtout dans le domaine dos choses invisibles que les idées et les sentiments Ime semblent se confondre; ainsi l'on comprend que Socrate ait pu dire qu'apprendre n'est autre chose jque se ressouvenir. « C'est, dit-il, parce que l'âme est inimortelle qu'il n'est pas surprenant qu'à l'égard de jla vertu et de tout le reste, elle soit en état de se ^'Gssouvenir de ce qu'elle a su. » Plus elle est parlaite, plus aussi « elle a l'idée claire et distincte de l'exemplaire éternel de la vérité, et s'en sert comme
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d'une règle sûre pour fixer par des lois ce qui est i honnête, bon et juste ». Et pour arriver à cette i connaissance à laquelle Socrate surbordonne toute ; la science, il faut aimer la vérité et ne point se ^ lasser de la chercher. Tout le travail des maîtres les 1 plus sages et les plus vertueux ne sert qu'à nous I ouvrir les routes ; il faut que chaque âme s'y \ engage par sa libre volonté, et qu'elle y marche I seule, selon les inspirations supérieures qu'elle | reçoit ; car la lumière est à proportion du courage, I et la science se confond avec la vie ; ainsi l'âme | s'élève et s'éclaire en même temns ; le bien suprême i est aussi la vérité et la beauté suprêmes.
SOCRAÏE I
Entends-tu par penser la même chose que moi ? !
THÉÉTÈTE '
Qu'entends-tu par là ? '
SOCRATE i
Un discours que l'âme se fait à elle-même sur les ! objets qu'elle considère. Je m'explique comme un : homme qui ne sait pas très bien ce dont il parle ; j mais il me paraît que l'âme, quand elle pense, ne i fait autre chose que s'entretenir avec elle-même, i interrogeant et répondant, affirmant et niant ; et | que quand elle s'est décidée, que cette décision se i fasse plus ou moins promptement, quand elle a I prononcé sur un objet, sans demeurer davantage en | suspens, c'est en cela que consiste le jugement. I
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Ainsi juger, selon moi, c'est parler, et l'opinion est un discours prononcé, non à un autre, ni de vive voix, mais en silence et à soi-même. (Théétète, p. 127.)
L'âme étant immortelle, et d'ailleurs née plusieurs fois, ayant vu tout ce qui se passe tant dans cette vie que dans une autre, et toutes choses, il n'est rien qu'elle n'ait appris. C'est pourquoi il n'est pas surprenant qu'à l'égard de la vertu et de tout le reste, elle soit en état de se ressouvenir de ce qu'elle a su. Car, comme tout se tient dans la nature, et que l'âme a tout appris, rien n'empêche qu'en se rappelant une seule chose, ce que les hommes appellent apprendre, elle ne trouve de soimême tout le reste, pourvu qu'elle ait du courage, et qu'elle ne se lasse point de chercher. En effet, tout ce qu'on nomme chercher et apprendre n'est autre chose que se ressouvenir. [Ménon, p. 349.)
Quelle diiïérence mets-tu entre les aveugles et ceux qui, privés de la connaissance de ce qui existe d'une manière simple et immuable, et n'ayant dans leur âme aucune idée claire et distincte, ne peuvent, à l'imitation des peintres, porter leurs regards sur l'exemplaire éternel de la vérité, et, après l'avoir contemplé avec toute l'attention possible, transporter aux choses d'ici-bas ce qu'ils y ont remarqué, et s'en servir comme d'une règle sûre pour fixer par des lois ce qui est honnête, bon, juste dans les actions humaines, et pour conserver ces lois après les avoir établies.
La première marque de l'esprit philosophique est
d'aimer avec passion la science qui peut le conduire à la connaissance de cette essence immuable, inaccessible aux vicissitudes de la génération et de la corruption.
L'esprit véritablement avide de science doit, dès la première jeunesse, aimer et rechercher toute la vérité. [République, livre VI, p. 292.)
Je ne voudrais pas affirmer bien positivement que tout le reste de ce que j'ai dit soit vrai ; mais je suis prêt à soutenir et de parole et d'effet, si j'en suis capable, que la persuasion qu'il faut chercher ce qu'on ne sait point nous rendra sans comparaison meilleurs, plus courageux, et moins paresseux, que si nous pensions qu'il est impossible de découvrir ce que nous ignorons, et inutile de le chercher. (Ménon, p. 365.)
Nous venons de tracer des modèles et d'ouvrir, en quelque sorte, les routes par lesquelles il faut marcher, dans la persuasion que le poète a eu raison, lorsqu'il a dit : « Télémaque, tu trouveras toi-même une partie de ces choses par la force de ton esprit, et quelque dieu te suggérera les autres * car je ne pense pas que tu aies reçu le jour et l'éducation malgré les dieux. » Nos élèves, dis-je, entrant dans ces sentiments, croiront que ce que nous avons dit est suffisant, et que quelque génie ou quelque dieu leur inspirera ce qui leur reste à savoir. (Lois, VIL p. 39.)
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