CHAPITRE XIV
l'éducation
Nul philosophe ne s'est fait une plus haute idée de l'éducation que Socrate : « De toutes les choses, dit-il, sur lesquelles l'homme peut demander conseil, il n'y en a point de plus divine que celle qui regarde l'éducation de soi-même et des siens. » Il la considère comme la chose la plus divine, parce qu'elle a pour objet la culture de l'àme, qui est le principe divin dans l'homme ; et par cette seule parole, il nous en montre toute l'importance et nous fait comprendre que c'est l'œuvre de toute la vie, puisque l'éducation de soi-même se continue et se perfectionne durant toute la vie. « La bonne éducation, dit-il encore, est celle qui peut donner au corps et à l'ame toute la beauté, toute la perfection dont ils sont capables. » Et il ajoute que, pour acquérir cette beauté, il faut tout simplement que le corps se développe dans une parfaite régularité dès la première enfance. Puisqu'il n'en dit pas autant de l'àme, il laisse supposer que, pour elle?
il ne s'agit pas seulement de développer régulièrement ce qu'elle est ; et nous pouvons comprendre, par d'autres passages, qu'il croit à une déchéance morale et, par conséquent, à la nécessité d'un relèvement, d'une victoire de la nature supérieure de l'âmesur sa nature inférieure, victoire qui couronne une lutte plus ou moins longue et pénible entre ces deux natures.
Le sens que Socrate attache au mot d'éducation est le plus élevé. Aussi ne veut-il pas que l'on confonde cette œuvre divine avec cet ensemble de procédés qui rend l'homme capable d'exercer le métier ou la profession qu'il a choisie, « L'éducation qui seule, selon lui, mérite ce nom, est celle qui a pour but de nous former à la vertu dès notre enfance, et qui inspire à l'homme le désir ardent d'être un citoyen accompli, et de savoir commander ou obéir selon la justice. » Et pour lui, la vertu, c'est l'harmonie de l'habitude et de la raison. Cette éducation comprend deux périodes, la première où l'enfant, grâce à une discipline bien entendue, se conforme à l'ordre sans qu'il puisse s'en rendre compte ; la seconde, où la raison étant survenue, il se rend compte des bonnes habitudes auxquelles on l'a formé et apprend, par son propre choix, à faire un légitime usage du plaisir et de la douleur et à embrasser ou haïr ce qui mérite notre amour ou notre aversion. Dans l'une, sa vertu est plutôt l'effet de la raison et de l'inspiration d' autrui ; dans l'autre, elle est le fruit de sa libre détermination et
de l'accord entre sa volonté et sa raison propre. Mais il n'est pas possible de tracer une ligne de démarcation entre ces deux périodes, ni d'indiquer avec précision le moment où l'homme prend le gouvernement de lui-même. Toute la discipline, toute la législation à laquelle on le soumet dans l'enfance doit tendre à l'initier, par degrés, à l'autonomie morale, par l'alliance de la douceur et de la force, de l'ordre et de la liberté. Grâce au guide sage et divm qui est en lui, il établit dans son âme « une forme stable de gouvernement » et sa raison cultivée par une raison plus mûre, veille sur lui et règle sa conduite d'après ses propres lumières.
De toutes les choses sur lesquelles l'homme peut demander conseil, il n'y en a point de plus divine que celle qui regarde l'éducation de soi-même et des siens. {Théagès, p. 73.)
La bonne éducation est celle qui peut donner au corps et à l'âme toute la beauté, toute la perfection dont ils sont capables.
Pour acquérir cette beauté, il faut tout simplement que le corps se développe dans une parfaite régularité dès la première enfance. {Lois, livre VII, p. 2.)
Je définis l'éducation une discipline bien entendue qui, par voie d'amusement, conduit l'âme d'un enfant à aimer ce qui, lorsqu'il sera devenu grand, doit le rendre accompli dans le genre qu'il a embrassé.
Ne laissons pas à ce que nous appelons éducation
une signification vague. Souvent, par forme de j! louanges ou de mépris, nous disons de certaines Iî gens qu'ils ont de l'éducation ou qu'ils n'en ont pas, t alors même qu'ils en ont reçu une très bonne pour [j le trafic, pour le commerce de mer, et pour d'autres :j professions semblables. Apparemment, en parlant | ainsi, nous n'avons pas en vue cette éducation pro- ' prement dite qui a pour but de nous former dès ! notre enfance, et qui inspire à l'homme le désir ii ardent d'être un citoyen accompli, et de savoir i commander ou obéir selon la justice. Or, voilà celle i que nous cherchons à définir, et qui, ce me semble, lij mérite seule le nom d'éducation. {Lois, I, p. 86.) il
J'appelle éducation la vertu telle qu'elle se montre y dans les enfants, soit que les sentiments de joie ou N de tristesse, d'amour ou de haine qui s'élèvent : dans leur âme soient conformes à l'ordre, sans qu'ils puissent s'en rendre compte ; soit que, la raison ,| étant survenue, ils se rendent compte des bonnes '! habitudes auxquelles on les a formés. C'est dans i cette harmonie de l'habitude et de la raison que ^ consiste la vertu prise en son entier. Quant à cette i partie de la vertu qui nous apprend à faire un légi- 'j time usage du plaisir et de la douleur, et qui, depuis ' le commencement de la vie jusqu'à la fin, nous fait i embrasser ou haïr ce qui mérite notre amour ou i notre aversion, je la sépare du reste par la pensée, | et je ne crois pas qu'on se trompe en lui donnant j le nom d'éducation. (Jd., livre II, p. 103.) ■
Tu n'ignores pas que tout dépend des commen- [l céments, surtout à l'égard des entants, parce qu'à ,; cet âge l'âme, encore tendre, reçoit aisément toutes j
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es impressions qu'on veut lui donner. Souffrironslous donc que les premiers venus content indifféemment toute sorte de fables aux enfants, et que eur âme en reçoive des impressions la plupart conraires aux idées que nous voulons qu'ils aient dans m âge plus avancé? {République, livre II, p. 129.)
Une éducation efféminée rend à coup sûr les mfants chagrins, colères et toujours prêts à s'em- )orter pour les moindres sujets ; au contraire, une éducation contrainte, qui les tient dans un dur esclavage, n'est bonne qu'à leur inspirer des sentiments le bassesse, de lâcheté, de misanthropie, et à en aire des hommes d'un commerce très difficile. Lois, livre VII, p. 9.)
Il n'est rien de plus avantageux pour tout homme {lie de se laisser conduire par un guide sage et iivin, soit qu'il l'ait au dedans de lui-môme et ({u'il m dispose comme de son bien, ce qui vaudrait nieux, soit qu'à son défaut il se soumette à un ^iiide étranger ; car notre dessein est d'établir 3ntre les hommes cette conformité de mœurs qui îst la source de l'amitié, en les soumettant tous au nême régime. Il n'est pas moins évident que la loi 56 propose le même but, lorsqu'elle prête également >on secours à tous les membres de l'Etat. La dépenlance où l'on tient les enfants est aussi fondée sur e même principe. Nous ne souffrons pas qu'ils dis- Dosent d'eux-mêmes, jusqu'à ce que nous ayons îtabli dans leur âme, comme dans un Etat, une orme stable de gouvernement, et que leur raison, îultivée par la nôtre, puisse, comme celle-ci fait à lotre égard, veiller sur eux et régler leur conduite ;
alors nous les abandonnons à leurs propres lumières (République, livre X, p. 463,)
RÔLE, DE l'Éducation i
Le rôle de l'éducation est de diriger l'âme ver! les choses qui sont dignes de l'occuper; et, poui cela, il faut détourner son regard de ce quinaiti c'est-à-dire de ce qui n'a que l'apparence, pour 1 1 diriger vers ce qui est, et surtout vers ce qu'il y.i de plus lumineux dans l'être, le bien. v. Il ne s'agii pas, dit Socrate, de donner à l'âme la faculté d | voir : elle l'a déjà ; mais son organe est dans un I mauvaise direction, il ne regarde point où il faudrait | c'est ce qu'il faut corriger. » Chacun a dans soi| âme la faculté de connaitre le bien ; mais il es| nécessaire, pour le voir, d'y tourner l'organe qui est destiné à cela. Ainsi s'apprend la seule scienc'i utile qui, pour Socrate, se confond avec la vertu |
la science do bien vivre. Tourner l'âme verii
cette science, c'est déjà aimer le bien qu'il suffit dd contempler pour l'aimer davantage et qu'il faui pratiquer pour le voir plus parfaitement. Ce quifai: le méchant, c'est la fausse direction qu'il imprim»' à son âme. « A l'égard de la faculté de savoir, di: Socrate, comme elle est d'une nature plus divin^i que les autres qualités de l'âme, jamais elle ne perij sa vertu ; elle devient seulement utile ou inutile]
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ivantageuse ou nuisible, selon la direction qu'on ui donne ». Et il fait remarquer la sagacité des Hochants, « la pénétration avec laquelle leur petite Ime discerne tout ce qui les intéresse ». En effet, s'ils employaient au bien l'intelligence et l'énergie qu'ils déploient dans le mal, ils seraient des héros, 3t presque des hommes divins. « Ils sont d'autant plus malfaisants qu'ils sont plus subtils et plus clairvoyants. » Qu'est-ce qui tient leur vue éloignée lu bien, si ce n'est la nature inférieure avec ses instincts et ses désirs qui entraînent l'âme vers les plaisirs sensuels et grossiers et la forcent de regarder toujours en bas ? Il faut donc, dit Socrate, X couper dès l'enfance ces penchants criminels qui, comme autant de poids de plomb », retiennent l'âme sur les choses qui flattent les mauvaises convoitises. L'œuvre de l'éducation est de délivrer l'âme de ces entraves afin qu'elle tourne son regard vers la vérité qui doit la rendre pure et sainte. Il ne 3' agit donc pas seulement, ainsi que nous l'avons léjà dit, d'un développement régulier et progressif, pour que l'âme acquière toute la beauté dont elle 3St capable; mais il faut retrancher ce qui est mauvais, et cultiver ce qui est bon. Le mot « couper » dont se sert Socrate à l'égard des penchants qui iégradent l'âme en l'asservissant à la matière, nous montre avec quelle résolution énergique il faut combattre le mal : ce n'est pas le surmonter que d'essayer d'en atténuer l'influence, il faut le détruire radicalement, et dès l'enfance, c'est-à-dire dans
son germe. Aussi, dans les premières années, 1 ame,|: n'ayant pas assez de force pour triompher du malJ a besoin de l'aide d'une raison plus éclairée et^ d'une volonté plus ferme que la sienne. Elle trouvai! cette aide dans un précepteur désintéressé, prudent,! courageux, juste et aimant. ■'
La science ne s'apprend pas de la manière dontj certaines gens le prétendent. Ils se vantent de pou- 1 voir la faire entrer dans une âme où elle n'est point, i! à peu près comme on rendrait la vue à des yeux-i aveugles. Chacun a dans son âme la faculté d'ap-il prendre avec un organe destiné à cela ; tout le': secret consiste à tourner t^et organe, avec l'âme! tout entière, de la vue de ce qui naît vers la con-ti templation de ce qui est, jusqu'à ce qu'il puisse] fixer ses regards sur ce qu'il y a de plus liimi-i neux dans l'être, c'est-à-dire, selon nous, sur le.: bien; de même que, si l'œil n'avait pas de mou- ; vement particulier, il faudrait de nécessité que tout j le corps tournât avec lui dans le passage des | ténèbres à la lumière. Dans cette évolution qu'on , fait faire à l'âme, tout l'art consiste donc à la tour- i ner de la manière la plus aisée et la plus utile. Il , ne s'agit pas de lui donner la faculté de voir : elle : l'a déjà; mais son organe est dans une mauvaise i direction, il ne regarde point où il faudrait : c'est j ce qu'il faut corriger. .^
Il en est à peu près des autres qualités de l'âme'i comme de celles du corps ; quand on ne les a pasi! reçues de la nature, on les acquiert par l'éducationii et la culture. .Mais à l'égard de la faculté de savoir,]^ comme elle est d'une nature plus divine, jamais elle ^^ ne perd sa vertu ; elle devient seulement utile ou
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nutile, avantageuse ou nuisible, selon la direction :iu'on lui donne. N'as-tu point encore remarqué usqu'où va la sagacité de ces hommes à qui on ionne le nom d'habiles coquins ? Avec quelle pénétration leur petite âme discerne tout ce qui les intéresse? Sa vue n'est ni faible ni troublée ; mais, :omme ils la contraignent de servir d'instrument i leur malice, ils sont d'autant plus malfaisants ju'ils sont plus subtils et plus clairvoyants. Si dès l'enfance on avait coupé ces penchants criminels .[ui, comme autant de poids de plomb, entraînent l'âme vers les plaisirs sensuels et grossiers, et la forcent de regarder toujours en bas; si après l'avoir iégagée de ces poids, on eût tourné son regard vers la vérité, elle l'aurait distinguée avec la même sagacité. [Ré-piiblU [iie^ livre VII, p. 315.)