‹ La morale de SocrateChapitre 54 sur 60 · LE BON PRÉCEPTEUR · texte numérisé non relu

LE BON PRÉCEPTEUR

« Que celui qui aura l'intendance générale de 'éducation, dit Socrate, se persuade qu'entre les )lu3 importantes charges de l'État, celle-ci tient sans comparaison le premier rang. » Il s'agit, en effet, le transformer l'homme par une éducation excellente, afin de le rendre le plus semblable à la divinité ; d'éveiller et de cultiver en lui le sentiment de sa dignité, afin qu'il travaille lui-môme à se rendre sage, juste, simple, droit, bon et charitable, à faire ie lui un homme aussi parfait que possible. C'est ainsi qu'il sera capable aussi de bien remplir tous

les devoirs de la vie privée et de la vie publique, i Socrate exhorte le législateur à « faire de l'institu- j tion des enfants le premier et le plus sérieux de ses j soins ». Aussi lui conseille-t-il de jeter les yeux sur ^ le citoyen le plus accompli en toutes sortes de vertus, j pour le mettre à la tête de l'éducation de la jeu- \ nesse. Il faudrait un être parfait pour rappeler sans cesse, par le précepte et l'exemple, l'excellence de l'âme humaine ; mais peut-être le précepteur, I tel que le veut Socrate, trouve-t-il dans son imper- i fection même une force de plus pour inspirer à ses j élèves le courage de lutter et leur faire sentir, par j ses propres efforts, la puissance infinie d'une vo- | lonté qui s'est asservie à la raison et à la justice. | La première vertu de l'éducateur, c'est le désin- | téressement : tout ce qu'il est et tout ce qu'il peut l doit être consacré à sa tâche. « Tout homme qui 'i gouverne, dit Socrate, considéré comme tel, et de | quelque nature que soit son autorité, ne se propose j jamais, dans ce qu'il ordonne; son intérêt personnel, ^| mais celui de ses sujets. C'est à ce but qu'il vise, 1 c'est pour lui procurer ce qui lui est convenable et \ avantageux, qu'il dit tout ce qu'il dit et fait tout ce qu'il fait. » Pour exercer la plus sainte de toutes les autorités, puisqu'elle agit le plus directemen sur l'âme, il faut s'oublier encore plus complète ment soi-même que dans tout autre gouvernement^ C'est là surtout que tout procédé par lequel o sacrifie la réalité à l'apparence pour obtenir des^ résultats plus prompts, entraîne les plus funestes

LÉDUnATlON 289

3onséquences pour les âmes dont on a la charge. La docilité factice à laquelle on arrive facilement par une discipline étroite et rigoureuse, se confond :rop souvent avec le respect de la loi et de ceux qui 3n sont les interprètes : c'est ainsi qu'on fait des Imes serviles, hypocrites et lâches. Mais en effectuant ce résultat, le maitre s'est épargné les peines 3t les fatigues qu'exige l'exercice d'une autorité plus scrupuleuse et plus profonde. De même s'il 3'est cherché lui-même et que, peut-être à son insu, il a trop visé à gagner l'affection de la jeunesse, aux dépens de la vérité, se laissant aller à trop de ménagements, et prenant ce sentiment si pur et si légitime pour une fin, non pour un moyen, il a plus ou moins trahi le maître, que précepteurs et élèves doiventservir, il a usurpé la place de la loi morale 3t du maître souverain dentelle est la volonté. Le maître, selon Socrate, doit unir un grand ourage à une grande sagesse. L'amour des âmes lui inspire le courage de se dévouer sans cesse à me tâche dont les meilleurs effets sont ceux qui ne paraissent pas aux yeux et qui, par conséquent, ne sont pas de nature à satisfaire l'orgueil, a vanité et l'amour de la gloire. Il faut qu'il soit oien pénétré de la grandeur de son œuvre et qu'il ait ane âme bien libre pour s'attacher surtout à la partie la plus obscure de sa tâche, à cette influence 3rofonde et cachée, connue de Dieu seul et de l'âme îui en éprouve toute l'efficacité. Pour la bien ixercer, il a besoin aussi de clairvoyance et de

M""' JULES l'AVKE. — Socrate. 17

tact, dans 1 étude et le maniement des aptitudes et des inclinations si diverses des âmes qu'il doit diriger. La connaissance de soi et l'observation d'autruilui apprennent à relever les natures timides et défiantes d'elles-mêmes par des encouragements j affectueux et de délicats ménagements ; à rabattre 1' l'amour-propre et l'infatuation de soi par de fermes i remontrances ou par une mordante ironie. C'est en | dispensant à chacun le régime qui lui convient, : « le lait aux enfants, les viandes aux hommes », i qu'il conduit les âmes au plus haut degré de déve- | loppement qu'elles sont capables d'atteindre et i qu'il transforme les naturels rétifs en coursiers i infatigables et ardents à la poursuite du bien. ! L'examen de soi et l'expérience lui font connaitre, i ainsi que nous le dit Socrate, « que les hommes les i mieux doués, ceux dont l'âme est la mieux trempée | et la plus énergique dans ce qu'ils entreprennent, 1 s'ils reçoivent une éducation convenable et s'ils ] apprennent ce qu'ils doivent faire, deviennent j excellents et très utiles, car ils font une infinité de i grandes choses; mais que s'ils restent sans éduca- ]j tion et sans instruction, ils deviennent très mauvais et très dangereux ; incapables de discerner ce qu'ils doivent faire, ils tentent souvent de mauvaises actions et deviennent hautains et violents, prêts à se regimber et difficiles à conduire : aussi causentils une infinité de malheurs. » Il y a des âmes qui semblent naturellement disposées à obéir. Il y en a d'autres qui répugnent à l'obéissance et qu'il faut

essayer de gagner par le raisonnement et surtout par l'exemple. Si ces natures récalcitrantes sentent que le maitre est soumis à la loi et que c'est au nom de cette loi qu'il exige l'obéissance, elles comprennent aussi qu'il faut savoir obéir pour apprendre à commander.

« En toute occasion, nous dit Socrate, les hommes consentent à se soumettre à ceux qu'ils croient supérieurs. » Selon les circonstances, ils vont à ceux dont les lumières leur inspirent le plus de confiance pour la chose qu'ils recherchent. Pour la direction des âmes, c'est le caractère moral qui donne le plus d'autorité. Quand il s'y joint une haute intelligence, c'est le maître parfait, tel que nous le voyons dans Socrate lui-même qui nous le peint aussi de main de maître : « Celui, dit-il, dont la vue met tout en mouvement, et communique aux ouvriers un élan, une émulation générale, une ambition puissante et individuelle, je dirai de lui qu'il a l'âme d'un roi. » Il a l'âme d'un roi, c'est-àdire que son âme a le génie du commandement parce qu'elle est haute, elle est maîtresse d'ellemême, elle est ferme, elle est juste. Elle respecte la dignité humaine en elle-même et dans autrui ; elle n'exige des autres que ce qu'elle s'impose à ellemême, la soumission au devoir ; elle attend d'eux la droiture, l'honnêteté, la fidélité à leurs engagements dont elle leur donne elle-même l'exemple. Aussi ce maître parfait communique-t-il à ses élèves c( un élan, une émulation générale, une am-

bition puissante et individuelle. » Ce noble élan les 1, porte vers le bien avec toute la puissante impulsion jl de son âme généreuse ; ils s'efforcent à l'envi de | mériter son approbation en se conformant à ses i préceptes. Mais en faisant ainsi, en se proposant une fin commune qui est de réaliser en eux-mêmes ; la vertu dont ils ont l'exemple sous les yeux, ils 1 conservent leur individualité, ils développent et \ perfectionnent leur être. C'est ainsi que Socrate a > caractérisé le don du commandement, par quelques traits de génie, qui s'appliquent merveilleuse- '• ment à l'œuvre divine de l'éducation. Il en ajoute i encore un pour nous faire sentir qu'il faut une i vocation spéciale pour l'exercer : « Je ne dis point | que ce talent s'acquière à simple vue et dans une | simple leçon; je prétends, au contraire, que, pour j y atteindre, il faut l'instruction et un bon naturel, 1 et, ce qui est plus encore, une inspiration d'en haut. I En effet, je ne puis croire que ce soit une oeuvre ! humaine, mais divine, de régner sur des cœurs qui j se donnent. » L'éducateur règne sur des âmes, • mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, pour mettre ; en mouvement toutes les facultés de leur être, et 1 diriger cette activité vers le bien; il règne, parce qu'il s'est fait volontairement l'esclave de la loi ; il règne, mais pour mieux soumettre les âmes à c( cette inspiration d'en haut » à laquelle il doit sa force et son pouvoir.

l'éducation 293

Que celui qui aura l'intendance générale de l'éducation se persuade qu'entre les plus importantes charges de l'État, celle-ci tient sans comparaison le premier rang. Nous voyons, en effet, que dans les plantes tout dépend des premières semences ; si elles sont jetées par la main d'un agriculteur habile, on peut se promettre qu'un jour elles porteront les plus heureux fruits. Ce qui est vrai à l'égard des plantes ne l'est pas moins à l'égard des animaux féroces ou apprivoisés, et des hommes ; car bien que l'homme soit naturellement doux, néanmoins lorsqu'à un heureux naturel il joint une éducation excellente, il devient le plus doux des animaux, le plus approchant de la divinité : au lieu que s'il n'a reçu aucune éducation, ou n'en a reçu qu'une mauvaise, il devient le plus farouche des animaux que produit la terre. C'est pourquoi le législateur doit faire de l'institution des enfants le premier et le plus sérieux de ses soins. Si donc il veut s'acquitter comme il faut de ce devoir, il commencera par jeter les yeux sur le citoyen le plus accompli en toutes sortes de vertus, pour le mettre à la tête de l'éducation de la jeunesse. {Lois, VI, p. 319.)

Tout homme qui gouverne, considéré comme tel, et de quelque nature que soit son autorité, ne se propose jamais, dans ce qu'il ordonne, son intérêt personnel, mais celui de ses sujets. C'est à ce but qu'il vise, c'est pour leur procurer ce qui leur est convenable et avantageux, qu'il dit tout ce qu'il dit et fait tout ce qu'il fait. (République, livre I, p. 76.)

N'avons-nous pas dit que ceux qui sont chargés de combattre dans l'intérêt commun doivent être

uniquement les gardiens de l'Etat ; que, si des étrangers, ou même des citoyens y commettent quelque désordre, ils doivent traiter avec douceur ceux qu'ils gouvernent, comme étant leurs amis naturels, mais frapper sans pitié dans la mêlée tous les ennemis qui s'offrent à leurs coups?

Voilà pourquoi nous avons dit que ces gardiens de l'Etat devaient unir naturellement un grand courage à une grande sagesse, afin de se montrer, comme il est juste, doux envers les uns, intraitables envers les autres.

De plus, avons-nous ajouté, élevés de la sorte, ils ne devront considérer ni or, ni argent, ni quoi que ce soit comme leur propriété particulière ; mais ces défenseurs, recevant de ceux qu'ils protègent le salaire de leur vigilance, salaire modeste, tel qu'il convient à des sages, le dépenseront en commun et mèneront une vie commune, faisant en toute chose leur unique souci de la vertu, et négligeant tout le reste. (Timée, p. 161.)

11 ne s'attachait qu'à ceux dont l'âme était heureusement portée à la vertu. Il regardait comme l'indice d'an bon naturel, la promptitude à apprendre et à retenir, l'amour de toutes les sciences qui enseignent à bien administrer une maison ou une cité, en un mot à tirer bon parti des hommes et des choses. Il pensait qu'ainsi formé, non seulement l'on devient heureux soi-même, capable d'administrer sagement sa maison, mais, de plus, en état de rendre heureux d'autres hommes et des cités. Il ne traitait pas tous les hommes de la même manière ; mais, à ceux qui, s'imaginant être doués d'un bon naturel, méprisaient l'étude, il apprenait que les natures les plus heureuses en apparence ont le plus

l'éducation 295

■bosoin d'être cultivées: il leur montrait que les chevaux les plus généreux, pleins de feu et de vivacité, deviennent les plus utiles et les meilleurs si on les dompte dès leur jeunesse, mais que, si on néglige de les dompter, ils demeurent rétifs et sans prix ; que, de môme, les chiens de la meilleure race, infatigables et ardents à la poursuite des animaux, sont les plus précieux et les plus utiles à la chasse si on les dresse avec soin, mais que, si on les instruit mal, ils sont stupides, furieux, entêtés. Semblablement, les hommes les mieux doués, ceux dont l'âme est la mieux trcîmpée et la plus énergique dans ce qu'ils entreprennent, s'ils reçoivent une éducation convenable et s'ils apprennent ce qu'ils doivent faire, deviennent excellents et très utiles, car ils font une infinité de grandes choses ; mais s'ils restent- sans éducation et sans instruction, ils deviennent très mauvais et très dangereux ; incapables de discerner ce qu'ils doivent faire, ils tentent souvent de mauvaises actions et deviennent hautains et viohmts, prêts à se regimber et difficiles à conduire : aussi causent-ils une infinité de malheurs. {Mémoires, IV, p. 103.)

Il est essentiel que tous se persuadent qu'aucun homme, quel qu'il soit, n'est capable de faire un digne usage de l'autorité, si auparavant il n'a pas appris à obéir, et qu'on doit moins se glorifier de savoir bien commander que bien obéir, d'abord aux lois, dans la persuasion que c'est obéir aux dieux mêmes : ensuite, quand on est jeune, il faut obéir aux hommes plus âgés qui ont mené une vfe honorable. [Loi^, VI, p. 314.)

En toute occasion, les hommes consentent à se soumettre à ceux qu'ils croient supérieurs : dans une maladie, celui qu'on croit le plus habile médecin, on se soumet volontiers à lui ; dans une tra- i versée, ceux qui naviguent écoutent celui qu'ils regardent comme le marin le plus habile ; en agriculture, celui qu'on croit le plus habile agriculteur.

Si donc, Socrate. je me montre supérieur à eux, i cela me suffira pour m'en faire obéir? — Oui, t pourvu que tu leur apprennes aussi que l'obéissance ; est pour eux le meilleur moyen de gloire et de \ salut. {Mémoii^es, III, p. 69.)

Un homme qui, placé à la tête de quoi que ce soit, sait ce qu'il faut et se le procure, sera un excellent directeur, qu'on le place à la tête d'un choeur, d'une maison, d'une ville, d'une armée. [Ibid., p. 71.)

On a raison d'appeler hommes d'un grand cœur ceux que suit une troupe animée, et de dire que celui-là s'avance avec un grand bras, à qui tant de bras obéissent ; en effet, on est réellement un grand homme quand on fait de grandes choses plutôt par le génie que par la force du corps... Celui dont la vue met tout en mouvement, et communique aux ouvriers un élan, une émulation générale, une ambition puissante et individuelle, je dirai de lui qu'il a l'âme d'un roi.

Or, c'est là, selon moi, le point capital, dans toute œuvre qui se fait par des hommes ; seulement, par Jupiter, je ne dis point que ce talent s'acquière à simple vue et dans une simple leçon ; je prétends, au contraire, que, pour y atteindre, il faut l'instruction et un bon naturel, et ce qui est plus encore, une inspiration d'en haut. En effet, je ne puis croire

l'éducation 297

que ce soit une œuvre humaine, mais divine, de régner sur des cœurs qui se donnent ; seulement ce don n'est accordé qu'aux hommes véritablement doués d'une prudence accomplie. Quant à tyranniser des cœurs qui s'y refusent, c'est, selon moi, un privilège accordé par les dieux à ceux qui sont dignes de vivre comme Tantale, éternellement tourmenté, dit-on, dans les enfers, par la crainte de mourir deux fois. (Economique, p. 196.)

Page 1