On venait d'apprendre la mort du « prince impérial
récriminations ont porté plus particulier ement, et porteront encore, à coup sûr, dans les discours des oratçurs qui se succéderont à cette tribune, sur les droits acquis et sur le grand principe de la stabilité des lois.
On nous dira : vous portez atteinte à des droits acquis ; on nous dira : sur la foi de la loi de 1875 des capitaux se sont réunis, des établissements ont été créés, des engagements réciproques ont été pris entre des professeurs et ces établissements, de grandes dépenses ont été faites. Vous n'avez pas le droit, d'un trait de plume, de supprimer ces engagements, de rendre ces dépenses stériles.
On nous dira encore : que devient le principe de la stabilité des lois, si une loi votée en 1875 est abrogée en 1879, si tout est ainsi sans cesse remis en question ; la République sera-t-elle donc le gouvernement de l'instabilité perpétuelle?
Messieurs, lorsqu'on veut tenir un pareil langage sur la stabilité des lois, lorsqu'on veut qu'une loi reçoive une exécution longtemps prolongée, il faut faire en sorte que cette loi soit volée k un moment où l'Assemblée ait encore sa pleine puissance d'action et représente réellement l'opinion nationale. 11 ne faut pas attendre, comme on Ta fait en 1875, qu'une Chambre qui avait prolongé son mandat au delà de toute mesure et de toute prévision, et même, selon près de la moitié de ses membres, au delà de son droit, soit arrivée, mourante et prcsqu'à son dernier jour, pour voter une loi à 50 voix de majorité.
N. DE LA Bassetiêre. — C'ost cctte Assemblée qui a fait la République !
M. Paul Bert. — Pendant la discussion même de la loi, les avertissements n'ont pas manqué; plusieurs orateurs ont déclaré que cette loi ne survivrait guère à l'Assemblée nationale.
Pendant les vacances parlementaires qui suivirent le vote du 1^ juillet 1875, des voix autorisées, des voix dont l'autorité et la puissance allaient grandir encore, ont déclaré que cette loi serait bientôt abrogée.
La plupart d'entre nous ont pris de semblables engagements au cours de la période électorale , si bien qu'au début même de son arrivée aux affaires, le gouvernement, dans son manifeste, et peu après, dans un projet de loi, nous demandait de revenir sur ce qu'il y avait d'excessif dans la loi sur la liberté de l'enseignement supérieur, sur la collation des grades et le jury mixte.
Ce projet, voté par nous, fut répoussé par le Sénat à deux voix de majorité. Vous le savez.
Je vous demande de bonne foi s'il était possible de penser que
la loi dût encore avoir longue durée ; je vous demande si ces capitalistes qui se sont réuniç à la voix des évéques de France, — en violation du concordat, mais n'insistons pas là-nlessus, — qui se sont réunis à la voix des évéques pour fonder ces universités de Lille, de Lyon, elc, pourraient de bonne foi dire qu'ils seront surpris le jour où cet excès de puissance leur sera enlevé. Oh ! s'il s'agissait de détruire des établissements, de les fermer, d'en chasser tout un personnel enseignant, tout un personnel d'élèves, je le reconnais, malgré tous ces avertissements, vous pourriez avoir des raisons à donner, des motifs de crier à la persécution. A gauche. — Des raisons apparentes !
M. Paul Bert. - De ces raisons, la Chambre serait juge ; mais dans la situation actuelle, je maintiens que vous n'avez aucune apparence de raison h donner ; je maintiens qu'il n'a été possible à aucun fondateur d'université, à aucun professeur engagé, de penser que le jury mixte continuerait à exercer au delà de quelques mois après la réunion de l'Assemblée de 1876.
M. DE LA Bassetiêre. — Et pourquoiî
M. Paul Bert. — On dit encore que «la collation des grades ne touche pas à des questions de principe ; qu'il n'y a là rien de fondamental, de vital ; que le gouvernement cherche seulement unemesure vexatoire et ruineuse, afin d'inquiéter et d'empêcher de vivre les universités catholiques.
Je crois, au contraire, et la Chambre a pense, en 1879, à une immense majorUé, qu'il s'agit ici d'un droit dont il est impossible de dépouiller l'Etat, et la raison en est bien simple. Dans tous les pays du monde, dans tous les temps, l'État a exigé de ses fonctionnaires certaines garanties de capacité, et ces garanties ne pouvaient être données que par des délégués de l'État.
M. DE LA Bassetiêre. — Ayez le jury spécial, nous ne dirontriei^.
M. Paul Bert. — De même, lorsqu'il s'agit d'embrasser certaines professions que l'Etat, à tort ou à raison, a considérées comme pouvant devenir dangereuses pour la santé ou pour la sécurité publiques, si on les laisse absolument libres, de même l'État a exigé que certaines preuves de capacité fussent faites. D était bien évident alors que ces preuves de capacité ne pouvaient être faites que devant des délégués de l'État.
De ceci résulte, de la manière la plus nette, que l'État doit être absolument libre dans le choix de ses délégués. Or, que fait la loi de 1875? Elle lui enlève cette liberté. Elle le force à prendre dans certains corps constitués à côté de lui, sur le recrutement desquels il n'a aucune espèce d'action, sur lesquels il n'a
qu'un droit d'inspection extrêmement vague que réellement il ne connaît pas ; elle le force à prendre dans le sein de ces corps une partie des membres de son jury d'examen, alors qu'il devrait être absolument et souverainement libre dans ses choix.
n peut y avoir quelque chose de séduisant dans la thèse du jury spécial d'État, qui sera certainement portée à cette tribune. La commission n'a pas manqué de s'en occuper. Elle n'a pas manqué de s'en occuper. Elle n'a pas manqué non plus de s'occuper de la solution qui vient d'être acceptée en Belgique, qui consiste à donner, par une délégation directe et spéciale de l'État, à des universités libres, le droit de conférer leurs propres grades. Du reste, un de DOS honorables collègues, M. le duc de Feltre, l'en avait saisie par son projet.
Mais si, à la rigueur, on peut concevoir une violation des principes que je viens d'indiquer tout à l'heure, alors qu'il s'agit comme en Belgique d'universités qui avaient déjà une longue durée d'existence, qui avaient donné de certaines garanties, s'étaient fait apprécier du public, apprécier de l'État pendant vingt ou trente années, il est impossible de discuter la question de savoir si l'État va se désarmer et livrer la collation des grades par la seule raison qu'une faculté serait installée avec 4! ou 5 professeurs. Aussi avonsnous repoussé la proposition de M. le duc de Feltre comme insuffisante, dangereuse et prématurée. (Très bien ! très bien ! à gauche et au centre.)
n reste la thèse du jury d'État : ce jury, où le trouver ?
D n'est venu à la pensée de personne de dépouiller les professeurs de rÉtat du droit de donner leurs grades à leurs propres élèves...
M. DE LÀ Bassetière. — D'être juges et parties !
M. Paul Bert. Il aurait fallu, par conséquent, créer un jury pour les universités libres. Ce serait donner à un même grade deux origines, la chose la plus fâcheuse et la plus inconséquente qui se puisse imaginer. Nous avons repoussé ce système.
Le véritable jury d'État, nous l'avons trouvé tout fait : c'est le corps enseignant et actuellement examinant des facultés de TÉtat. Voilà les raisons pour lesquelles nous avons voté l'article qui rend à l'État la collation des grades.
Mais, nous dit-on, cet article est destructeur et ruineux ; il va
faire fermer les uoiversités. Et à cette ruine, se joint le déshonneur,
car voici que vous leur enlevez les titres qu'elles portaient depuis
le treizième siècle ; car, par un miracle de généalogie tout par-
, iculier, des universités qui sont fondées depuis trois ans invo-
quent le souyenir des antiques facultés et se considèrent comme leurs héritières. (Rires à gauche.)
M. DE LA Bassetière. — C'cst Yrai ! Ce sont leurs filles légitimes !
M. Paul Bert. — On nous dit : « Vous les dépouillez d'un litre qu^elIes possèdent depuis le treizième siècle, • — ayec un certain intervalle. (Nouveaux rires à gauche.)
C'est une injure que nous faisons à ces universités, ajoute4-on.
En vérité j'ai été très étonné de trouver cette thèse développée dans une de nos plus importantes revues, sous la plume d'un écrivain qui porte un nom respecté dans l'université. Cet écrivain proteste et s'écrie que les choses ne ^'étaient pas passées de la même façon en 1850, qu'on n'avait pas alors fait la même injure aux établissements d'enseignement secondaire, qu'on ne leur avait pas refusé le droit de porter le titre de lycées et de collèges.
Je ne sais pas si l'on a eu cette pensée en 1850 ; on n'a pas édicté cette interdiction, cela est certain. Mais ce qui est certam aussi, c'est que, sous l'empire, un décret de 1860 a restreint aux établissements de rÉtat le droit exclusif de porter le titre de collèges ou de lycées, et il l'a interdit aux autres, par cette raison que ces titres sont des titres d'État, qu'il y a là possession d'État, que cette usurpation constituait une véritable violation de propriété, et qu'en même temps il y a là une question de loyauté.
Et, pour le dire en passant, je recommande l'application trop négligée de ce décret à la sollicitude de M le ministre de l'instraction publique, qui pourra avoir plus d'une occasion de le remettre en vigueur.
Messieurs, je ne pense pas que ce fait d'enlever aux établissements d'enseignement supérieur leurs titres de facultés, d'universités, et que cet autre fait de leur enlever la collation des grades, pour la restituer au jury d'État, puissent être de nature à porter atteinte à l'existence de ces établissements. J'ose croire que ceux-là mêmes qui protestent avec tant d'àpreté n'ont en aucune façon l'intention de fermer leurs établissements, ni la crainte que ces établissements chôment.
Nous avons dans ce sens des exemples à citer.
Une école qui prend de l'autorité, qui devient célèbre, même à l'étranger, l'École des sciences politiques, instituée à Paris depuis un certain nombre d'années, prospère, a des élèves nombreux. Elle ne s'appelle pas « faculté », elle ne décerne aucun grade, ou du moins les certificats de capacité qu'elle donne n'ont aucune valeur officielle.
11 en Ta de même pour une école plus récente mais qui n*en arrivera pas moins à la célébrité : l'École d'anthropologie.
Et je ne puis m'empécher de songer (pie c'est aujourd'hui même que se célèbre la cinquantaine de la fondation de cette illustre École centrale, qui ne portait pas le titre de faculté, et dout les brevets si recherchés n'avaient aucune autorité d'État. (Très bien ! très bien! à gauche.)
Moiiy vous n'avez rien à craindre ; si vous faites ce que vous avez annoncé devoir faire, si vous voulez combler certaines lacunes , donner certains enseignements négligés par l'État, ou seulement £aiire mieux que renseignement dans les écoles de FÉtat, si Yons voulez travailler réellement aux progrès des sciences, à ramélioration de l'enseignement supérieur, vos établissements prospéreront.
Mais, si ce n*est pas là ce que vous avez voulu ; si vous vous êtes désintéressés des véritables progrès de la science, si vous n'avez fait appel aux catholiques, inquiété et passionné les consciences que pour augmenter l'actif de la caisse des établissements libres... (Rires à gauche et au centre)... si, comme le disent certains calomniateurs, vous avez voulu seulement — et ce (( vous b ne s'applique à personne dans cette enceinte, — si vous avez voulu seulement avoir, au meilleur compte possible et en plus grand nombre possible, dans les facultés de médecine des médecins qui disposent le malade ou le préparent... (Nouveaux rires à gauche et au centre)... si vous avez voulu avoir dans toutes les facultés de droit des no* taires qui donnent des conseils sur les testaments... (Applaudisse^ ments sur les mêmes bancs. — Protestations à droite.)
M. DÉ Li Roghefoucâud duc de Bjssagcia. — Ce sont des insinuations odieuses !
M. DE Là Bassetière. — Mousicur le président, voilà des insinuations qu'il n'est pas possible d'admettre et que je défère à votre haute justice.
Il n'est pas permis de venir à une tribune française apporter de pareilles allégations sans preuves à l'appui.
M. Paul Bkrt. — J'ai dit, messieurs, que ce « vous » ne s'appliquait à personne dans cette enceinte. (Exclamations à droite.) Voulezvous que je dise qu'il ne s'applique à personne dans les universités existantes, et que je fais une hypothèse par impossible?...
H. DE LA Bassetière. — Pourquoi en parlez-vous ?
M. Paul Bekt. — Eh bien, je vous demande, messieurs, si, par impossible, il y avait de ces universités qui n'aient d'autre but que de préparer dans ces conditions et pour ces fins, notaires, avocats...
M. IB COMTE DE Mâillé. — Puisque TOUS êtes un homme de talent, discutez en homme de talent !
M. DE Kerjëgu. — Pourquoi discuter sur des hypothèses par impossible ?
M. Paul Bert. — Messieurs, il est presque aussi difficile de parler ici d'hypothèses que de réalités. (Applaudissement* et rires à gauche et au centre.)
Enfin, si les universités dîtes libres n'accomplissent pas la mission pour laquelle elles ont été fondées ...
Un membre à droite. — Laissez-les vivre ; vous verrez I
M. Paul Bert... il est pai*faitement possible que la loi actuelle leur porte une atteinte mortelle; mais alors de quoi se plaindraientelles!
Je n'ai pas vu d'un bon œil la création de cette liberté de renseignement supérieur. Non pas que je sois hostile à son principe...
M. DE LA RocHETTE, ironiquement. — Au contraire I .
M. Paul Bert... mais j'en redoutais, je l'avoue, les conséquences.
Je me suis expliqué sur ce point à la tribune de l'Assemblée nationale, et je vous demande la permission de rappeler l'hypothèse que j'indiquais alors.
Je disais, parlant d'abord du régime du monopole : voici deu enfants qui naissent dans le même village, fils de deux amis ; ils iront ensemble à l'école du village, de là au collège communal ou au lycée, de là à la faculté d'État. Ils se retrouveront sur les mêmes bancs, suivront le même enseignement; ils ne seront pas coulés danslemàne moule, comme on l'a dit, ils ne seront pas les effigies d'une même empreinte, — et nos dissensions à nous qui avons été élevés dans ces conditions en sont la preuve suffisante, — mais du moins ils auront appris à se connaître, à s'aimer.
Parmi leurs professeurs, parmi leurs condisciples plus avancés en âge, ils auront rencontré l'expression de sentiments, d'opinions, de doctrines différentes ; ils les auront comparées avec celles qui leur étaient directement enseignées dans le sein de la famille ; et alors ils se seront fait une doctrine à eux, une conviction à eux, qui pourra être une erreur, mais qui au moins sera imprégnée de cet esprit de tolérance qui est le fruit de la contradiction sincère. (Ex* clamations à droite.)
Voilà la conséquence du monopole. Il avait des inconvénients, je l'ai dit, mais vous voyez qu'il avait aussi son utilité et sa grandeur.
Et maintenant, dans l'état actuel des choses, que va-t-il, ou que j»eut-4l arriver? L'un de ces enfants suit cette évolution dont je
viens de parler; il Ta à Fécole laïque, au lycée d'État, à la faculté d'État ; et sur son chemin il reçoit cette instruction à laquelle je faisais allusion, cette éducation toute imprégnée de tolérance... (Rires à droite.)
Oui, messieurs, c'est précisément parce qu'elle est toute imprégnée de tolérance, parce qu'elle est ennemie de tous les fanatismes, que les fanatiques ont prétendu qu'elle amenait Faffaissement des caractères.
L'autre enfant ira à Técole congréganiste, au collège des jésuites, enfin, à la faculté catholique, sans plus revoir son camarade avant delongues années. Et quelle espèce d'enseignement aura-t-il reçu? Je ne parle pas de l'enseignement scientifique ; cela intéresse peu la Chambre, bien que je ne puisse m'empêchcr de me rappeler cette maxime dont l'esprit aura dominé toute son éducation, cette maxime d'un célèbre et éloquent docteur qui, s'il vivait aujourd'hui, défendrait les universités catholiques, Joseph de Maistre : a L'ignorance vaut mieux que la science, car la science vient des hommes et rignorance vient de Dieu. » (Rires et applaudissements à gauche et au centre.)
M. DE LA BiLuis. — Il ne mettait pas cette maxime en pratique ! (Exclamations à gauche.)
H. Paul Bert. — Oh ! monsieur, ce sont des maximes qu'on met en pratique sur les autres, sur ceux qu'on veut dominer et dont on veut faire des instruments de pouvoir. (Nouveaux applaudissements à gauche et au centre.)
M« DE LA Bassetiêre. — Citcz-nous les paroles de Voltaire qui ne voulait pour le peuple que raiguillon, un joug et du foin !
M. LE PRÉsiDE^fT. — N'interrompez pas !
M. Paul Bert. — Messieurs, si vous ne voulez pas que je vous cite deHaistre, je vous raconterai des faits dont j'ai été témoin, et je vous parlerai de ces élèves se présentant au baccalauréat et mettant dans leur encrier quelques gouttes d'eau de Lourdes afin d'être reçus. (Double salve d'applaudissements k gauche. — Protestations à droite.)
M. Bourgeois. — Et le professeur ne sera peut-être pas assez savant pour en faire l'analyse chimique !
M. Paul Bert. — L'enseignement moral, nous en parlerons à l'article 7, quand nous le discuterons spécialement, et nous verrons si la casuistique moderne a suffisamment repoussé les répugnantes maximes de Sanchez et de Liguori !... (Vives réclamations à droite.)
Vous verrez si le mot est excessif ; comme je n'en donne pas la preuve aujourd'hui, je le retirerai, si vous voulez; mais quand j'en
5d2 LA MORALE DES JÉSUITES.
viendrai à l'expliquer, vous me demanderez vous-mêmes de le rétatablir. (Très bien ! à gauche.)
Voilà pour la science, voilà pour la morale; mais nous sommes une assemblée politique ; voyons ce que T enfant aura appris au point de vue politique.
Il aura appris que l'Église doit être maîtresse souveraine et dominer de haut les gouvernements laïques, qui n'ont que des devoirs envers elle, alors qu'elle a tous les droits, car elle est reine ou elle n'est rien, conune disait M. de Montalembert.
Et pour peu qu'il ait été à l'école de droit de Lyon, il aura appris que, « même dans les questions de simple utilité sociale, le Gour vernement ne peut rien faire s'il n'a pas l'assentiment de l'Église, n
Il aura appris que (( la loi, telle que la Révolution nous la fait pratiquer, est une séduction satanique, plus dangereuse que toutes les violences. »
Il aura appris — ce sont des paroles sacrées — qu'il y a « anathème contre quiconque prétend qu'il appartient au pouvoir civil de déterminer quels sont les droits de l'u^glise et dans quelles limites elle peut les exercer. »
Il aura appris de la bouche de Grégoire XYI que la liberté de conscience est un délire : deliramentum.
Il aura appris, delà bouche du dernier pape, que le suffrage universel est un mensonge universel ; que c'est un délire de prétendre que les citoyens ont droit à la liberté de manifester leur opinion; il aura appris, en un mot, à mépriser, — et de là à les haïr, il n'y a qu'un pas, — tous les principes sur lesquels repose notre état social, notre état politique. Et bien heureux s'il n'a pas été élevé, par exemple, dans le diocèse de Toulouse et si l'on ne Tapas enrégimenté dans la milice sacrée, dans la milice papale, si on ne lui a pas dit, dans des ordres du jour enflammés, que l'heure est venue, que la trompette a sonné, que le drapeau est déployé, et qu'il est temps pour les nouveaux Macchabées de tirer l'épée et de marcher au triomphe ou au martyre.
Eh bien, je vous le demande, lorsque celui qui aura subi cet enseignement retrouvera son camarade, de quel œilleregardera-t-il? Quelle préparation aurez-vous faite pour la paix publique ? Je vous le disais, et je vous le répjàte, vous aurez préparé la guerre civile dans les esprits ! (Vifs applaudissements à gauche et au centre.) Oui, vous aurez préparé la guerre civile dans les esprits 1 Fasse Dieu que le sentiment national et le bon sens public l'empêchent d'aller plus loin ! (Très bien ! Très bien ! à gauche.)
Mais on nous dit: c'est la conséquence de la liberté !...
M. DE Bâudrt d'àsson. — Mais il y a ici deux ministres qui ont été élevés chez les jésuites !
M. Bourgeois. — Ceux qui viennent de vous applaudir mettent leurs fils chez les jésuites ! Ils sont hicn inconséquents !
M. LE Président. — Veuillez ne pas interrompre !
M. Paul Bert. — Je vous demande, messieurs, si les citations que je vous ai faites tout à Theure, émanant de bouches autorisées et parfois de bouches sacrées, n'ont plus cours dans renseignement des congrégations. Je vous demande s'il n'est pas vrai, le mot d'un homme que je regrette de ne plus voir ici, car il n'était pas de ceux qui dissimulent leur pensée, l'honorable comte Albert de Mun. ..
A droite. — Vous n'en avez pas voulu ! — Vous l'avez invalidé !
M. Paul Bert. — Je l'ai invalidé, oui, par les nécessités de la justice, mais avec un profond regret, car son caractère et son talent honoraient cette Chambre. (Très bien! très bien ! sur plusieurs bancs à gauche.)
Eh bien, vous savez ce qu'il disait à cette tribune ; vous vous rappelez cette parole qui a été recueillie, publiée dans les enseignements donnés dans les facultés catholiques, notamment à la £iculté de Lyon : « Il ne vous est pas possible à vous. Gouvernement, de dire où commence et où finit l'Église catholique. Son autorité s'étend sur tout. »
Mais on nous dit : ce sont là les conséquences de la liberté. Je ne le crois pas; je crois qu'on pouvait faire la liberté dans d'autres conditions ; je crois qu'on pouvait organiser la liberté même dans les établissements de l'État.
Je Tavais rêvée toute autre. J'avais rêvé la liberté en plein soleil, en pleine lumière, en pleine contradiction; j'avais pensé que nous pourrions rouvrir les grandes universités dans lesquelles toutes les doctrines auraient été enseignées, toutes les théories, toutes les opinions se seraient fait jour. Je n'avais pas peur de la contradiction ; un de mes honorables collègues me le disait hier encore : vous ne seriez pas digne du nom d'homme de science, si vous craigniez la contradiction. Je n'en ai pas peur, mais à une condition, je le répète : c'est que la c ontradiction se fasse à armes égales, en pleine lumière, en plein soleil. (Applaudissements à gauche).
M. ànisson-Duperron. — Il ne fallait pas exclure vos adversaires !
M. Paul Bert. — Ce n'est pas là ce qu'on a voulu ; on a voulu tenir les esprits en chartre privée ; on a monté la garde autour d'eux ; on a voulu qu'aucune contradiction ne parvint jusqu'à eux, parce que c'était le meilleur moyen d'être sûr de se préparer des honunes pour les éventualités de l'avenir. (Très b\eii\ '<)i ^^uOcl^.,
Od ne s'en est pas extrêmement caché, je ne dis pas dans les assemblées politiques où Ton est plus prudent, mais dans certains livres où on dit: « Notre devoir à tous est de profiler des pauYres libertés étranglées que npus avons encore pour préparer un noyau de générations chrétiennes fortement trempées dans la foi, ardentes pour la cause de l'Église, intelligentes de la vraie liberté, afin que Tavenir, du moins, soit meilleur que le présent et qu'un beau printemps succède à notre interminable hiver I » (Très bien ! à droite) a Hélas ! pauvres enfants ! pauvre jeunesse ! que d'âmes perdues par la fausse liberté d'enseignement! » (Très bien ! à droite.)
M. DE LA BiLiAis. — Nous avous besoin de songer à l'avenir pour nous consoler du présent.
M. Paul Bert. — Voilà ce qu'on a voulu et ce qui peut se résumer en un mot : On s'est mis à l'abri derrière la liberté afin de préparer la servitude . (Très bien ! très bien ! à gauche et au centre.)
Je vous demande à vous, assemblée politique, si, lorsque de pareilles doctrines sont enseignées, si, lorsqu'elles sont enseignées à • huis-clos, vous pouvez vous désintéresser à ce point de désarmer l'État de ce pauvre et insuffisant droit qu'il aura de s'enquérir en interrogeant les élèves, si ces doctrines ne les ont pas empêchés d'acquérir au moins des connaissances positives .
Je demande si, lorsque certains hommes ont refusé de se soumettre aux lois de l'État, de lui apporter leurs statuts pour obtenir son autorisation...
Voix à droite . — On ne les leur a pas demandés !
M. Paul Bebt. — Vous vous figurez donc que c'est au Gouvernement à demander les statuts d'une société secrète? Mais voilà une étrange doctrine !
Est-ce que vous pouvez contester au Gouvernement le droit de refuser à ceux qui veulent enseigner la jeunesse la possibilité de faire ce que j'ai indiqué tout à l'heure? (Murmures adroite.)
Ce que vous voulez, c'est un Gouvernement sourd, un Gouvernement impuissant, un Gouvernement incapable, c'est le nihilisme gouvernemental, c'est l'abdication gouvernementale. (Exclamations à droite.)
Eh bien, nous ne souscrirons pas à cette abdication, et tant qu'il nous restera un souffle nous combattrons pour que la nation soit souveraine chez elle et ne reçoive d'ordres de personne ! (Intemiptions à droite.)
M. DE Baudry-d'Asson. — Vous ne serez pas seul à combattre, monsieur Paul Bert, je vous en réponds ; il y a une France catholique derricre vous, ne l'oubliez ipas !
M. Paul Bert. — Ces messieurs réclament, je crois, un hommage que je suis tout dispose k leur rendre. Je sais bien que lorsque le tocsin a sonné aux frontières, lorsque le pied de Tennemi a foulé le sol de la patrie, vous vous êtes trouvés là...
Voix à droite. — Oui ! oui !
M. Paul Bert. — .... et si je l'avais oublié, vous l'avez assez souvent répété pour qu'on se le rappelle. (Très bien! très bien! à gauche.)
M. ViETTE. — 11 n'y a pas qu'eux qui ont défendu la patrie! Tout le monde a pris part à celte défense.
M. Paul Bert. — Mais il n'y a pas que vous qui l'ayez fait, et cela ne signifie rien pour le passé, sinon peut-être que votre liberté d'enseignement n'a pas encore porté tous ses fruits. (Très bien! à gauche.)
Je crois avoir démontré que vous devez restituer à l'État une prérogative qui lui appartient, et dont le retour n'excitera pas même une surprise légitime; je crois avoir démontré qu'il y a des doctrines dangereuses, que vous avez le droit d'empêcher ceux qui les prêchent, et qui ne se sont pas mis en règle avec l'État, de les inculquer l\ la jeunesse nationale. C'est là toute la thèse de la loi.
Maintenant, avant de descendre de cette tribune, voulez-vous me permettre, je ne dis pas un conseil, — vous ne le supporteriez pas, — mais une sorte d'avertissement? Cet avertissement, je me suis permis de le donner lors de la discussion de la loi présentée par rhonorable M. Waddington ; il n'a pas été écouté. J'ai dit alors à beaucoup d'entre ses adversaires qu'ils feraient sagement d'accepter celte loi.
Si elle est acceptée, leur disais-je, on pomTa la considérer comme une transaction.
M. DE Baudry-d'Asso^'. — Nous ne voulons pas de transaction! (Exclamations à gauche et au centre.)
H. Paul Bert. — Ce n'est pas à vous que je veux donner des conseils, monsieur de Baudry-d'Asson.
M. DE Baudry-d'Asson. — Vous ferez bien, parce que je ne les accepterais pas.
M. LE président. — Alors n'interrompez pas! (Très bien! à gauche.)
M. Paul Bert. — Si elle- est votée, disais-je alors, cette loi constituera une sorte de terrain transactionnel duquel il sera difficile de sortir, et ce que vous appelez la liberté de l'enseignement supérieur se trouvera singulièrement protégé par cette loi voté.^ ^"«t
des Chambres républicaines. Si \ous la repoussez, votre triomphe ne durera pas longtemps. Bientôt des élections nouvelles vont venir ; bientôt des élections sénatoriales vont rétablir Tharmonie entre les deux Chambres, et cette fois-ci il ne s'agira peut-êlre pas seulement de cette disposition si modeste de la collation des grades : vous pouvez perdre beaucoup pour n'avoir pas su abandonner un peu.
Un membre à droite. — Nous pouvons aussi gagner beaucoup.
M. Paul Bbrt. — On ne m'a pas écoulé. On ne m'écoutera pas davantage, si je répète à peu près dans les mêmes termes le même avertissement.
Messieurs, la loi qui vous est soumise peut se résumer par cette formule donnée par l'illustre Leibnitz : « La liberté n'est pas due à ceux qui ne veulent s'en servir que pour enseigner à haïr et à renverser toutes les libertés. » (Très bien ! à gauche et au centre.)
Voilà le sens du projet de loi actuel.
Et je vous dis maintenant : Prenez garde! car si le projet de loi était repoussé, si l'intolérance des sectes, si les menées jésuitiques et ultramontaines continuaient à surexciter le sentiment public, il pourrait arriver quelque jour, dans une autre enceinte peut-être, que des hommes plus audacieux à coup sûr, moins prudents sans doute, moins sages, je penche à le croire....
M. BouRGECis. — Plus logiques !
M. Paul Bert. — .... Mais plus logiques, comme ou me le suggère, demandassent qu'on traduise en langage législatif et administratif la fm de la formule du grand philosophe : « La tolérance elle-même n'est pas due aux intolérants. » (Applaudissements répétés à gauche et au centre. — L'orateur, en retournant à sa place, est félicité par un grand nombre de ses collègues.)
DISCOURS
Prononcé dans la Séance du 5 juillet 1879
DUensnlon de l'Article 9 ^
Messieurs,
Tai été appelé à la tribune par un mot de Thonorable orateur * qui vient dVn descendre à Tinstant. 11 a dit tout à l'heure qu'on n^oserait pas revenir sur cette série de mensonges — c'est son expression — qui, depuis plusieurs siècleâ, sont entassés autour do rhistoire des jésuites.
M. Keller. — Ce mot ne vous est pas personnel.
A gauche, — Nous l'espérons bien !
M. Paul Bert. — Il ne m'est jamais venu à l'esprit qu'un tel mot pût m' être personnel.
A gauche et au centre. — Très bien ! très bien !
M. Paul Bert. — Si j'ai été appelé à cette tribune par une expression qui dépasse quelque peu les limites du langage parlementaire, je tromperais la Chambre — et j'essayerais en vain de le faire, car elle ne s'y laisserait pas prendre — si je lui disais que mon intervention est absolument impromptue et imprévue. (L'orateur montre une liasse de livres et de documents. — Rires approbatifs à gauche et au centre.) Non :'je viens accomplir ici un engagement que j'ai pris en prononçant un premier discours au début de la discussion du projet de loi qui nous occupe.
J'ai dit que, dans l'article 7, la liberté de l'enseignement n'était pas enjeu....