Réponse a une interview du Figaro
2 Page 70.
LE RIRE
expression; par la réduction de l’expression à une déformation linéaire.
« Nous croyons pourtant que la véritable loi du rire est dans la synthèse des plans principaux, qui deviennent des valeurs à condition que cette synthèse ne soit qu’un rapport entre le jeu d’ombre et de lumière sur les plans. Ce que nous exprimons dans notre croquis, où les formes géométriques changent leur valeur suivant les rapports du clair-obscur. Loi où une vision synthétique du clair-obscur des plans passe depuis la simplification de la folle joie jusqu’à la vision de la tristesse, en passant par le calme. Ce croquis montre qu’il ne suffit pas d’établir une erreur géométrique d’une figure pour créer une véritable œuvre d’art, dans le domaine du rire! La géométrie de la figure enlève au rire plastique sa profondeur et son émotion. 11 faut revêtir les plans, synthétisés grâce à la lumière, éclairés par la distribution des ombres, rendus linéaires par ce miroitement fugace qui, sur un point quelconque de la figure (et par extension sur l’ensemble de l’homme) fait surgir ses profondes vérités. Il faut, dis-je, les revêtir d’expression, d’émotion, d’humanité. Il faut, à travers le sabbat des lignes, montrer que ces visages nous appartiennent et ont gardé notre a me.
« Le rire, comme les larmes, pour émouvoir doit être vrai. Il faut qu’il soit la synthèse de l’erreur que chacun porte en soi et de la vérité qu’il exprime malgré tout. »
Le rire compris de cette façon a l’origine « sata-
nique » dont parle Baudelaire et que constate aussi M. Bergson en disant : « L’art du caricaturiste a quelque chose de diabolique, relève le démon qu’avait terrassé l’ange. Il y a dans la déformation du rire une part de mysticisme outrancier et de cruauté réiléchie. » Il y a des rires qui ne peuvent naître que par l’au delà du tragique, par l’exagération de l'élément tragique qui n’est plus dans la mesure ordinaire de l’entendement. Le rire des assistants d’une exécution devant la gaucherie du bourreau ou de la victime, le rire devant l’infirmité irrémédiable, grave, sont de cette nature. Les pays du soleil, l’Espagne, l’Italie, ne rient que par cruauté. C’est ainsi que se manifeste leur bonne humeur. La première chose qui les frappe dans la rupture de l’équilibre, c’est sa difformité, ils rient! Ils ont la notion des cadavres ridicules et des mourants qui font naître les éclats de bonne humeur par leurs torsions et leurs gestes.
En Espagne Cervantès a créé le grand comique, Don Quichotte, et Goya le grand comique « empalé ». « Le grand mérite de Goya, dit Baudelaire, consiste à créer le monstrueux vraisemblable. Ses monstres sont nés viables, harmoniques. Ils ont « de l’humanité. » Or le rire est essentiellement humain. Iln’existe pas hors de notre race.
Il est évident que le rire, comme tout, se prête à l’eau de rose!
Il y a du bon rire familial qui est le faux rire, le gros rire, le rire-secousse, enfin qui est la « caricature » du rire.
Les Monnier, les Henriot, les Grévin ont semé de
LE RIRE
petites secousses comme Paul de Kock et Murger ont écrit de jolies pages à l'usage de M. Prudhomme. La caricature peut aussi être guimauve comme la peinture, la philosophie et la littérature. Son procédé est simple : elle fait des museaux, des faux nez, des bosses, des nègres et... des légendes longues pour expliquer le dessin et faire rire encore un peu. Mais, à part cet art désopilant, il y a la caricature, forme spéciale du déséquilibre, le dépouillement particulier des contradictions humaines qui dépassent l’émotivité courante.
Le dessinateur vraiment artiste crée des caractères, pose des individualités, parfois il est simple historien. ( Benda *, Boissier1 2, Coppée 3, Renard , Carrière \ Rachilde.) Parfois il aperçoit la difformité tragique, le signe de souffrance, l’émotivité. ( Sarah Bernliardt 5, Moréas6, Golberg \ V Actrice8 et la Comédienne6 .) Mais il y a aussi la rupture d’équilibre difforme qui ne fait qu’établir « la disproportion » sans émouvoir, c’est la caricature proprement dite. Nous la trouvons dans les Roger Marx , Sorel 10 de face, Granier , Melchnikoff. On y voit le déséquilibre : des courbes et des obliques pêle-mêle, ou bien des courbes dominantes ou des droites trop exclusives. On voit aussi dans la même personnalité les trois éléments : équilibre, déséquilibre tragique, déséquilibre comique; ainsi les planches, Comédienne 7/12, XXIII, sont nettement comiques, le XIV est à la limite des deux, le XXXV13 et surtout le XXXIV14 sont profondément tragiques.
1. Page 59. — 2. Page Gl. — 5. Page 55. — 4. Page 117. — 5. Page 55. —
G. Page 95. — 7. Page 43. — 8. Page 127. — 9 Page 141. — 10 Page 83.
— 11. Page 141. — 12. Page 143. — 13. Page 119. — 11. Page 179»
Nous retrouvons le même fait clans V Actrice1. En général la caricature suppose une tragédie insuffisamment éclairée, une disproportion née de l’éclairage du jeu de lumière, de l’insuffisance, voulue ou non, qui établit des hiatus. Le même fait qui est « caricature » devient un tableau qui glace d’horreur si la trajectoire normale de la rupture du déséquilibre est établie. La caricature n’est donc pas seulement « satanique » ! Elle suppose, en plus des troubles volontaires, des inexactitudes nécessaires sans doute, mais qui rompent l’unité. Le rire enfin est le hiatus de la douleur.
Voici pourquoi l’art fondamental de la vie est dans le tragique dont le rire n’est qu’un côté, une forme spéciale. Nous avons parlé de la réalité, de la déformation et du rire exprimés par la ligne. Nous tacherons maintenant, en nous basant sur les dessins reproduits dans ce volume, d’établir quelques lois de l’expression ou la morale de la ligne.