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LA LIGNE DE LA VICTOIRE

A moins que, méditant sur la géométrie,

Je ne cherche, à l’aspect de ces membres discords, Combien de fois il faut que l’ouvrier varie La forme de la boite où l’on met tous ces corps.

Baudelaire ( Les petites vieilles).

Nous avons vu comment Rouveyre établit les constantes du sang, les points morts de l’individualité, la fatalité du temps, de la race, Y « au-delà de l’individualité.

Nous avons vu l’épopée tragique de la lutte entre les lignes mobiles de l’individualité et les voûtes (excusez les images) de la charpente même de l’homme, de sa destinée.

Nous avons suivi parfois la concordance paisible obtenue au prix d’immenses efforts entre l’homme et son ancêtre. Nous avons suivi l’envahissement du passé et surtout le tragique écroulement « essentiel » de l’individu par discordance entre la matière inerte de la volonté, entre le passé acquis et l’avenir à acquérir.

Au delà des joies, des victoires, des volontés du moment, la règle de la fatalité impose sa loi, seule elle est la mesure et de l’esthétique et de l’éthique.

La notion même du bonheur est subordonnée à cette règle. On peut être doté d’un nez de Cléopâtre, d’une intelligence de Socrate, si les volutes du présent se brisent sous le faix du passé, la laideur, la

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tristesse, le mal seront les « principes essentiels » de l’individu.

L’écrivain couronné de lauriers succombera de langueur, les maux inconnus accableront ce financier si heureux, la petite vérole défigurera subitement la belle fille, et la paralysie faciale déformera la Vénus triomphante dont la volonté est en discordance avec le sang.

Voici, je crois, l’obsédante et immortelle idée que Rouveyre a saisie et creusée.

Ah, simple est ce drame! Voici une petite et aimable tète de femme : nez retroussé, sourire aux lèvres. Mais l’artiste scrute sa face, les courbes de ses bras, la ligne du cou, les rides qui fuient, les ombres qui se posent comme des papillons... et la vision change, voici de la bestialité qui se détache, voilà la démence, là l’affalement, dans un coin la langueur d’un mal mortel....

Le petit nez retroussé, et le sourire et la gentillesse ont cédé à l'autre vision, celle de la fatalité : de la trame matérielle rompue, froissée, de la lutte entre l’instinct, la matière inerte et les forces nouvelles, désordonnées , et qui, malgré les apparences de vitalité désorganisent l’individu et le mettent parmi « les dé ments et les damnés ».

Il y a des moments d’affolement dans ces visions! On voudrait dire : assez, assez, laissez-nous la paix de nos petits yeux, la paix de notre myopie, la paix de notre inconscience....

Je regarde les victorieux de la vie que Rouveyre a fixés !

Ce ne sont pas de minces personnages. Tous ils ont surnagé au-dessus du flot vulgaire, tous ils se sont détachés de la tourbe journalière. Selon le cas ils ont imposé leur pensée, leur force, leur ruse, leur beauté aux foules, aux cités, aux nations.

Ils sont devenus presque des symboles de leur temps. C'est par eux qu'on jugera l'époque, le pays, la culture enfin.

Ce sont les * duces », les rois de la foule, les princesses de Fart, les Imperatores et les Impératrices! Regardons-les. Tachons de trouver comme la gypsie la ligne de leur bonheur. La victoire suppose la béatitude, cherchons leur ligne de vainqueurs, analysons leur triomphante volonté. Pour vaincre son propre anonymat et arriver à réaliser sa volonté, il faut avant tout de la résistance : une des qualités merveilleuses de certaines gloires est la durée : la durée simple de leur carcasse humaine qui, pendant des années se promène dans les ruelles où l'on cueille les lauriers et les victoires, dans les milieuxoù Ton luttepourdominer.

La durée et Inopportunité ou plutôt l'acte de présence expliquent bien des victoires, bien des gloires. La vie a besoin de victimes. Elle en immole dans sa course vers un but déterminé. Toute époque, toute génération, le moindre effort dépassant la jouissance immédiate demandent de nombreux bataillons dont le dixième arrivera, tandis que les autres joncheront le sol, battus, épuisés, haletants ou en fuite. Mais ceux qui restent arrivent à la fin « dans un fauteuil » parce qu'ils ont résisté « aux démons, à la peste et au mauvais air ».

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Ceux-là arrivent dans la course affolante à la mort et à la gloire — comrpe on arrive dans l’administration, par l’âge... et parce qu’il faut combler les trous et qu’on prend plutôt ceux qui sont sous la main, auxquels on est habitué et devant lesquels on s’écrie au moment opportun : tiens! un tel, je n’ai pas pensé à lui!

Et un tel qui a la routine de sa durée, de son milieu et de sa suffisance, mis au bout de la table, peu à peu, devient utile, important, essentiel. Inconnu hier, tout à coup, grâce à son passé, à son existence, à... ses morts, il domine : c’est un recueil de souvenirs, c’est l’expérience, c’est le cimetière.... Il travaille — peu à peu il s’impose, et à la fin on s’aperçoit que M. Un tel est devenu un personnage d’importance, protecteur, celui qui règne: dux-imperator. On le reconnaîtra facilement : tête solide, digérant bien, os larges, lignes courbes bien posées, mais le front alourdi, les paupières enflées, la bouche crispée. Il comprend l’amertume de sa jeunesse triste et l’ironie de l’âge, du néant couronne de violettes et de roses ( Catulle Mendès).

Un sourit, son dos voûté de lourds labeurs, des pensées difficiles, des triomphes payés par d’immenses efforts de volonté, et le sacrifice (Coppée) ; et celleci qui a des épaules solides et la robuste mâchoire a su effacer sa personnalité, se soumettre à quelque terrible loi « commune » qui a dévasté et ridé ses joues, creusé ses yeux, alourdi ses cheveux ( Portraits de Bcirtet) et la dame dont le buste résiste comme un pont à l’avalanche, qui est comme une urne funéraire des passions simples, des rêves vul-

gaires, penche drôlement sa tête victorieuse et on croit cueillir le dégoût au bord de ses lèvres, dans le coin de ses paupières (Granier). Ils ont duré! Ils sont arrivés grâce à leur volonté de faire passer l’orage, d’attendre, de laisser venir, de faire arriver les autres, et derrière eux, présents au moment opportun, de cueillir le laurier, usés, fié ti is.

Voyez Lucie Delarue Mardrus frémissante, ivre de lendemains.

Regardez l’ennui de cette tragique figure, toute la vie rentrée, retenue, bridée, pour vaincre, aboutir... et puis la voilà parée, en triomphe avec la langueur mortelle de vivre, et l’ennui de durer, l’ennui que rien ne saura guérir ( Bourget 1).

O mystère des dos voûtés, des lèvres pincées, des sourires amers... voici le triomphe... et voilà les vainqueurs!...

Autrement se présentent Roche fort, Piequavt , Forain , Barrés 2 et la Comédienne. La passion et la volonté se dessinent dans leurs traits, dans leur figure, dans leur chair.

Ils ne sont pas des « opportuns » ceux qui durent.

Eux, ce sont des constructeurs, des symboles de la vie, des bâtisseurs indispensables de la vie humaine. Ce sont des utilités, des énergies qui orientent la vie et surajoutent à ce qui existe quelque élément nouveau.... Certes, à chacun d’eux correspond en abstraction toute une foule d'énergies analogues qui, cependant n’ont pas réussi, n’ont pas su vaincre. Quand on regarde Barrés , on aperçoit comme dans un rêve

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