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PAUL BOURGKT.
JEAN MOREAS;
LA LIGNE DE LA VICTOIRE
des centaines « d’analogues » ayant la même passion, les mêmes désirs. Oue de bouches qui correspondent à celle du Rochefortl Innombrables sont des plissements de front, des effacements d’épaules identiques à ceux du Picquarll N’a-t-on pas rencontré par ci et par là, dans les rues et chez soi et autre part ce monsieur R. qui a l’air d’écouter et qui regarde, qui saisit sur le vif le frémissement tragique, le choc dans un éclat de rire!
Sous ces fronts d’Orient de Moréas 1 et de Gandara 2, des tempêtes intimes ont dû broyer beaucoup de rêves et effeuiller une belle partie de la volonté, cependant que la victoire est venue par l’ordonnance supérieure de leur être, par la fatalité du triomphe qui est aussi inévitable que celle de la défaite.
Mais la vie a noyé les autres et ceux-là ont survécu! Pourquoi?
Regardons de près les merveilleux dessins qui révéleront encore le mystère de la défaite des « analogues », et de la victoire nécessaire, inévitable de ceux-là.
La victoire est un sombre mélodrame et il y a de ténébreuses affaires dans la gloire.
Pour vaincre, même dans le monde civilisé, il faut des qualités et des défauts de trappeur et de chercheur de piste.
Pour soumettre des volontés à la nôtre, pour créer un état de sujétion durable chez les contemporains, être utile ne suffit pas. Il faut être exclusif, rendre
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son utilité absolue, évidente, indispensable. Le groupe humain doit la concevoir comme intimement liée à la personnalité donnée, comme inséparable de la charpente matérielle qui la cèle. Il faut, pour être victorieux, créer l’illusion d’une utilité grandie. Il faut en faire un sujet de panorama, une illusoire immensité. Or, on n’aboutit à cet effet d’optique morale que par les applications spéciales de la volonté, par une sorte de monomanie de la victoire, par une hallucination qui non seulement envahit l’imagination des spectateurs mais aussi celle de l’acteur.
L’ « analogue » est une utilité, en outre — en passant — il rend service à l’humanité en dilettante, bonnement. Mais il ne sait pas la cultiver, la rendre indispensable « illusoire, divine et immense ». Il conserve ses habitudes, il a des passions très humaines, il ne veut sacrifier à l’utilité aucune parcelle de soimême. Sous prétexte de liberté, souvent il choque les opinions des uns et les préjugés des autres. Il a une conception trop arithmétique de la vie; «j’apporte au groupe humain une affaire qui lui profite, il n’a qu’à en user. Mes veillées, mes habitudes, mes défauts ou mes qualités ne le regardent pas ».
Or, justement, pour que l’utilité soit réellement sociale, il faut que tout ce qui concerne la personnalité utilitaire lui soit subordonné. C’est barbare, mais c’est ainsi. L’humanité n’est pas Platon. La conscience du bien ne lui suffit pas. Il faut du mélodrame, de la fanfare, des coups de clairon et du panorama!
Le véritable vainqueur se sacrifie à son utilité. Sa vie intérieure, ses passions, ses manies lui sont subor-
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données. Sa solitude et ses amours lui appartiennent. Inutilité et sa personnalité se confondent en un type, se couvrent de la meme patine et deviennent un fait nouveau : la personnalité glorieuse.... Cependant ce sacrifice môme ne suffit pas. 11 ne s’agit pas seulement de vaincre chair, cœur et âme. Il faut savoir ne pas chavirer, s’effacer ou réapparaître, savoir être lâche au moment opportun ou courageux comme le lion quand le Léviathan « utilité » l’exige. Mais gare à une faiblesse momentanée, gare à la pelure d’orange qui fera glisser et tout sombrer. Il ne suffit pas d’avoir les yeux bridés, le front couvert d’ombres, les lèvres pincées, le geste de volonté et d’égarement. Il faut encore un regard clair, la ride du dompteur, le sourire aux lèvres. Il faut, dis-je, être « un beau dompteur ». Alors l’utilité grandit, devient une œuvre d’art.
L’humanité haletante attend sa réalisation, des milliers de cœurs et d’âmes et de rêves l’assaillent. Des volontés admiratives, d’autres faites de ruse, de petits profits ou de simples aménités l’entourent de leurs rêts. A ses pieds s’écrasent la passion, les désirs, les appétits. Autour, comme des esprits et des anges, s’envolent des plaintes et des soupirs. Le victorieux a créé « l’utilité » en l’amalgamant à force de renoncement avec son sang, sa chair, son cerveau. Voici pourquoi celui-là semble écorcher sa propre peau (Barrés1) pour soutenir la puissance du front, chez celui-ci afin que ses petits yeux vrillent la vie a le geste d’épouvante et le recul (Forain), et celle-là, belle, qui pour se faire admirer, a écrasé son âme simple et essaye de
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vaincre la passion venant de loin, la tare d’ancêlres, la vie! (la Comédienne *). Et celle-ci recule le geste brisé, la chair brûlée, le regard sans vie, pour faire adorer la beauté tragique : utilité de pleurs et de sanglots (l'Actrice-). Et celle-ci traîne dans l’ennui l’âme admirable pourévoquer des rêves lointains : rêves des autres qu’elle a aimés un instant.
Et celui-ci est vainqueur sans profit, avec le dos robuste d’une bête qui butte à user sa volonté de vivre pour réaliser une autre utilité : celle d’un équilibre ! ( Picquart ). Et ce vieillard (Roche fort) que l’âge a vaincu déjà, ouvre sa bouche pour pousser des aboiements de roquet afin de glorifier la liberté des uns et des autres. Ils ont tous des abîmes dans leur chair, des points morts dans leur charpente. Malgré le lumineux éclat de leur pensée, de leur victoire, de leur volonté, piteusement traîne la chair meurtrie, et l’âme déformée pleure en silence.
C'est une horrible Parque que la Victrix.
C’est une médusante amie que celle qui apporte la couronne de lauriers! Elle écrase moralement ceux qui sont vainqueurs parce qu'ils ont duré!
Elle écrase physiquement et moralement ceux qui sont vainqueurs parce qu’ils ont de la valeur, de la vie et de l’humanité.
Elle déforme même la vulgaire faiblesse et donne à la médiocrité des accents tragiques....
Mais à côté de ces tragiques semeurs de la vie, il y en a d’autres, des vibrions, des valeurs insaisissables, qui sont vainqueurs par confluence de leurs appétits