I. La République, livre X, p. 434 et suiv
chacune des injustices qu’elles avaient commises pendant la vie ; la durée de chaque punition était de cent ans... Ceux, au contraire, qui ont fait du bien aux hommes, qui ont été justes et vertueux, reeevaient dans la même proportion la récompense de leurs bonnes actions ».
Ap rès avoir subi leur peine ou reçu leur récompense, les âmes étaient conduites dans un autre lieu où résidait (( Lachésis, fille de la Nécessité » et où elles étaient appelées à choisir elles-mêmes le corps mortel dans lequel s’accomplirait leur nouveau séjour sur la terre. Leur choix était irrévocable. Un hérault les en prévenait en ajoutant: « La vertu n’a point de maître ; elle s’attache à celui qui l’honore, et fuit celui qui la méprise. On est responsable de son choix : Dieu est innocent. » Er rapporte la façon dont les âmes font leur choix ; il note les erreurs qu’elles commettent et fait observer que (( les âmes venues du ciel se trompaient en aussi grand nombre que les autres, faute d’avoir été éprouvées par les soulïïances de la vie; au contraire, la plupart de celles qui avaient séjourné dans la région souterraine, qui avaient souffert et vu souffrir, ne choisissaient pas ainsi à la hâte ». Presque toutes (( étaient guidées dans leur choix par les habitudes de la vie précédente. Il avait vu l’âme (|ui avait appartenu autrefois à Orphée, choisir la condition de cygne, en haine des femmes qui lui avaient donné la mort, ne voulant pas devoir sa nouvelle naissance à aucune d’elles... Il avait vu aussi un cygne, ainsi que d’autres oiseaux musiciens, adopter la condition de l’homme. Une autre âme, appelée la vingtième à choisir, avait pris la nature d’un lion ; c’était celle d’ Ajax, fils de Télamone, qui ne voulait plus rentrer dans un corps humain parce qu’elle avait le souvenir du jugement qui lui avait enlevé les armes d’Achille. Après celle-là vint l’âme d’Agamemnon, qui, par haine du genre humain, à cause de ses malheurs passés, prit en échange la condition d’aigle... Enfin l’âme d’Uly sse à qui le dernier sort était échu, vint aussi pour choisir, mais se rappelant ses infortunes passées, et désormais exempte d’ambition, elle chercha longtemps, et finit avec peine par découvrir dans un coin la vie tranquille
d’un homme privé que toutes les autres âmes avaientlaissée, et elle s’écria, en la voyant, que quand elle aurait été la première à choisir, elle n’aurait pas fait un autre choix ». Les âmes s’approchaient ensuite de Lachésis qui donnait à chacune le génie de son choix; celui-ci la conduisait à Clotho qui, d’un tour de fuseau, confirmait la destinée choisie, puis à Atropos qui roulait le fil pour rendre irrévocable ce qui avait été filé par Clotho; puis, sans pouvoir revenir sur ses pas, l’âme passait avec son génie devant le trône de la Nécessité. Toutes se rendaient ensuite sur les bords du Léthé, buvaient de son eau, et perdaient tout souvenir du passé, puis s’endormaient. Mais, « vers le milieu de la nuit, il survint un éclat de tonnerre avec un tremblement de terre, et tout à couj) les âmes, comme autant d’étoiles qui jailliraient dans le ciel, furent portées çà et là vers les divers points où devait avoir heu leur naissance terrestre. » Er l’arménien ajoutait qu’on (( l’avait empêché de boire de l’eau du fleuve. Cependant il ne savait pas où ni comment son âme s’était rejointe ».
Il est évident que le but principal de ce récit est de représenter la vie future comme un moyen d'éducation et d’amélioration olfert aux âmes par les dieux, éducation cpie les gens sages doivent acquérir par eux-mêmes et s’elforcer de répandre autour d’eux. Il ne faut pas oul)lier, en elfet, que tout philosophe ancien était un maître dont toute la vie était consacrée à la dilîùsion de ses connaissances et de ses doctrines. Et c'est une leçon que ces paroles mises par Platon dans la bouche de Socrate : « Chacun de nous doit négliger toutes les autres sciences pour rechercher et acquérir celle-là seule qui lui fera découvrir et reconnaître l’homme dont les leçons le mettront en état d’abord de pouvoir et de savoir discerner les conditions heureuses et malheureuses et de choisir toujours la meilleure. » Aujourd’hui nous dirions, pour exprimer la même pensée : « Donnez à l’enfant un bon maître, inculquez-lui de bons principes et il sera heureux en étant vertueux. »
Platon lui-même tire du mythe d’Er toute la moelle de sa morale : « Ce mythe, mon cher Glaucon, a été préservé
de l'oiibli, et, si nous y ajoutons foi, il est très propre à nous préserver nous-même de notre perte... Nous marcherons toujours par la route qui conduit en haut et nous nous attacherons de toutes nos forces à la pratique de la justice et de la sagesse. Par là, nous serons en paix avec nousmêmes et avec les dieux ; et après avoir remporté sur la terre le prix destiné à la vertu, semhlahles à des athlètes victorieux qu’on mène en triomphant, nous serons heureux ici-has et durant ce voyage de mille ans dont nous venons de faire le récit. »
En somme, dans tout l’exposé de sa doctrine morale, Platon n’envisage jamais les actions du point de vue purement métaphysique, comme devait plus tard le faire Kant, mais en prenant pour point de départ les relations des hommes les uns avec les autres. La morale de Platon est, avant tout, une morale sociale et éminemment pia tique. On pourrait retrancher de son œuvre tout ce qui a trait à l’essence des choses, à la divinité, à l’ame et même aux sanctions extra-terrestres, sans modifier en rien ni sa doctrine sociale ni son système de morale.
L’homme de Platon est un homme qui est sélectionné et élevé en vue de la société', qui remplit un rôle dans la
I. ]1 est indispensable de rapprueber des principes formulés par Platon relativement cl la sélection des hommes et des femmes en vue de la procréation d’enfants vig^oureux, les règles introduites par Lycurgue dans les lois de Sparte. Xénopbon en avait saisi merveilleusement le principe : « Je considérais un jour, dit-il (La Bépubl. de Sparte, trad. Gail), que Sparte, quoiqu’une des villes de la Grèce les moins peuplées, était cependant une des plus puissantes et des plus célèbres. Frappé de ce contraste, je eberebais à en découvrir la cause. Mais quand je vins à réfléchir sur le régime des Spartiates, alors je iie vis plus rien d’étonnant que la sagesse accomplie de Lycurgue... Persuadé que les femmes esclaves peuvent suffire pour faire des vêtements, mais que le plus bel emploi des femmes libres est de donner des enfants à l’Etat, Lycurgue a commencé par établir des exercices du corps pour les femmes aussi bien que poulies hommes ; et il ne les a pas oubliées dans les ordonnances qui prescrivent aux jeunes gens la course et les combats où l’on déploie les forces du corps, convaincu qu’un père et une mère robustes engendrent des enfants vigoureux. Comme il avait remarqué que, dans les premiers temps, on use du mariage sans aucune modération, il a soumis le commerce du mari et de la femme à des lois rigides... Il a restreint la liberté du mariage au temps où l’homme jouit de toute sa vigueur... S’il arrive qu’un vieillard ait épousé une jeune femme..., le vieillard doit choisir è son gré un jeune homme qui réunisse les qualités de l’âme aux agréments de la figure, et le présenter à sa femme pour suppléer à sou Impuissance. Un homme qui a de l’éloignement pour sa femme
société et qui s’efTorce d’être utile à ses semblables. 11 est bon, loyal, généreux, avec la certitude qu’il en recueillera d’abord de grandes satisfactions intérieures et ensuite l’estime de ses concitoyens, avec les conséquences qui en peuvent résulter. Les sanctions de l’autre monde ne viennent qu’en second rang et comme par superfétation.
Il semble, du reste, qu’en donnant la forme précise d'un mythe aux légendes poétiques d’Homère et d’Hésiode, Platon ait porté un coup mortel aux vieilles croyances des temps homériques. Devant la divinité impersonnelle et universelle qu’il avait rêvée dans la portion métaphysique de son œuvre, les multiples dieux que la foule adorait à cause de, leurs vertus ou de leurs vices tout humains étaient appelés à s’évanouir comme des ombres vaines et inutiles, nuisibles même. Avec eux devaient disparaître aussi les ciels et les enfers, entre lesc[uels les légendes poétiques et la foi naïve des peuples avaient réparti tes dieux. Platon, malgré toute sa métaphysique, ne devait plus avoir pour 'successeurs que des philosophes naturalistes comme Aristote, purement matérialistes comme fipicure, ou éclectiques comme ces stoïciens qui, tout en combattant l'ipicure au profit de Zénon, nous ont conservé les plus belles et les plus justes pensées du premier de ces deux chefs d’école, tandis que celles du second ne sont pas venues directement jusqu’à nous.
et qui vomirait cependant avoir de roliustes entants, voit-il une belle femme qui ait donné des preuves d’une heureuse fécondité, il peut prier sou mari de la lui prêter pour en avoir postérité. Idcurg-ue accordait il’autres [)ermissious semblables, fondé sur ce que les femmes sont jalouses de tenir i'i deux maisons et les maris de donner à leurs fils des frères (jui soient héritiers du meme saiq^ et de la même vigueur sans l’être des biens. »