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I. La République, livre V, p

2()8 MORALE PII [I.OSOPIl lOUE DANS LES SOCIÉTÉS GRÉCO-ROMAINES

quoi parlos-lu ainsi? » Socnilo explique que les magislrals devront être fort habiles, paree que e’est à eux qu’incombera le soin de provoquer les unions les plus avantageuses à l’Etat, sans que les intéressés s’en aperçoivent. Les magistrats devront « rendre les rapports très fréquents entre les boinmes et les femmes d’élite, et très rares entre les sujets inférieurs de Lun ou de l’autre sexe. De plus, il faut élever les enfants des premiers et non ceux des seconds, si l’on veut avoir un troupeau qui conserve toute sa beauté sans dégénérer; il faut aussi que toutes ces mesures l'cstent cachées, excepté aux magistrats, pour qu’il y ait le moins de discorde parmi les guerriers... Il sera donc à propos d’instituer des fêtes, où nous rassemblerons les époux futurs avec leurs épouses. Les fêtes seront accompagnées de sacrifices et des épilbalames que nos poètes approprieront à la solennité. iNous laisserons aux magistrats le soin de réglci' le nombre des mariages, afin qu’ils maintiennent le même nombre d’hommes, en réparant les pertes de la guerre, des maladies et des autres accidents, et que l’Etat ne puisse, eu quelque sorte, ni augmenter ni diminuer... Ensuite on fera tirer les époux au sort, mais avecune telle adresse (|ue les sujets inférieurs accusent la fortune et non les magistrats du lot (|ui décidera de leur union... Quant aux jeunes gens c[ui se seront signalés à la guerre ou partout ailleui’s, on leur accordera, entre autres récompenses, des relations plus fiéipientcs avec les femmes. Ce sera un prétexte pour que la plupart des cnfatds proviennent de ces unions... Les enfants, à mesure qu’ils naîtront, seront remis entre les mains d’hommes on de femmes, ou bien d'hommes et de femmes réunis, (|ui auront été préposés à ce soin; car les charges publiques sont communes aux deux sexes... Ils porteront au liercail commun les enfants des sujets d’élite et les confieront à des nourrices, (pu auront leur demeure à part dans nu quartier de la vilb'. Pour les enfants des sujets inférieurs et même pour ceux des autres qui auraient quel([ue dilformité, on les cachera, comme il convient, dans quebpie endroit secret et (ju’il sera interdd de révélei-. » Socrate ajoute : « Les préjiosés se chargeront

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aussi de la iiouniture des enfants, conduiront les mères au bercail, à l’époque de l’éruption du lait, et prendront tous les moyens possibles pour qu’aucune d’elles ne puisse reconnaître son enfant. Si les mères ne sulTisent point à les allaiter ils les feront aider par d’autres ; pour celles qui ont suffisamment de lait, ils auront soin qu’elles ne donnent le sein que pendant un temps mesuré», afin qu’elles ne soient pas affaiblies par l’allaitement. Dans le meme but, ce ne sont pas les mères, mais les surveillantes qui seront chargées (( des veilles et autres soins minutieuv exigés par les enfants ». Enfin, pour que toute la valeur de la race soit transmise aux enfants, Platon veut que les magistra ts déterminent l’âge auquel pourront avoir lieu les unions sexuelles. « So- CR. : Nous avons dit que c'est dans la force de l âge que doit se faire la procréation des enfants. — (îlauc. : Oui. — SocR. ; Ne te semble-t-il pas que la durée de la force de l’âge est de vingt ans pour la femme et de trente ans pour l’homme.^ — Glauc. : âlais comment |)laces-tu ce temps pour chaque sexc.^ — Socr. : Les femmes donneront des enfants à l’Etat depuis vingt ans jusqu’à ([uarante, et les hommes, après avoir laissé passer la fougue de l'âge, jusqu’à cinquante-cinq. — Glauc. : (l’est, en effet, pour les deux sexes, le temps de la plus grande vigueur du corps et de l’esprit. — Socr.; Si donc il ai'rive qu’un citoyen audessous de cet âge et au-dessns prenne part à cette œuvre génératrice qui ne doit avoir d’autre objet que l’intérêt général, nous le déclarerons coupable d’im[)iété et d’injustice... » Lorsque les individus de l'im et de l’autre sexe auront passé l’âge de la procréation, ils [)ourront avoir librement commerce entre eux; mais, dit Socrate, « nous leur recommanderons de prendre toutes les |)réoccupations possibles pour ne pas mettre au jour un fruit conçu dans ce commerce, et si, malgré leurs pi'écantions, il en naissait un, d’observer rigoureusement le pi'incipe que l'fitat ne se charge point de le nourrir ».

De même qu’il préconisait la sélection pour avoir des hommes aussi ajites que possdilc à la fonction qu ils auraient à remplir dans l'Etat, il voyait dans l'éducation le

moyen de former des hommes vertueux, tout eu développant les apliludes spéciales.

Gomme tout homme est appelé à devenir un memhre actif de la cité, il faut d’ahord lui apprendre à etre courageux. Ou doit pour cela mettre sous ses yeux l’exemple des actes de courage accomplis par ses contemporains et par ses ancêtres. Il faut surtout, empêcher la crainte de la mort de pénétrer dans sou esprith « Maintenant, fait-il dire à Socrate, à propos de l’éducation des enfants, si nous voulons qu’ils soient courageux ne faut-il pas leur dire des choses qui les empêchent, autant que possible, de craindre la mort? Ou penses-tu qu’on puisse devenir courageux quand on a cette crainte en soi-même ?... Penses-tu qu’un homme qui croit aux enfers et à l’horreur qui règne dans ce séjour, soit sans crainte de la mort et ipie, dans les comhats, il préfère la mort à l’esclavage? » Son interlocuteur lui ayant répondu (( jamais », il continue : (( Il nous faut donc surveiller encore ceux qui racontent ces fahles et leur recommander de changer leurs calomnies en éloges. » Il veut qu’on supprime des oeuvres des poètes toutes les descriptions de la vie future qui sont de nature à faire regretter la vie terrestre, car plus elles sont belles « plus il est dangereux qu elles soient entendues par des enfants et des hommes qui, destinés à être libres, doivent moins redouter la mort que l’esclavage ». Il veut aussi que l’on a rejette ces mots alïVeux et terribles de Cocyte, de Styx, d’Enfer, de Mânes et autres du même genre, qui font frissonner ceux qui les entendent. Peut-être ont-ils leur utilité sous quelque autre rapport; mais nous craignons que la frayeur qu’ils inspirent ne refroidisse et n'amollisse le conraee de nos •'ucr-

riers ». Il veut aussi ipie I on élimine des œuvres des poètes, mises entre les mains des enfants, tous les récits où les dieux et les héros sont rc[)résentés se livrant à l’intempérance ou à la déhauchc, commettant des mensonges ou se livrant à des brutalités, car ces récits i( sont dangereux

I. Pour les eitiilioiis relatives à ce sujet, voyez L’État ou la République, livre Itl.

pour ceux qui les enleudent. Quel homme, en elTei, ne vse pardonnerait pas le mal qu’il a lait, une fois qu’il sera persuadé que les héros font et ont fait les memes choses » ! (( Un enfant, fait-il encore observer, n’est pas en état de discerner ce qui est allég'ori([ue de ce qui ne l’est pas, mais tous les principes qu'il reçoit à cet âge deviennent indélébiles et inébranlables. C’est pour cela qu'il est de la dernière importance que les premières fables que les enfants entendront soient les plus propres à les conduire à la vertu. ))

Enfin, Platon met dans la bouche de Socrate des protestations énergiques contre les œuvres des poètes où il est dit que (( les hommes injustes sont heureux et les justes malheureux, (pic l’injustice est utile ([uand elle demeure cachée, qu’au contraire la justice est un bien pour celui cpii ne la possède pas, et un mal pour celui (pii la possède ». Et il ajoute ce mot où ajipaiaît toute rimporlancc (pi’il accorde à l’éducation : (( Nous leur interdirons de pareils discours, et lions jircsc rirons à l’avenir de dire le contraire en vers et en jirose. »

Dans un autre de ses ouvrages, Platon suppose que l’on demande à Socrate' « si la vertu peut s’enseigner ». Socrate prie un étranger, Protagoras, de donner son avis sur cette (piestion. Protagoi'as répond par une fable où sont racontées la formation des (Mres vivants et l’introduction de la justice dans le monde, et il termine par ces mois : (( .le vais maintenant te démontrer que les hommes ne regardent cette vertu (la .lustice) ni comme un don de la nature, ni comme une (jualité qui naît d’elle-mêmc, mais comme une chose qui peut s’enseigner et (pii est le fruit de l’étude et de l’exercice. » Il dit (pi’on ne se fâche pas contre un homme contrefait ou avant (piehpic aulre tare physi(pie, jiarce que ces défauts sont dus à la nature, comme les ipialités ojiposées. Au conirairc, on répiimande et punil ceux qui n’ont pas de justice (( jiarce cju’on peut ac([uérir cette vertu par l’exei'cice et jiar l’élude ». Il envisage les châti-

I. Voyez Platon, Prolagonis, trodiu'l. de Cousin, p. 3'i et siiiv.

mciils eux-memes comme un élément d’éducation : « Personne ne châtie ceux qui se sont rendus coupables d’iujustice par la seule raison qu’ils ont commis une injustice... On ne châtie pas à cause de la faute passée ; car on ne saurait empêcher que ce qui est fait ne soit fait, mais à cause de la faute à venir, afin que le coupable n’y retombe plus, et (|ue son cliâtiment retienne ceux qui en seront les témoins. Et quiconque punit pour un tel motif, est persuadé (|ue la vertu s’acipiiert par l’éducation. » Protagoras montre encore les parents vertueux instruisant leurs enfants « dès l’âge le plus tendre » et (( ne cessant de le iaire durant toute la vie ». 11 ajoute: (( aussitôt que l’enfant comprend ce qu’on lui dit, la nourrice et la mère, le pédagogue et le père lui -même disputent a l’envi à qui lui donnera la plus excellente éducation, lui enseignant au doigt, à chaque parole et à chaque action, que telle chose est juste, tpie telle autre est injuste ; que ceci est honnête et cela honteux ; qu’il faut faire ceci et ne pas faire cela. S’il est docile à ces leçons, tout va bien : sinon, ils le redressent par les menaces et les coups comme un arbre tortu et courbé. Ils l’envoient ensuite chez un maître, auquel ils recommandent bien plus d’avoir soin de former ses mœurs, que de l'instruire dans les lettres et dans l’art de toucher le luth. C’est aussi â quoi les maîtres donnent leur principale attention, et lorsque les enfants apprennent les lettres, et sont en état de comprendre les écrits, comme auparavant les discours, ils leur donnent à lire sur les bancs, et les oliligent d’apprendre par cœur les vers des bous poètes, où se trouvent quantité de préceptes, de détails instructifs, de louanges et d’éloges des grands hommes des siècles passés ; ahn que l’enfant se porte, par nn principe d’émulation, à les imiter, et conçoive le désir de leur ressembler. Les maîtres de luth agissent de même ; ils ont soin que les enfants soient sages et ne commettent aucun mal. De plus, lorsqu’ds leur ont appris à manier le luth, ils leur enseignent les pièces des bons poètes lyriques, en les leurs faisant exécuter sur rinstrument ; ils obligent en quelque sorte la mesure et l’harmonie à se familiariser avec l’âme des

jeunes gens, afin qu’étant devenus plus doux, plus mesurés et mieux d’accord avec eux-mêmes, ils soient capables de bien parler et de bien agir. Toute la vie de l’homme, en effet, a besoin de nombre et d’harmonie ' . Outre cela, ils les envoient encore chez le maître de gymnase ; ils veulent que leur corps plus robuste exécute mieux les ordres d’un esprit mâle et sain, et que leurs enfants ne soient pas réduits, par la faiblesse physique, à se comporter lâchement à la guerre, ou dans les autres circonstances ».

Lorsque les enfants « sont sortis des écoles, la cité les contraint d’apprendre les lois, de les suivre dans leur conduite comme un modèle, et de ne rien faire à leur fantaisie et à l’aventure. Et, tout de même que les maîtres d’écriture, lorsque les enfants ne sont pas encore habiles dans l’art d’écrire, leur tracent les lignes avec un crayon, et puis leur remettant des tablettes, exigent qu’ils suivent en écrivant les traits qu’ils ont sous les yeux, ainsi la cité leur proposant pour règle des lois inventées par de sages et anciens législateurs, les oblige à se conformer à ces lois, qu’ils commandent ou qu’ils obéissent : elle punit quiconque s’en écarte; et on donne chez nous, et en beaucoup d’autres endroits, à cette punition le nom de redressement, parce que la fonction propre de la justice est de redresser. Les soins que l’on prend, soit en particulier, soit en public, pour inspirer la vertu, étant tels cjue je viens de dire.

I. Montesquieu (Esprit des lois, liv. IV, ch. VII) attribue à la musique, chez les Grecs, un rôle nécessaire dans l’adoucissement des mœurs. « On était fort embarrassé dans les républiques g^recques. On ne voulait pas que les citoyens travaillassent au commerce, à l’agriculture ni aux arts j on ne voulait pas non plus qu’ils fussent oisifs. Ils trouvaient une occupation dans les exercices qui dépendaient de la gymnastique, et dans ceux qui avaient du rapport à la guerre. L’institution ne leur en donnait point d’autres. Il faut donc regarder les Grecs comme une société d’athlètes et de combattants. Or, ces exercices, si propres à faire des gens durs et sauvages, avaient besoin d’èlre tempérés par d’autres qui pussent adoucir les mœurs. La musique, qui tient à l’esprit par les organes du corps, était très propre à cela. C’est un milieu entre les exercices du corps qui rendent les hommes durs, et les sciences de spéculation qui les rendent sauvages. On ne peut pas dire que la musique inspirât la vertu ; cela serait inconcevaljle : mais empêchait l’effet de la férocité de l’institution, et faisait que l’âme avait dans l’éducation une part qu’elle n’y aurait point eue ». Il ne faut pas oublier que la musique est la distraction favorite de tous les peuples primitifs.

La NESSAN. Religions.

t’étonnes-lu, Socrate, et dontes-tu encore que la vertu puisse s’enseigner? Loin que cela doive le surprendre, il serait bien plus surprenant que la chose ne fût pas ainsi ».

Je me suis étendu sur la conception morale de Platon parce qu’elle a été, à mon avis, fort mal comprise par ses commentateurs. Etant, en général, des métaphysiciens ou des esprits dominés par les préoecupations religieuses, ils n’ont vu de Platon que sa métaphysique ou ses eonceptions religieuses et ont même, parfois, prétendu en faire une sorte de précurseur du christianisme. C’est autre chose qu’il y a dans l’illustre philosophe grec : il y a l’un des précurseurs de la doctrine de l’évolution et le fondateur, avec Socrate, de la morale scientilique. Je n’en veux d’autre témoignage que les pages remarquables où il établit que par la sélection et l’éducation on peut doter l’homme des qualités dont il aura besoin dans la vie et le rendre vertueux.

Quant aux écrits de Platon sur la vie future et sur les sanctions morales qui y sont distribuées par les dieux, j’y vois plutôt une application de ses idées sur la puissance de l’éducation et de l’évolution, que l’expression d’une croyance religieuse. 11 faut, avant de lire les pages où sont exposées ses idées sur la vie future et sur les sanctions morales, se rappeler avec quel dédain il parle des œuvres poétiques dans lesquelles il est question du Tartare, du Slyx, du Cocyte, des Mânes ou des dieux infernaux. En outre, la forme seule du récit convaincra aisément le lecteur que Platon a mis dans sa description du jugement dernier toute autre chose qu’un acte de foi.

Dans le Gorgias, Platon fait dire par Socrate à Calliclès, un de ses interloeu leurs : (( Ecoute donc, comme on dit, un beau récit, que tu prendras, à ce que j’imagine, pour une fable et que je crois être uu récit très véritable ; je te donne pour certain ce que je vais dire : Jupiter, Neptune et Pluton partagèrent ensemble, comme Homère le rapporte, l’empire qu’ils tenaient des mains de leur père. Or, du temps de Saturne, il y avait sur les hommes une loi, qui a toujours subsisté et subsiste encore parmi les

dieux, que celui des mortels qui avait mené une vie juste et sainte, allait après sa mort dans les lies Fortunées, où il jouissait d’un bonheur parfait à l’abri de tous les maux ; qu’au contraire celui qui avait vécu dans l’injustice et l’impiété allait dans un séjour de punition et de supplice nommé Tartare. Sous le règne de Saturne, et dans les premières années de celui de Jupiter, ces hommes étaient jugés vivants par des juges vivants, qui prononçaient snr leur sort le jour même qu’ils devaient mourir. Aussi ces jugements se rendaient-ils mal. C’est pourquoi Pluton et les gardiens des lies Fortunées, étant allés trouver Jupiter, lui dirent qu’on leur envoyait des hommes qui ne méritaient ni les récompenses, ni les châtiments qu’on leur avait assignés. Je ferai cesser cette injustice, répondit Jupiter. Ce qui fait que les jugements se rendent mal aujourd’hui, c’est qu’on juge les hommes tout vêtus ; car on les juge lorsqu’ils sont encore en vie. Plusieurs, poursuivit-il, dont l’âme est corrompue, sont revêtus de beaux corps, de noblesse, de richesses ; et lorsqu’il est question de prononcer la sentence il se présente une Ibule de témoins en leur faveur, prêts à attester qu’ils ont bien vécu. Les juges se laissent éblouir partout cela; et, de plus, eux-mêmes jugent vêtus, ayant devant leur âme des yeux, des oreilles, et toute la masse du corps qui les enveloppe. Cet appareil, qui les couvre, eux et ceux qu’ils ont à juger, est pour eux un obstacle. Il faut commencer par ôter aux hommes la préscience de leur dernière heure ; car maintenant ils la connaissent d’avance. Aussi, déjà, l’ordre est donné à Prométliéc qu’il change cela. En outre, je veux qu’on les juge entièrement dépouillés de ce qui les environne, et qu’à cet elfet ils ne soient jugés qu’après leur mort ; il faut aussi que le juge lui-même soit nu, qu’il soit mort, et qu’il examine immédiatement avec son âme l’âme de chacun, dès qu’il sera mort, séparée de tous ses proches, et ayant laissé sur la terre l’attirail qui l’environnait, de sorte que le jugement soit équitable. J’étais instruit de ce désordre avant vous : en conséquence, j’ai établi pour juger trois de mes lîls, deux dAsie, Minos et Rhadamante, et un d’Europe, savoir

Eaque. Lorsqu’ils seront morts, ils rendront leur jugement dans la prairie, à un endroit d’où partent deux chemins, dont un conduit aux Iles Fortunées, et un autre au Tartare. Khadamante jugera les hommes de l’Asie, Eaque ceux de l’Europe : je donnerai à Minos l’autorité suprême pour décider en dernier ressort dans les cas où ils se trouveraient embarrassés l’un ou l’autre ; ainsi une justice parfaite dictera la sentence qui sera portée sur la route que les hommes doivent prendre. »

Platon fait ensuite dire par Socrate que la plupart des âmes coupahles seront améliorées par les châtiments du Tartare, en sorte que leur peine ne sera que temporaire. Un petit nombre de très grands coupables seulement subiront une peine sans fin, parce qu’ils « sont incurables ». (( Leur supplice ne leur est d’aucune utilité parce qu’ils sont incapables de guérison ; mais il est utile aux autres qui contemplent les tourments douloureux et elTroyables qu’ils soulfrent à jamais pour leurs crimes, en quelque sorte suspendus dans la prison des enfers, et seixant tout à la fois de spectacle et d’instruction à tous les criminels qui y abondent sans cesse. » Ceux-là seront à peu près exclusivement (( des rois et des potentats», parce que ce sont eux qui, en raison de leur pouvoir, sont les plus exposés à commettre les plus grands et les plus nombreux crimes.

Ceux qui seront le mieux récompensés sont les philosophes : (( En voyant une âme qui a vécu saintement et dans la vérité, soit l'âme d’un particulier ou de quelque autre, mais surtout, à ce que je pense, Calliclès, celle d’un philosophe uniquement occupé de lui-même, et qui durant sa vie a évité l’embarras des affaires, il (le juge) en est ravi et l’envoie aux Iles Fortunées. »

Après ce récit, et comme pour en bien marquer le caractère allégorique, Platon met dans la bouche de Socrate les conclusions suivantes : « Tu regardes apparemment tout cela comme des contes de vieille femme, et n’en fais nul cas ; et il ne serait pas surprenant que nous n’en tinssions aucun compte si, après bien des recherches, nous pouvions trouver quelque chose de meilleur et de plus vrai. Mais tu

vois que vous trois, qui êtes les plus sages des Grecs d’aujourd’hui, toi, Polus et Gorgias, vous ne sauriez prouver qu’on doive mener une autre vie que celle qui nous sera utile quand nous serons là-bas ; au contraire, de tant d’opinions que nous avons discutées, toutes les autres ont été réfutées ; et la seule qui demeure inébranlable, est celle-ci, qu’on doit plutôt prendre garde de faire une injustice que d’en recevoir, et qu’avant toutes choses il faut s’appliquer, non à paraître homme de bien mais à l’être, tant en public qu’en particulier. »

Passons maintenant au récit du jugement dernier. Platon le met dans la bouche d’Er, l’arménien’. Er avait été tué dans une bataille. On le retrouva dix jours plus tard, et l’on prit des dispositions pour l’incinérer, mais alors il ressuscita et raconta ce qu'il avait vu Aussitôt que son âme se fut échappée de son corps, elle se mit en route avec un grand nombre d'antres et parvint dans « un lieu merveilleux )) où était le rendez-vous de toutes les âmes. En ce heu (( se Aoyaient dans la terre deux ouvertures voisines l une de l’autre et deux autres au ciel qui répondaient à celles-là. Des juges étaient assis entje ces ouvertures : dès qu’ils avaient prononcé leur sentence, ils ordonnaient aux justes de prendre leur route à droite par une des ouvertures du ciel, après leur aAoir attaché par devant un écriteau qui contenait le jugement rendu en leur faveur ; et aux méchants de ])rendre leur route à gauche, par une des ouvertures (le la terre, ayant derrière le dos un semblable écrit où étaient marquées toutes leurs actions ».

Dans ce même lieu revenaient les âmes qui avaient déjà" fait un séjour au ciel ou sous la terre ; celles-ci « couvertes d’ordure et de poussière », celles-là a pures et sans tache ». Er entendit les plaintes de celles qui avaient souffert (( pendant le temps de leur voyage sous terre qui était de mille ans », et fut le témoin des joies manifestées par celles qui (( revenaient du ciel ». D’après les jugements auxquels il assista, « les âmes étaient punies dix fois pour

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